lundi 20 mars 2017

Jeudi des Livres, 3

La littérature nordique mérite un troisième billet grâce à Evelyne, très liée à l'Islande pour des raisons familiales. Elle a visité cette île à plusieurs reprises, une île du bout du monde, volcanique, neigeuse et froide. Pour compléter sa connaissance de ce pays si lointain, elle a lu quelques écrivains islandais pour mieux appréhender cette culture particulière. Le peuple islandais (à peine 360 000 habitants) descend des Vikings et la moitié d'entre eux vit dans leur capitale, Reykjavik. Evelyne a présenté trois auteurs islandais : Arnaldur Indridason, Jon Kalman Stefansson et Kristin Marja Baldursdottir. Le premier cité est très apprécié des amateurs de romans policiers avec un personnage fétiche, le commissaire Erlendur, opiniâtre, sérieux, grave et éprouvant de l'empathie pour tous les "laissés pour compte" de la société islandaise. Dans le livre, "Les nuits de Reykjavik", l'écrivain raconte la première enquête du jeune Erlendur. Un portrait intimiste et mélancolique du policier se dessine dans le texte pour comprendre son obsession des disparus, due à un traumatisme dans son enfance. Les romans policiers d'Indridason font partie du label "qualité extrême" de la littérature scandinave... Jon Kalman Stefansson, né en 1963, a reçu les plus hautes distinctions littéraires de son pays. Sa trilogie composée de "Entre ciel et terre", "La tristesse des anges" et "Le cœur de l'homme", raconte l'histoire de Barour, pêcheur de morue au XIXe siècle. Sa vie est austère, dure, solitaire et quand il découvre par hasard le livre perdu de Milton, il cherche à travers le pays le propriétaire de cet ouvrage pour le lui restituer. Je cite cet écrivain :« Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, ils ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d’autres des notes de violon. Certains sont capables de faire fondre la glace qui nous enserre le coeur et il est même possible de les dépêcher comme des cohortes de sauveteurs quand les jours sont contraires ». Une trilogie à découvrir. Evelyne a évoqué la saga "Karitas" de Kristin Marja Baldursdottir avec "Sans titre", "L'esquisse d'un rêve", "Chaos sur la toile". Karitas est une jeune femme modeste, vouée à saler le poisson comme ses sœurs. Elle refuse ce destin et devient peintre. Ce destin de femme libre se déroule au XXe dans une Islande traditionnelle et l'écrivaine a rendu hommage aux pionnières du féminisme. La littérature scandinave a déjà conquis un vaste public, et continuera longtemps à nous intéresser...

vendredi 17 mars 2017

Jeudi des Livres, 2

J'ai proposé un intermède poétique avant d'aborder la deuxième partie de la rencontre. Le Printemps des Poètes rend hommage à l'Afrique et ce rendez-vous annuel depuis 19 ans (et pourtant peu mentionné dans les médias),  se fête surtout dans les bibliothèques et dans les librairies. Pendant cette récréation, Evelyne a lu une fable piquante et ironique de Jean de La Fontaine, "La jeune veuve". Geneviève avait choisi Ronsard, "Mignonne, allons voir si la rose..." Janine nous a fait découvrir un poème cocasse de Boris Vian, "La puce". Régine a remis à l'honneur Pierre Reverdy, hélas trop oublié de nos jours et j'ai choisi mon cher Pessoa. Lire à voix haute permet d'entendre notre belle langue française et je proposerai dorénavant que nous lisions deux poèmes par séance. Après cette bouffée de poésie, nous avons donc abordé la littérature scandinave (y compris la Hollande). Geneviève a beaucoup aimé le roman d'Anne Enquist, "Contrepoint". Ce texte combine une partition musicale de Bach avec un journal intime de la narratrice en deuil. Elle vient de perdre sa fille et malgré son désespoir, la musique l'aide à survivre à cette épreuve. Chaque chapitre s'ouvre sur une portée et à chaque variation, correspond un fragment biographique. Un très beau livre comme d'ailleurs tous les titres de cette romancière, poète et psychanalyste, éditée chez Actes Sud. J'avais déjà évoqué mon enthousiasme pour son dernier opus, "Quatuor". Janine a choisi la Suède avec Katarina Mazetti, "Le Viking qui voulait épouser la fille de soie". Ce roman historique, très bien documenté, se passe au Xe siècle et raconte la saga de deux familles antagonistes. Le talent romanesque de l'écrivaine, douée pour les comédies dont "Le mec de la tombe d'à côté", change de style pour nous embarquer dans l'univers nordiste hautement exotique de ce peuple clanique dont l'imaginaire évoque les drakkars, les batailles, des guerriers et des guerrières, des brouillards glacés, la conquête des mers et des richesses. Janelou a découvert l'univers de la norvégienne, Herbjorg Wassmo, très populaire dans les pays scandinaves. "La gloire de Dina" appartient à la trilogie qui comprend "Le fils de la providence" et "L'héritage de Karna", éditée dans les années 90 chez Actes Sud. Dina, une petite fille malmenée, se construit seule et devient une femme indépendante dans une Norvège du XIXe siècle. Cette épopée réaliste révèle un portrait de femme rebelle et passionnée. Hollande, Suède et Norvège, trois littératures qui se ressemblent comme trois flocons de neige... La suite, lundi.

