samedi 13 décembre 2025

Atelier Littérature, Marie-Hélène Lafon, 2

 Odile Ba a lu et apprécié plusieurs romans de Marie-Hélène Lafon dont "L'Histoire du fils", Prix Renaudot en 2020. André grandit dans la famille de sa tante, auprès de ses cousines. Sa mère l'a confié à sa soeur et le petit André est né de père inconnu. Ce petit garçon illumine la vie de sa famille d'adoption : "Il avait été comme une chanson vive, en dépit des ragots et de ce trou que creusait dans sa vie, l'absence d'un père". André va se marier et sa tante lui révèle le nom de ce père inconnu... L'écrivaine évoque le poids des silences familiaux. Geneviève a commenté "Les Sources", publié en 2023, son dernier roman sur le thème d'une famille depuis les années 60. Une femme de trente ans, mère de trois enfants, subit la domination de son mari, violent et méprisant. Elle supporte cette ambiance menaçante car elle vit dans une grande ferme assez cossue et il faut, lui dit sa mère, "tenir son rang". Trois époques se suivent dans ce roman dense, percutant : juin 67 du côté de la mère de la narratrice, mai 1974 du point de vue de son père et octobre 2021, Claire, la cadette de la fratrie revient dans cette ferme vendue. Une phrase résume ce roman intense : "Elle va avoir trente ans et sa vie est un saccage, elle le sait, elle est coincée, vissée, avec les trois enfants, il les regarde à peine, mais il est leur père, il esr son mari et il a des droits". Heureusement, la mère va se réveiller et fuir cet ogre brutal. Ce roman, un des plus aboutis de l'écrivaine, a frappé Genevière par sa puissance narrative et par l'omniprésence de la violence intrafamiliale. Mylène a choisi un excellent ouvrage d'entretien, publié en 2019, "Le Pays d'en haut" entre Marie-Hélène Lafon et Fabrice Lardreau. L'écrivaine raconte sa vie, son pays d'en haut, le Cantal et l'influence de ses racines dans son oeuvre : "C'est un fond dont je ne me suis jamais départie et le travail d'écriture, depuis plus de vingt ans, m'y confronte constamment". Le récit présente aussi d'autres textes. La séquence "lafonienne" s'est donc achevée sur ce livre très intéressant pour comprendre l'univers romanesque de l'écrivaine. Geneviève a posé la question suivante : va-t-elle encore exploiter cette veine sur son Cantal dans son futur ouvrage ou changer de milieu ? Il faut donc attendre l'année prochaine pour lire son nouvel opus. Dans le panorama de la littérature contemporaine, Marie-Hélène Lafon s'impose comme une écrivaine importante avec son style ciselé pour décrire un univers romanesque très proche de nous. 

vendredi 12 décembre 2025

Atelier Littérature, Marie-Hélène Lafon, 1

 L'Atelier Littérature du jeudi 11 décembre s'est donc tenu dans le salon-bar, "Jetez l'ancre". Nous étions peu nombreuses car six amies lectrices n'étaient pas disponibles. J'avais choisi Marie-Hélène Lafon pour son talent d'écriture et pour la description quasi sociologique d'un monde disparu, celui des paysans du Cantal. Agnès a présenté "Nos vies", publié en 2017 chez Buchet-Chastel. La narratrice regarde et imagine la vie des autres, surtout celle de Gordana, une caissière dans une superette à Paris. Elle observe les clients dont un homme qui s'obstine à venir chaque vendredi matin. En parlant des autres, elle remonte le "fil de sa propre histoire". Agnès a éprouvé une certaine gêne quand l'écrivaine décrit le physique de Gordana mais elle s'est laissée emporter par le thème du roman, celui de la solitude dans les grandes villes. Marie-Christine a renoncé à poursuivre sa lecture. Trop triste, trop misérabiliste ? Elle a préféré de loin la biographie romancée de Cézanne, "Des toits rouges sur la mer bleue", publié en 2023. Elle a bien aimé l'ambiance familiale et amicale du récit dans la propriété du Jas de Bouffan avec les parents du peintre, le jardinier Vallier, le docteur Gachet, Flaubert et Zola. Et les silences aussi prennent aussi une place importante. Marie-Christine nous a lu le portrait du jardinier. Cet ouvrage sur Cézanne détonne dans l'ensemble des écrits "lafoniens" car il dégage une lumière et une chaleur que l'on ne retrouve pas toujours dans ses romans. Un beau récit à découvrir pour Cezanne et pour la Provence (ça change du Cantal) ! Odile Ba a lu "Les Derniers Indiens", publié en 2008 et, évidemment, elle a bien aimé ce huis-clos familial entre une soeur, la narratrice, et un frère muet, deux célibataires à la retraite. Lui garde le silence et elle, elle se parle à elle-même. Les voisins semblent mener une vraie vie en tribu et eux, sont sur le bord de la route. Tristesse, amertume, rancoeur, ces sentiments imprègnent les pages du livre et ce n'est pas toujours réjouissant à lire. En plus, Marie, la soeur qui pourrait vivre comme ses voisins, découvre l'horreur du geste de son frère sur sa jeune voisine, Alice. Ce roman d'une noirceur évidente peut décourager de nombreux lecteurs et lectrices mais, l'écrivaine possède l'art d'observer les "perdants" de la vie, les invisibles qui subissent une vie étriquée et restreinte. Elle pose un regard de sociologue littéraire sur ces "derniers Indiens" d'une terre austère et empêchée. A travers ses personnages solitaires et mal-aimés, elle révèle que la vie n'est pas toujours douce et sereine pour les "simples". (La suite, lundi)

