lundi 12 mai 2025

Sur les traces des Etrusques

 Bientôt, je vais partir vers un horizon étrusque du côté de la Toscane, de Florence à Volterra, de Piombino à Grosseto, de Montepulciano à Cortone. J'ai découvert cette merveilleuse région italienne dans les années 80 et je conserve précieusement dans ma mémoire les paysages toscans avec ses collines, ponctuées de cyprès, de vignes et d'oliviers sans oublier les villages perchés. La terre toscane, une terre de rêve humaniste, se caractérise par une nature exceptionnellement belle et aussi par une culture patrimoniale d'une richesse inouie. J'ai relu tous mes guides traditionnels, du Routard au guide Hachette, sans oublier la consultation des sites spécialisés sur le net.  Comme j'aime l'Antiquité et l'archéologie, je vais retrouver avec un grand bonheur la civilisation étrusque, ces "Italiens" des origines, en visitant les musées archéologiques et des sites antiques comme Populonia, Vetulonia, Roselle, Fiesole. J'ai repris mes livres d'histoire sur ce peuple mystérieux qui me fascine. L'ouvrage érudit, "La vie quotidienne des Etrusques" de Jacques Heurgon, publié en 1989 chez Hachette, révèle un peuple, "propagateurs fervents des modes grecques" et "éducateurs de Rome". J'aime savoir comment ils vivaient, du matin au soir, leurs rites funéraires, leurs croyances, leur ordre social. Cet ouvrage, une mine essentielle d'informations pour comprendre la civilisation étrusque. J'ai aussi lu un essai de H. D. Lawrence, "Promenades étrusques", publié en 1932. Cet écrivain anglais, connu pour son roman culte, "L'amant de Lady Chatterley", part en 1927 sur les terres étrusques pour visiter les sites les plus importants : Cerveteri, Volterra, Tarquinia, la côte de la Maremme. Lawrence développe dans ce texte une vision vitaliste, hédoniste, lumineuse de ce peuple premier avec leurs danses, leur musique, le culte des morts, le sens de la fête dans les banquets. Les tombes de Tarquinia que j'avais visitées montraient à travers leurs fresques des scènes festives et libertines. Je ne rentrerai pas dans les querelles entre historiens mais, j'avoue que l'ouvrage de Lawrence m'a fait bien sourire car à son époque, il fallait qu'il aille chercher des paysans du coin pour visiter les tombes qui avaient été pillées mais, heureusement, il restait les peintures sur les murs. L'écrivain a voulu donner une vision paradisiaque de ce monde de marchands et de navigateurs dont la langue est restée longtemps obscure. Je vais donc retourner sur ce terroir béni des dieux. Un voyage de trois mille ans, des Etrusques aux Romains, en passant par la Renaissance et l'Italie contemporaine. Ah, l'Italie, mon pays adoptif car si je devais quitter la France, je vivrais en Italie ! 