jeudi 16 mars 2017

Jeudi des Livres, 1

Le jeudi des Livres de mars s'est déroulé dans une excellente ambiance amicale autour des coups de cœur, de la poésie et de la littérature scandinave. Mylène a découvert le talent fulgurant de Zeruya Shalev et de son roman, "Ce qui reste de nos vies", édité en Folio. Ce livre prend la forme d'un journal intime où la narratrice raconte avec une profondeur psychologique et une force romanesque la crise familiale qu'elle traverse avec un mari infidèle, des enfants qui grandissent trop vite, une mère complexe. Son obsession d'adopter un jeune enfant pour prolonger sa vie de mère met en danger l'équilibre fragile des liens familiaux. Une écrivaine à lire sans perdre de temps... Janelou a choisi Sylvain Tesson, "Les chemins noirs", où la traversée d'une France rurale oubliée signe sa guérison et sa renaissance. "La marche comme une reconquête de soi", écrit-il dans cet ouvrage très réussi. Trois lectrices (Véronique, Geneviève et Janelou)  ont évoqué le même coup de coeur : "Chanson douce" de Leïla Slimani, prix Goncourt 2016. Louise, la nourrice parfaite, vampirise la famille de bobos parisiens jusqu'au drame final, annoncé dès la première page du roman. Ce roman terrible dérange et fascine car il brasse plusieurs thèmes : la conception de l'éducation, les rapports de domination, les préjugés de classe, les clivages culturels. Danièle a présenté un roman de Margaret Drabble, "Quand monte le flot sombre", édité cette année chez Christian Bourgois. Cet ouvrage sur la vieillesse se déroule en Angleterre et aux Canaries. Cette écrivaine anglaise possède comme beaucoup de "ses sœurs en écriture", l'art de décrire notre époque en utilisant une ironie distante et élégante. La fin de vie peut être un naufrage pour certains et une résurrection pour d'autres. Ce sujet grave pourrait rebuter les lecteurs(trices). Bien au contraire, ce roman met à vif les tourments de l'âge, révèle les vérités du bien vieillir ou du mal vieillir... "Quand monte le flot sombre" est un vers de D.-H. Lawrence. Geneviève a évoqué "Profession du père" de S. Chalandon, déjà mentionné dans ce blog. Janine a terminé la partie coups de cœur avec l'incontournable Elena Ferrante dont le troisième tome de la saga "L'amie prodigieuse", vient de sortir en janvier. "Celle qui fuit et celle qui reste" poursuit l'histoire de ces deux amies dans l'âge adulte. Leur relation, basée sur leur fascination mutuelle, se disloque, renaît dans une ville chaotique et passionnante, Naples... Voilà pour la partie coups de cœur, la suite demain.

mardi 14 mars 2017

"Maudit soit le fleuve du temps"