jeudi 11 décembre 2025

"Le Bel Obscur" de Caroline Lamarche

J'ai lu par curiosité le roman de Caroline Lamarche, "Le Bel Obscur", publié au Seuil. Quand je pense qu'il a manqué de peu le Prix Goncourt, j'en frémis d'avance. Salué par la presse, "Le Bel Obscur" m'a vraiment quelque peu agacée. Deux histoires s'entremêlent sur le thème de l'homosexualité masculine. La narratrice, issue d'une famille bourgeoise de Liège, raconte son couple depuis trente ans. Elle s'est mariée avec Vincent, un homme charmant, adorable, et ils ont eu deux petites filles. Mais, elle est malheureuse car son Vincent qu'elle adore préfère les hommes. Il lui impose en douceur sa vie sexuelle et elle accepte de recevoir les amants de son mari. Parallèlement à cette vie de famille originale et fun, elle mène une enquête sur un ancêtre, Edmond, mort à trente ans au milieu du XIXe siècle. Evidemment, ce jeune homme, gommé de l'arbre généalogique, est certainement homosexuel car il ne s'est jamais marié. Il avait des amis dont son dernier compagnon, un artiste italien. La narratrice ressent une empathie certaine pour cet aïeul discriminé par sa propre famille. Et commence alors pour elle un travail psychologique sur cet attachement maladif envers son mari qui lui impose ses amants successifs. Sa tolérance envers le comportement de son mari dépasse l'imagination et leur pacte va durer plusieurs années jusqu'au départ de leurs filles adultes. Son masochisme lui fait tout accepter et de son côté, elle recherche des partenaires pour vivre aussi sa sexualité. Elle contacte le milieu homo pour trouver des réponses et elle se sent esseulée car aucune association ne s'occupe des femmes dont les maris sont homosexuels ! Ce roman soit disant intimiste ressemble à un texte plaintif qui se veut résolument moderne. Pourquoi pas légaliser la polygamie au fond ? La narratrice finit par se lasser de cette révolution sexuelle et se sépare de Vincent. Ouf, il lui a fallu beaucoup d'années pour se libérer de ses chaînes conjugales perverses. Sur ce thème, je préfère de loin le chef d'oeuvre de Marguerite Yourcenar, "Alexis ou le Traité du vain combat", un texte magnifique sur l'homosexualité, publié en 1929. Un écrit audacieux et lumineux à relire. 