vendredi 9 mai 2025

"Arctique solaire", Sophie Van Der Linden

 J'ai découvert le roman de Sophie Van Der Linden, "Arctique solaire" sur les conseils de Régine qui l'a présenté dans l'Atelier Littérature d'avril. L'autrice, lors d'une visite au Musée d'art moderne à Paris, a observé une toile de l'artiste suédoise Anna Boberg (1864-1935), un paysage peint aux îles Lofoten. De cette vision initiatique, ce roman biographique est né. L'aventure esthétique d'Anna Boberg a commencé en 1901 quand elle débarque seule dans ces confins glacés. Le récit prend la forme d'une longue lettre adressée à son mari où elle exprime toute sa sensibilité de peintre : elle veut "peindre du blanc qui ne soit pas l'absence, peindre une lumière qui ne soit pas matière". Son mari, un architecte célèbre, la soutient dans sa recherche picturale et lui construit une cabane qui lui sert d'atelier. L'artiste aimait tout particulièrement les îles Lofoten, un archipel de la mer de Norvège, un lieu privilégié pour observer les aurores boréales. Ses séjours se déroulaient dans des conditions rudes et hostiles, un "enfer givré". Elle doute d'elle, de son talent, mais elle affronte sa solitude créatrice pour l'amour de l'art. Les critiques ne reconnaissent pas tout à fait son talent alors qu'elle se sent plus audacieuse que ses collègues, Carl Larsson et Bruno Liljefors. Dans sa vie professionnelle, Anna Boberg aménageait des intérieurs comme décoratrice. Elle menait une vie mondaine en fréquentant la famille royale suédoise et a même rencontré Sarah Bernhardt. Autodidacte, l'artiste peintre choisit des paysages comme son modèle, Claude Monet. Elle veut capter les couleurs du fjord, les "vibrantes oscillations chromatiques", en traquant les aurores boréales, fugitives et imprévisibles. Ce roman biographique ressemble à un essai impressionniste sur les couleurs de la vie, de la nature. Des questions surgissent au fil du texte : comment un tableau peut jaillir dans les mains d'un artiste ? Pour quel motif ? Comment traduire la beauté d'un paysage sur une toile ? Ce roman biographique subtil et délicat apporte quelques réponses. Sophie Van Der Linden a suscité notre curiosité pour une femme peintre inconnue, Anna Boberg et pour des îles lointaines. l'archipel des Lofoten ! 

jeudi 8 mai 2025

"L'Ignorance", Milan Kundera, 2

 Milan Kundera dévoile dans tous ses romans "l'irréductible mystère du déroulement de chaque existence et le poids déterminant des choix d'un instant sur l'ensemble d'une vie". En somme, il alerte sur le fait que les actes parfois insignifiants ont des conséquences lourdes. L'intitulé du roman, "L'ignorance" désigne le déni, la "cécité" qui empèche les hommes et les femmes de "maîtriser" vraiment leur destin. Ce comportement pourrait aussi dépendre tout simplement du hasard. D'autant plus que les personnages synthétisent cet aspect dans leurs vies. Leur passé leur appartient à peine, tellement la mémoire leur joue des tours. Quand Irena rencontre ses anciennes amies restées au pays, elle est amèrement déçue par cette rencontre : "C'était une conversation bizarre. Moi, j'avais oublié qui elles avaient été ; et elles ne s'intéressaient pas à ce que je suis devenue". Les émigrés se transforment en "fantômes" évanescents pour ceux et celles qui n'ont pas vécu l'exil. Les deux protagonistes, Josef et Irena, vont se rencontrer et s'aimer mais ils ne peuvent envisager une vie commune. Josef, le veuf inconsolé, veut retrouver son pays adoptif, le Danemark, car les yeux de sa femme se sont posés sur les paysages danois et il préfère rester fidèle à sa compagne. Irena a refait sa vie avec Gustaf, un entrepreneur suédois, qu'elle ne veut pas quitter. Une des scènes les plus marquantes du roman se passe entre Josef et sa belle-soeur : "Confusèment, il essaya d'expliquer mais les mots avaient du mal à sortir de sa bouche parce que le sourire figé de sa belle-soeur, braqué sur lui, exprimait un immuable désaccord avec tout ce qu'il disait. Il comprit qu'il n'y pouvait rien, que c'était comme une loi : ceux à qui leur vie se révèle naufrage partent à la chasse aux coupables. La complainte des retours d'exil". Milan Kundera parle de déracinement et de l'impossibilité du retour. Tout a changé vingt ans plus tard : les visages, les sentiments, les idées. Nostalgie du passé, nostagie du temps qui passe. Les émigrés pensaient qu'ils seraient accueillis comme des héros, mais, personne ne les comprend et considère l'exil comme une trahison impardonnable. L'ironie mélancolique et pessimiste de Milan Kundera se traduit dans cette citation : "Les gens ne s'intéressent pas les uns aux autres et c'est normal". L'écrivain évoque aussi la ville magique, Prague, en proie au tourisme débridé, au point d'utiliser Kafka comme une icône footbalistique comme Madona, le brésilien. Il renouvelle sa critique d'une musique d'ambiance partout et dans tous les lieux, enveloppante et assommante. Ce roman nostalgique et désabusé est, pour moi, l'un de ses meilleurs, écrit en français comme un acte d'amour pour son pays d'accueil, la France. 

