Belinda Cannone a publié sept romans et plusieurs essais dont "L'écriture du désir", "Le sentiment d'imposture", "La bêtise s'améliore" et "La tentation de Pénélope". Les titres de ces ouvrages ont attiré mon attention (on ne se rend pas compte de l'importance capitale d'un titre...). Dans ce dernier opus, l'écrivaine a choisi d'évoquer un sentiment passé de mode, parfois raillé, parfois moqué et appartenant à la catégorie des sentiments de béatitude heureuse, une insulte pour les malchanceux, les grincheux, les fâcheux, les aigris et ma liste pourrait s'allonger sans cesse. Le verbe "s'émerveiller" peut se conjuguer à tous les temps et révèle un état d'esprit, une ouverture au monde, à l'instant présent, à une "délocalisation" de soi-même. Rien de spectaculaire dans la description de ces fulgurances exceptionnelles : il suffit de regarder autour de soi. Belinda Cannone écrit : "Souvent, c'est un état intérieur favorable qui nous permet de percevoir une dimension secrète et poétique du monde. Soudain, on vit pleinement, ici et maintenant, dans le pur présent". Elle raconte simplement ses émerveillements : le chêne séculaire devant sa maison de campagne, un essaim d'étourneaux, le grain d'une peau, un haïku, un lied de Schubert (comme je la comprends...). J'ai retrouvé dans un chapitre la référence du "sentiment océanique" de Romain Rolland dans une lettre qu'il adresse à Freud qu'elle qualifie de "summum" de l'émerveillement. Malgré le risque "d'enténèbrement" qui frappe notre époque (attentats, société fracturée, chômage de masse), il est pourtant salutaire de se sentir en vie, de ressentir ces éblouissements passagers et provisoires, souvent provoqués par des rencontres anodines ou rares. Cet ouvrage ouvre des horizons pour ceux qui aiment la lenteur, une certaine solitude, l'attention au monde qui nous entoure. L'essai propose en fin de chapitre une photo d'amateur que Belinda Cannone commente poétiquement. L'émerveillement doit se cultiver, s'apprivoiser et l'écrivaine propose un mode d'emploi pour "éprouver partout, devant toutes sortes de spectacles, un mystérieux ajustement entre l'univers et nous". Ce livre fait du Bien, dit le Beau et donne envie de voir notre quotidien, souvent trop prosaïque, d'un œil nouveau. Elle confie son secret de vie : "se défamiliariser", décaler son regard, s'étonner, bref, ouvrir son esprit et être surpris. Ce livre fourmille d'anecdotes, de références littéraires, de confidences intimes : un bonheur de lecture...
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
lundi 12 juin 2017
vendredi 9 juin 2017
"La nature exposée"
Erri De Luca vient d'écrire "La nature exposée", édité chez Gallimard. Tous ses lecteurs connaissent son engagement politique en faveur des migrants et de l'écologie. Sa lecture quotidienne de la Bible influence son oeuvre. Son dernier opus, un conte contemporain, résume à merveille son monde poétique et religieux. Le personnage principal vit dans un petit village de montagne. Il organise des passages périlleux à travers les cols pour faire passer les réfugiés de l'Italie à l'Autriche. Mais, il ne demande rien à ces infortunés. Ce geste généreux le marginalise et l'oblige à quitter son village. Comme il est artisan sculpteur, il part chercher du travail sur la côte. Un curé lui confie une mission étrange : restaurer un Christ en marbre dont le pagne a été rajouté pour cause de décence. L'artiste qui a signé cette œuvre est mort dans la montagne et n'aurait pas supporter cette censure. Faut-il réparer cet affront ? L'artisan demande de l'aide à un rabbin qui lui explique les Evangiles. Il reçoit d'un ouvrier musulman un bloc de marbre pour rénover la statue. Il rencontre une femme athée avec laquelle il noue une relation amoureuse. Erri de Luca utilise une histoire forte et simple pour parler de la place de la religion dans la société. Les trois religions monothéistes sont représentées sous une forme de dialogue ouvert établissant des passerelles fraternelles. Cet idéal de réconciliation entre religions et athéisme traverse le roman de la première page à la dernière. Le Christ crucifié va retrouver sa nudité naturelle. Mais, dans un roman de Erri de Luca, certaines phrases claquent comme des paroles philosophiques. Je citerai celle-ci : "J'entends le bruit amplifié de la vague qui passe et repasse sur le gravier. C'est le plus vieux bruit du monde, il est là depuis les premiers âges de la Terre. Il y était quand personne ne pouvait l'entendre. Il a mis des millions d'années avant de se glisser dans une ouïe. Ce sont des pensées qui montent de mes pieds nus sur le gravier de frontière entre la terre et la mer". Et un deuxième passage concernant les livres du rabbin quand le sculpteur en renverse quelques uns : "Ils ne sont pas fragiles, ils se laissent maltraiter. Ils résistent mieux que nous à l'usure, au gel, aux exils et aux naufrages. Leur prodige est de savoir prendre le temps de celui qui lit. On ouvre Homère et on le trouve à côté de soi. On le referme et il s'en retourne dans ses siècles". Simplicité, bonté, "confraternité", compassion, Erri De Luca semble unique dans le monde de la littérature mondiale...