La littérature scandinave m'a toujours attirée et j'ai proposé au groupe de lectrices qui se retrouvent une fois par mois, quelques romans de cette planète littéraire qui se compose de la Norvège, de la Suède, de la Finlande. J'ai emprunté pour cette occasion un roman de Per Petterson, "Maudit soit le fleuve du temps", édité chez Gallimard en 2010. Cet écrivain norvégien a rencontré le succès avec "Pas facile de voler des chevaux" en 2006 et il a reçu le Grand Prix du Conseil nordique. Quand on commence à lire un roman scandinave, le lecteur(trice) se retrouve dans une ambiance familière et ne ressent pas de difficulté à s'intégrer dans une histoire venue du Nord. Peut-être que notre esprit européen joue son rôle et l'universalité des sentiments et des situations facilite la lecture de nos cousins du Nord. Arvid, le personnage principal, âgé de 37 ans, vit une crise personnelle : il divorce après quinze ans de mariage. Son couple s'effondre malgré la présence de ses deux petites filles. Il apprend aussi que sa mère est atteinte d'un cancer et celle-ci quitte Oslo pour une petite ile du Danemark où elle retrouve sa maison d'enfance. Arvid décide alors de la rejoindre pour reprendre contact avec cette mère silencieuse, peu communicative. Elle accepte avec réticence la présence de son fils et ils vont tenter d'établir un nouveau lien en ces temps fragiles de crise. Les scènes du présent se mêlent aux souvenirs du narrateur : son enfance dans un quartier ouvrier, son engagement politique du côté de l'extrême gauche, sa vie d'ouvrier "maoïste", son premier amour perdu, l'échec de son mariage. Il se dégage dans ce texte-bilan de vie une petite musique mélancolique sur les dégâts du temps concernant les rêves utopiques de la jeunesse, les illusions amoureuses, les relations parents-enfants souvent délicates. Il manque peut-être à ce roman une construction plus claire car les périodes temporelles se télescopent en créant parfois une lecture à tâtons... Per Petterson retient sa plume toute pudique, sans pathos pour décrire les accidents de la vie, les malaises existentiels de chaque personnage. Une voix à découvrir...

lundi 13 mars 2017

"Le chaste monde"

J'avais déjà évoqué dans ce blog, Régine Detambel et son essai très jubilatoire sur les bienfaits de la lecture, "Les livres prennent soin de vous. Pour une bibliothérapie créative." Je recommande ce livre qui vient de sortir dans la collection Babel d'Actes Sud. J'ai emprunté récemment son "Chaste monde" paru en 2015. Le sujet a attiré mon attention : l'histoire d'un jeune allemand, Axel von Kemp, en 1789, botaniste, ami de Goethe, épris de liberté et d'amours particulières. Ce jeune homme se morfond dans son domaine entre une mère abusive et un père mort trop tôt. Régine Detambel s'est inspirée du grand explorateur et scientifique allemand, Alexander von Humboldt. Ses rêves de voyages exotiques naissent dans le roman de Daniel Defoe, "Robinson Crusoé" : "On le croyait ici et calme. Il était surtout ailleurs, en des régions bouleversantes, inconnues de tous." Sa passion de la géographie, de la nature, des animaux, du moindre insecte au plus géant l'anime. Tous les phénomènes naturels inexpliqués  l'intriguent, l'appellent, l'interpellent. Il s'imagine une vie scientifique fabuleuse et ce jeune homme s'extirpe de son Allemagne pour conquérir sa liberté, une liberté intellectuelle et aussi sexuelle. Il obtient des crédits du roi d'Espagne pour découvrir des mines en Amérique du Sud. Il a rencontré une femme singulière, Lottie, qui l'accompagne dans ses périples américains. Ils s'aiment d'un amour chaste (rappel du titre) car Axel a toujours préféré les amours masculines. Ils quittent le Vieux Monde pour un continent vibrant d'insectes, de moustiques, de serpents et d'horribles bestioles. Ils rencontrent des Indiens, des aventuriers, des drôles de personnages hauts en couleurs. Il est impossible de résumer un texte aussi volcanique, charnel, corporel, passionnel, fiévreux. Régine Detambel manie la langue française en mêlant la rigueur encyclopédiste (qui rappelle l'époque géniale du XVIII, siècle des Lumières, siècle des découvertes scientifiques et techniques) avec la ferveur d'un langage au plus près des sensations, des émotions et des sentiments. Cette littérature voyageuse n'est pas toujours facile à suivre car le texte dévore littéralement le lecteur(trice) par une abondance de détails infimes, de descriptions naturalistes et d'aventures surréalistes dans un décor flamboyant, saturé de bruits, d'odeurs et d'images. Régine Detambel ne semble pas cultiver l'ennui : elle célèbre dans ce roman l'inépuisable aventure de la vie...