mardi 9 décembre 2025

"Le Boîtier mélancolique", Denis Roche

 J'avais remarqué ce livre, "Le Boîtier mélancolique" dans un bac de la médiathèque, réservé à la vente des "désherbés". Je l'ai donc acheté pour la somme modique de trois euros. Le titre, déjà, m'avait attirée car le mot "mélancolique" me fait rêver. Je connaissais un peu l'auteur du documentaire, Denis Roche (1937-2015), photographe, écrivain et poète. Comme je m'intéresse à la photographie, j'ai tout de suite compris que ce livre serait passionnant à découvrir. L'auteur participe à divers mouvements littéraires d'avant-garde comme la revue Tel Quel, fondée par Philippe Sollers. Son métier d'éditeur se poursuit aux éditions du Seuil et il dirige sa propre collection de littérature contemporaine, "Fiction et Cie". Son influence dans le milieu littéraire lui ouvre les portes du jury du prix Médicis. En 1980, il crée "Les Cahiers de la photographie". Son ouvrage est une histoire de la photographie depuis ses origines en 1826. L'auteur a choisi cent photos qui, pour lui, représentent la génealogie photographique, de Niepce à Lartigue en passant par des grands photographes sans oublier des inconnus : "Je voulais faire le tour de ma table, aller ouvrir ma bibliothèque vitrée, sortir un appareil photo, n'importe lequel, dévisser l'objectif qui serait dessus et plonger mon regard dans le creux du boîtier à la recherche de ce trouble et de cette douceur que la mélancolie de cet art y met depuis le début". Denis Roche commente avec son talent de poète chaque photo choisie et il enseigne ainsi le don du regard et le jeu de la lumière. Des photographes m'étaient familiers comme Atget, Brassaï, Cameron, Cartier-Bresson, etc. Mais, que de noms inconnus et pourtant aussi passionnants que les plus célèbres ! Une photo m'a vraiment étonnée car il s'agit d'un paysage en 1930 que j'ai reconnu tout de suite : le lac du Bourget à Aix les Bains de Jacques-Henry Lartigue. Denis Roche analyse cette photographie : "Et puis, il y a des bonheurs de l'image comme il y a des bonheurs d'écriture". Il ajoute aussi : "C'est le silence qui est dit, qui est montré et qui s'exprime". A partir de cette image, j'avais envie de connaître cette femme assise dans un fauteuil, ces deux garçons en maillot de bain sur le ponton. La photographie déclenche la rêverie, une réverie mélancolique. Ce livre a reçu le prix André Malraux décerné à une création artistique. Je remercie le ou la bibliothécaire qui a remis ce livre en vente. Je l'ai adopté définitivement et c'est un fleuron de ma bibliothèque ! 

lundi 8 décembre 2025

"Les Derniers indiens", Marie-Hélène Lafon

"Les Derniers indiens" de Marie-Hélène Lafon, publié en 2008 chez Buchet-Chastel, ressemble au pays natal de l'écrivaine pendant l'hiver : âpre et rugueux. Les deux personnages du roman, un frère et une soeur, tous les deux célibataires esseulés, représentent les "derniers Indiens" : "Les Santoire vivaient sur une île, ils étaient les derniers Indiens, la mère le disait chaque fois que l'on passait en voiture devant les panneaux d'information touristique du Parc régional des volcans d'Auvergne, on est les derniers Indiens". La famille Santoire a vécu sa propre fin car il n'y a plus d'enfants pour prendre la relève. Marie raconte leur vie quotidienne, morose et triste, sans surprise et sans projet. Par contre, elle observe les voisins qui forment une tribu bruyante, joyeuse, arrogante aux yeux de la narratrice. Marie au fond les envie et les jalouse. Cette vie tonitruante de ces voisins la nourrit et la fascine. Isolés et solitaires, la fratrie vit dans une attente sans espoir. La tribu "Lavigne" s'adapte aux temps nouveaux, se modernise, entreprend, suit la mode du jour, "tous sur le même modèle". Ils finiront par engloutir les terres des Santoire. Sur ces "plateaux mangés de vent vide sous le ciel énorme", la narratrice décrit avec son regard scalpel leur réel, tissé d'ennui et de silence. Marie revient sur sa mère, impériale et castatrice qui "empêchait tout". Le fils aîné, Pierre, a quitté la ferme pour travailler en ville mais il est revenu au pays pour mourir d'un cancer. Un autre drame a surgi dans le passé de Marie. Une jeune fille, Alice, leur voisine, a été retrouvée morte dans les bois des environs. Sa mort reste un mystère. Marie, à force de ruminer ses pensées, se rapproche de sa mère : "Ses propres ruminations répondaient à celles de la mère, étaient du même sang, faisaient pendant, muettes, gratuites, incongrues". Quand Marie va ranger les armoires de la maison, elle va découvrir un objet qui va bouleverser sa vie. Et les voisins, à ses yeux, poursuivent leur conquête de l'espace : "Les voisins auraient tout. Ils feraient fructifier. Le temps passait pour eux. Elle se sentait à côté d'eux comme un insecte". Ce roman évoque la fin d'un monde paysan, symbolisé par ce frère et cette soeur, démunis et absents à eux-mêmes. Le rôle mortifère de la mère a provoqué des ravages psychologiques sur ses enfants. Marie-Hélène Lafon décrit le déclin de cette famille paysanne, inadaptée et impuissante à vivre. Le texte, servi par un style ciselé et percutant, possède des aspects d'une tragédie grecque. 