mercredi 7 juin 2017
Lire dans mon jardin
Il existe une relation intime entre la lecture et le jardin. Je passe souvent mes après-midi sur un transat dans mon jardin, un petit jardin de curé qui entoure ma maison, elle aussi, modeste par sa taille... Quel plaisir de lire à l'abri de mon olivier ! J'ai souvent l'impression que les branches se penchent vers moi pour partager mes bonheurs de lecture. J'aime particulièrement les oliviers et quand je me demande d'où me vient ce goût extravagant pour ces arbres méditerranéens, je trouve une réponse dans mes origines espagnoles (même aragonaises) du côté de mon père. Mes racines familiales et mes escapades dans l'Europe du Sud où poussent ces arbres tordus et passionnés expliquent cette attirance irrésistible. Je vis dans une région, la Savoie, encore froide l'hiver (malgré le réchauffement climatique)... Pourtant, j'ai planté trois oliviers, trois cyprès, un palmier et des massifs d'hortensias. La simplicité et l'harmonie me conviennent mieux que des jardins luxuriants, trop fleuris et qui demandent une main d'œuvre exigeante. Mon "olivier lecteur" est né en Andalousie et comme il ne devait pas donner assez d'olives à cause de son grand âge, plus de deux cents ans, il a été déplanté et mis en pot. Je l'ai acheté à Chambéry dans un jardin des plantes. Depuis cinq ans, il s'est accommodé du climat savoyard même si je le nourris avec des engrais au printemps. Quand je lis, j'éprouve le besoin de lever mes yeux vers le ciel, vers mon olivier et ce moment suspendu me permet de m'arrêter et de ressasser les pensées de l'écrivain. Il arrive parfois que les premières pages d'un livre trouvent un écho parfait dans ce moment béni de la lecture. J'ai commencé cet après-midi l'ouvrage de Belinda Cannone, "S'émerveiller", et elle évoque le chêne qu'elle voit de sa fenêtre dans "sa maison des champs". Ce chêne du texte rejoignait mon petit olivier andalou dans une ronde fraternelle... La littérature et le réel se sont épousés dans cette belle journée de juin et demain, je poursuivrai ma balade dans ce livre qui a déjà conquis mon attention alors que je n'ai lu que les premières pages. Lire dans son jardin avec le ciel au dessus de sa tête et avec mes arbres comme compagnons fidèles, un plaisir apaisant et reposant...