vendredi 10 mars 2017

Le Magazine littéraire

Le Magazine littéraire de mars propose un numéro éclectique : François Cheng, Romain Gary et Philippe Djian... Les mondes de ces trois écrivains n'ont rien de commun, si ce n'est le goût des mots et des histoires. La littérature ressemble à un vaste monde et tous les lecteurs(trices) peuvent aborder des rives lointaines, des pays proches, des montagnes ardues, des collines douces, des lacs tranquilles, des océans déchaînées, des mers apaisées... La mondialisation littéraire "heureuse" a toujours existé et existera jusqu'à la fin des temps. La revue aborde cette culture plurielle et ouverte à beaucoup de sensibilités. François Cheng nous vient de Chine, a été naturalisé en 1973, appartient à l'Académie française et s'est constitué un public fidèle. Son dernier ouvrage, "De l'âme" remporte un succès de librairie incontestable. Dans un entretien, il affirme que "l'esprit raisonne et l'âme résonne". Son taoïsme, teinté de christianisme ne l'empêchent pas d'écrire que "la vie est une aventure personnelle. (...) Il n'y a pas d'autre aventure que la vie, de l'inattendu à l'inespéré, la mort en fait partie." Ce philosophe de 88 ans, maître de sagesse, correspond aujourd'hui à une envie d'apaisement et de réconciliation dans un monde complexe et inquiétant. A l'opposé, deux écrivains moins sereins qui se ressemblent malgré les années qui les séparent. Philippe Djian publie son nouveau roman, "Marlène" chez Gallimard. J'avoue que cet écrivain rocker ne m'a jamais convaincue... Son style brouillon, son univers romanesque avec des personnages quelque peu déjantés, des intrigues tordues, m'éloignent de lui... Mais comme ses fans l'adorent, je peux m'éclipser. Je préfère relire et redécouvrir Romain Gary. Pour quelles raisons, le Magazine l'évoque-t-il ? Alexis Brocas parle de lui comme "un bal masqué à lui tout seul". Deux ouvrages sont sortis sur Gary, celui de Myriam Anissimov, "Les yeux bordés de reconnaissance" et celui de Laurent Seksik, "Romain Gary s'en va-t-en guerre". Cet écrivain facétieux, alias Emile Ajar, n'a jamais franchi les portes de la critique universitaire et cette injustice commence à s'atténuer. Il était trop médiatisé, trop franc-tireur, pas assez novateur. La revue le remet à l'honneur et lui accorde une place très importante dans la littérature française. Des critiques de livres, des portraits d'essayistes, des informations complètent les dossiers centraux. Un numéro à découvrir pour tous(tes) les curieux(ses) du monde littéraire... 

jeudi 9 mars 2017

Rubrique Librairies

J'ai toujours mentionné voire célébré les bibliothèques et les librairies dans ce blog. Dès que je rentre dans un de ces lieux du livre, j'éprouve un bien-être physique, accompagné d'une jubilation intellectuelle. En feuilletant le Magazine littéraire de mars, j'ai remarqué un billet de François Bon sur la fermeture de la librairie Corti à Paris, dans le quartier du Luxembourg. J'ai lu l'article dans l'excellent blog de cet écrivain, "Tiers-Livre". De temps en temps, je visite quelques blogs d'écrivains mais celui-ci est particulièrement remarquable. Dans cet article, (qui a déclenché dans ma mémoire une scène déjà vécue, effet "madeleine" de Proust), François Bon raconte une visite chez Corti. Il écrit : "Je revois l’impressionnant vieux monsieur maigre, avec sa pipe, tapi dans l’ombre et qui vous regardait si bizarrement, en contre-plongée, quand on posait sur le comptoir les livres qu’on voulait acheter..." L'écrivain emporte les livres achetés comme "des trésors". Ces ouvrages élégants à la couverture blanche possèdent une particularité rare : il fallait saisir un coupe-papier pour découper les pages et ce geste artisanal signifiait qu'il fallait mériter la lecture de l'ouvrage. La qualité du fonds Corti est considérable : Gaston Bachelard, Roger Caillois, André Breton et surtout Julien Gracq qui refusait d'être publié en livre de poche. Je possède quelques Gracq dans l'édition Corti et je les préfère à la Pléiade. Lors de mes séjours à Paris, je ne manquais jamais les librairies que je considérais comme mes temples de littérature : La Hune, les PUF, Compagnie, Gibert, et évidemment, Corti, situé dans la rue de Médicis. J'ai croisé ce Monsieur Corti dans les années 80 et je me souviens de sa prestance impressionnante et de sa présence intimidante... J'ai choisi un ouvrage sur Nerval, poète romantique génial et j'ai réglé la note sans dire un mot. J'étais jeune à l'époque et je n'ai pas osé lui adresser la parole... François Bon regrette la fermeture de cette librairie "mythique" mais il informe le lecteur qu'une nouvelle librairie ouvrira ses portes en février regroupant le fonds Corti et d'autres éditeurs indépendants. Dès que je retournerai à Paris, je prendrai le chemin du Luxembourg pour retrouver le charme suranné de cette librairie parisienne et surtout le fonds Corti...