vendredi 5 décembre 2025

"Douce menace", Lea Simone Allegria

 J'avais repéré ce roman, "Douce menace" de Léa Simone Allegria, dans une rubrique littéraire d'un hebdomadaire. Le personnage central du roman s'appelle Michele Merisi, dit Le Caravage. Comme j'aime beaucoup ce peintre "maudit" dont les toiles fascinent dès qu'on les voit à Rome, à Paris au Louvre et dans divers musèes de la planète, j'ai donc lu ce roman très italien, publié chez Albin Michel. Lea Simone Allegria (française d'origine italienne) possède une solide culture artistique et pourtant, plus je lisais ces pages, plus je m'ennuyais tellement le roman étale des paragraphes sortis des guides touristiques sur Rome. Deux histoires cohabitent : un couple de "bobos" parisiens. Lui est un écrivain connu, Nino Malaval, invité à débattre dans la très chic librairie Stendhal. Sa maîtresse, Alba, le rejoint dans son hôtel de luxe avec un tableau du Caravage, le "Bacchus malade". Elle a déniché cette toile chez un antiquaire romain. Experte en oeuvres d'art, Alba est persuadée que cette copie est un vrai. L'autrice intègre dans son récit présent des moments de la vie du peintre avec ses excès, sa violence, sa méthode pour peindre ses personnages. Ce n'est plus un guide touristique mais des extraits d'un livre d'art sur la mode du caravagisme avec l'introduction du clair-obscur. Les aventures rocambolesques du peintre fournissent à la narratrice l'opportunité de raconter un destin singulier, celui d'un homme d'une époque baroque flamboyante. Les deux amants rencontrent la directrice de la galerie Borghese pour authentifier le tableau. Cette copie devient aussi l'alibi pour évoquer ce phénomène courant, le plagiat dans le monde de la peinture. Le roman se transforme alors en thriller pour cacher le tableau alors que la police s'en mêle. Certains critiques ont salué "la fougue" de l'autrice qui "dévoile les arcanes du caravagisme". D'autres ont relevé les défauts du texte, un style maniéré, l'histoire du couple adultère d'une banalité rare. J'ai lu jusqu'au bout cette biographie romancée du Caravage tellement j'aime l'Italie ! Mais, Léa Simone Allegria aurait du se limiter au peintre lui-même et éviter le ressort romanesque de ce couple improbable. J'évite souvent de ne pas émettre un avis négatif sur un roman qui a, certainement, donné beaucoup de travail à son autrice. Dommage pour Rome et Le Caravage. Il vaut mieux lire le Rome de Stendhal et le roman de Dominique Fernandez, "La Course à l'abîme" sur ce peintre génial. 

jeudi 4 décembre 2025

"Joseph", Marie-Hélène Lafon

 Marie-Hélène Lafon a déclaré dans un entretien : "Mes livres viennent du pays... de ce coin du monde de la vallée de la Santoire... des pays frappés, évidés, récurés... des lignées finissantes des miens... des attachés, des empêchés d'aller ailleurs, comme l'écrit Ramuz dans "Salutations". Je n'écrirais d'abord et avant tout que de ça, que de là-haut, pays perché, perdu, tondu". Le roman, "Joseph", publié en 2014 chez Buchet-Chastel, s'inscrit dans cet univers "lafonien" où les "invisibles" deviennent enfin visibles grâce à la littérature. Ouvrier agricole depuis l'âge de seize ans, il est employé dans diverses fermes. A 59 ans, il travaille dur avec compétence et vit avec ses employeurs. Il pressent que son métier va disparaître avec le machinisme triomphant. Il aime la ferme et les animaux avec lesquels il se sent complice : "Quand on rentre dans une étable bien tenue, l'odeur large des bêtes est bonne à respirer, elle vous remet les idées à l'endroit, on est à sa place". Sa vie va défiler dans ce texte : sa famille éclatée et perdue, sa mère préférant son frère, sa fiancée qui l'a quitté et sa chute dans l'alcool, un véritable fléau dans ce milieu agricole. Il s'est soigné avec des cures de désintoxication et a même rencontré une psychologue. Joseph, un éternel taiseux, un silencieux monacal se parle à lui-même en se remémorant tous les souvenirs de sa vie comme un ruminant. Son sens de l'observation se manifeste à tout moment : sa vie quotidienne routinière, son entourage immédiat, ses voisins, son passé toujours avec l'idée de "tenir sa place" sans jamais déranger. L'écrivaine admire Flaubert et son "Joseph" ressemble à la Félicité, l'héroïne de sa nouvelle, "Un coeur simple". Son style décortique avec précision les micro-événements d'une vie simple, une vie de travail épuisant sans qu'aucune plainte ne sorte de la bouche de Joseph. J'avais lu ce roman à sa sortie et ma deuxième lecture récente m'a bien confirmé le talent subtil d'une styliste hors pair. Marie-Hélène Lafon rend hommage à un homme simple, un homme du peuple paysan, un ouvrier de la terre et des bêtes. Et il s'appelle Joseph, ce n'est pas anodin à l'approche de Noël et des crèches.