mardi 6 juin 2017
"Celle qui fuit et celle qui reste"
Dans la vie d'une lectrice, il faut se réserver des plages de temps pour savourer des romans prometteurs. J'ai donc réalisé cette promesse d'une lecture heureuse avec le troisième tome de la saga napolitaine "L'amie prodigieuse". Le premier tome, "L'amie prodigieuse" posait le décor où se déroulait l'histoire de deux adolescentes, Elena et Lila, dans une ville prodigieuse, Naples. Les deux jeunes filles appartiennent à la classe populaire de la ville et ne vont pas suivre le même destin. La volcanique Lila reste à Naples, arrête ses études, se refuse à s'émanciper de son milieu plus que modeste. Elena a compris que la réussite scolaire allait l'extirper de ce monde chaotique avec une envie de fuir cette vie traditionnelle souvent réservée aux femmes, victimes de la violence masculine. Dans le troisième tome, Elena a acquis une certaine aisance. Elle vient de terminer ses études à Pise et surtout elle a écrit un premier roman qui vient d'être publié. Dans ces années 60, les bouleversements sociaux et économiques bousculent les hommes et les femmes dans leurs habitudes. Les revendications politiques de l'extrême gauche surgissent dans une certaine violence et les femmes commencent à se révolter dans une ambiance chaleureuse. Elena s'est mariée avec un fils de bonne famille et ils ont deux petites filles. Professeur de latin, il est nommé à Florence. Lila travaille dans une usine de charcuterie à Naples et élève son garçon avec un ami. La distance géographique a séparé les deux amies. Elles ne se voient plus mais se téléphonent souvent. Leur relation amicale passionnelle se poursuit avec des variations fluctuantes. Elles s'aiment, elles s'oublient, elles se jalousent, elles s'épaulent... Chacune vit sa vie et quand elles se parlent, elles taisent leurs problèmes et leurs malaises. Ce troisième roman me semble aussi fort que les deux premiers. Elena, la narratrice, donne un témoignage intimiste sur l'Italie du XXe siècle sur un fond historique troublé (Brigades rouges, luttes féministes, ouvrières). Elena veut écrire et malgré un succès d'estime pour son premier roman, elle se noie dans le quotidien de sa famille. Lila commence à acquérir une conscience politique dans son usine, broyeuse de vies. Dès que vous ouvrez ce roman dense et puissant, vous ne pouvez plus le quitter... Cette formidable saga, venue d'Italie, comblera les amoureux de belles et bonnes histoires, les amateurs d'une littérature sans fard et sans mièvrerie avec deux portraits magnifiques de femmes rebelles... Le tome 4 sort en septembre...
lundi 5 juin 2017
"Rendez-vous à Positano"
J'avais lu avec bonheur le roman-culte de Goliarda Sapienza (1924-1996), "L'art de la joie", paru en 1998 et traduit en France en 2005 chez Viviane Hamy. Ce grand livre raconte le destin de Modesta, une jeune sicilienne, née en 1900. Dans ces pages inspirées, l'écrivaine italienne cultivait l'art du foisonnement : les personnages, les sentiments, les sens, les actions sont orchestrés d'une façon magistrale dans une Sicile ombre et soleil. J'en ai gardé un souvenir ensoleillé et je le relirai un jour prochain. J'ai donc ouvert "Rendez-vous à Positano" et j'ai retrouvé le monde lumineux de Goliarda Sapienza dans ce petit village près de Naples et à une époque bénie des dieux quand les touristes n'avaient pas envahi et abimé tous les plus beaux endroits du monde. Dans cet Eden amalfitain magique, la narratrice raconte l'histoire émouvante d'une amitié exceptionnelle entre elle et Erica, une femme "sublime" de la noblesse désargentée du pays. Dans les années 50, l'écrivaine découvre ce lieu secret alors qu'elle vit et travaille à Rome dans le milieu du cinéma. Ce petit village devait servir de décor pour un film. Quand elle rencontre Erica, elle éprouve un coup de foudre amical. Cette comtesse solitaire et un peu sauvage s'entiche aussi de Goliarda. Entre les balades en bateau, les baignades dans les criques et les plages, leur amitié exclusive se développe au rythme des repas pris en commun et des confidences denses. Mais, Erica n'est pas la femme solaire que l'on imagine : elle cache des secrets et des angoisses. Sa vie de famille ne présente pas une harmonie solide : sa sœur s'est suicidée, son mariage tangue fortement. Le seul événement heureux de sa vie se niche dans cette relation amicale avec l'écrivaine. Ce livre-confidence possède un charme envoûtant avec la présence du soleil, de la mer et malgré ce lieu magnifique, Goliarda Sapienza écrit "Toutes les choses les plus belles contiennent une douleur secrète". Je ne dirai pas comment leur amitié se termine car lire ce roman d'amitié, c'est rencontrer deux femmes amoureuses d'un lieu, amoureuses de la vie malgré les douleurs qui surgissent parfois...
vendredi 2 juin 2017
Revues littéraires de Juin
J'aime bien ce moment du mois quand je reçois mes deux revues littéraires. Je les lis depuis de nombreuses années et si elles cessaient de paraître, je serais en "manque". Ce rite me rassure et comble ma curiosité quasi "maladive" pour les nouveautés du monde éditorial. Certains aficionados du sport lisent "L'Equipe" pour se tenir sans cesse informés de tous leurs gladiateurs des temps modernes... Mon Zidane à moi ressemble plus à Pascal Quignard qui a sorti ce mois-ci deux nouveautés que j'ai déjà acquis en librairie... La lecture des revues m'est indispensable pour découvrir tous les talents nouveaux, les écrivains plus que confirmés et mes stars des lettres à moi... Le Magazine littéraire de juin a eu la bonne idée de mettre la Méditerranée à l'honneur : trente écrivains témoignent de leur amour de cette mer intérieure, berceau de notre civilisation. De Sète à La Ciotat, de Beyrouth à l'Algérie, de Naples à Portopalo, les articles donnent un aperçu panoramique superbe de la Grande Bleue. La revue évoque Cannes, lieu mythique où 70 romans ont donné naissance à 70 grands films ou comment la littérature nourrit le cinéma. On retrouve les rubriques habituelles sur les romans et sur les essais du moment. Un bon numéro qui sent déjà la période estivale. La revue Lire propose un dossier très intéressant sur "Ce que la littérature doit aux femmes : de Jane Austen à Elena Ferrante. Un spécial Poche sera bien utile pour l'été avec un choix de 50 livres dans ce format si pratique et si économique. Les rubriques nouveautés complètent bien celles du Magazine littéraire. Et ce mois-ci, j'ai eu la surprise de lire un grand entretien avec Pascal Quignard qui dévoile un peu "Ses vies secrètes". Je cite ce passage : "J'avais la chance d'avoir, grâce à mes grands-parents, une bibliothèque fabuleuse, que je pillais naturellement. J'avais un besoin de découverte et j'ai compris que les livres étaient un rempart, une digue, une montagne, une spéculation. Le mot "spéculation" vient d'ailleurs de là : c'est un phare sur lequel on monte pour pouvoir guetter, pouvoir spéculer au-dessus de l'océan." Encore une fois, cet écrivain somptueux et profond me parle vraiment et je l'écoute toujours avec une attention "océanique"...
jeudi 1 juin 2017
"Croire au merveilleux"
J'avais lu en 2013, le roman de Christophe Ono-dit-Biot, "Plonger", avec délectation. Le personnage féminin, Paz, était l'amour fou du narrateur. Cette femme-sirène, solaire et libertaire, pratiquait la plongée et l'art comme une recherche de l'absolu. "Plonger" raconte l'histoire passionnelle de leur amour impossible. Ils donnent naissance à un garçon que l'on retrouve dans la suite, "Croire au merveilleux". La jeune femme est retrouvée morte sur une plage et laisse son compagnon anéanti. César perd le goût de vivre et songe à se suicider malgré la présence du petit garçon. "J'ai longtemps cru que j'y arriverais. Cru tout ce qu'on m'a raconté : l'apaisement qui suit l'acceptation de la mort de l'être aimé, suivi de sa renaissance sublimée sous forme de souvenirs. Tu parles. (...) La nuit, on tend les bras et il n'y a plus personne, plus rien." Alors qu'il préparait son départ pour le néant, il entend sonner à sa porte. Une jeune femme se présente comme sa nouvelle voisine. Etudiante en architecture, grecque, elle va peu à peu s'immiscer dans la vie de César tout en conservant son mystère. Elle semble attirée par la bibliothèque de son voisin désespéré. La jeune femme emprunte quelques classiques grecs édités dans la légendaire maison d'édition Budé. César diffère son projet mortifère et se laisse guider par cette jeune "déesse" grecque. La lecture du roman peut se lire comme une nouvelle Odyssée : César-Ulysse après une terrible épreuve rencontre une déesse et la vie recommence, son cœur se remet à battre pour son fils qui n'attend qu'un père aimant. Dans un article du bulletin Gallimard, Christophe Ono-dit-Biot confie sa passion de la Grèce antique, de la mythologie comme le fil conducteur du roman. Il écrit : "César se vit comme l'un des derniers représentants d'une civilisation humaniste, branchée sur l'Antiquité, dont notre époque nous dit qu'elle aurait fait son temps. (...) Le merveilleux est aussi un instrument de connaissance qui doit être transmis". Ce roman "merveilleux" ressemble à un conte antique d'une modernité éternelle. A lire sous le soleil et sous la protection des dieux grecs...
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