mercredi 7 mai 2025

"L'Ignorance", Milan Kundera,1

 J'ai choisi le thème de la nostalgie pour l'Atelier Littérature de mai. Quand j'ai établi ma liste, j'ai pensé tout de suite au roman de Milan Kundera, "L'Ignorance", publié en 2005. Je l'ai donc relu pour cette occasion et, évidemment, j'ai apprécié cette troisième lecture avec un intérêt renouvelé. Ce récit avec 53 chapitres très courts aborde l'épineuse question de l'exil des émigrés dans leur pays d'origine. Milan Kundera parle de son propre destin car il a fui le communisme de la Tchécoslovaquie en 1975 pour s'installer en France avec sa femme, Vera. Peut-on retourner dans son pays après des années d'absence ? Milan Kundera répond avec une certaine mélancolie qu'il est impossible de retourner dans son pays natal. N'est pas Ulysse qui veut. Deux personnages se partagent leur "spleen" du retour : Josef et Irena. Leurs rôles respectifs incarnent une facette de la nostalgie. Josef cultive un certain oubli dans sa mémoire sélective. Vivant au Danemark, il vient de perdre sa femme adorée. Il retourne à Prague pour retrouver son unique frère. Dans l'avion, il rencontre Irena qu'il a oubliée alors qu'ils avaient eu une relation amoureuse. Quand elle le croise dans l'avion qui les ramène à Prague, il feint de la reconnaître alors qu'elle se souvient très bien de lui. Ils ne partagent pas les mêmes souvenirs, "c'est là que le malentendu commence". Un effet de l'ignorance. Quand il est invité chez son frère, il ne pense qu'à un tableau qu'il voudrait récupérer. Son frère et sa belle-soeur ne comprennent plus cet étranger familier. Un gouffre les sépare et Josef abandonne toute idée de réconciliation avec sa seule famille. Milan Kundera pulvérise la notion de famille, un nid de rancoeurs et d'incompréhension. Encore un effet de l'ignorance dans les relations humaines. Irena vit la même expérience avec des amies d'enfance. Elle les rejoint dans un bar pour fêter le retour de leur amie passée à l'Ouest. Irena apporte une bouteille de Bourgogne pour marquer "son appartenance à la France" mais ses amies boudent le vin et préfèrent la bière. En fait, la jeune femme ressent bien le rejet et ses amies au fond n'ont pas pardonné sa 'trahison", son départ, son exil. Encore un effet de l'ignorance. Le génie kundérien (j'ose cette expression) consiste à utiliser la fiction pour illustrer sa pensée philosophique. Son talent s'épanouit en prolongeant les faits fictionnels en développements parfois historiques, parfois philosophiques. Une dynamique qui donne toute sa saveur particulière au texte. (La suite, demain)

mardi 6 mai 2025

"Désormais, notre exil", Colm Toibin

 En 2024, j'ai découvert un écrivain irlandais, Colm Toibin. Ses romans distillent un charme certain,  surtout "Brooklyn" et "Long Island". Nora, son héroïne principale, traverse l'océan pour vivre en Amérique, loin de sa famille. Elle reviendra en Irlande vingt ans plus tard pour retrouver ses racines. J'ai surtout remarqué le talent romanesque de cet écrivain quand il se met dans la tête d'un grand écrivain. Il a composé deux romans biographiques passionnants consacrés à Thomas Mann, "Le Magicien" et à Henry James, "Le Maître". Poursuivant ma découverte de cet auteur, j'ai fini de lire "Désormais, notre exil", son premier roman, publié en 1996. En 1950, Katherine Proctor, quitte son pays, l'Irlande, en abandonnant son mari et son fils. Elle s'installe à Barcelone et erre dans cette ville étrange et magnifique. Dans le célèbre Barrio Gotico, elle rencontre Miguel, un peintre catalan et Michael, irlandais comme elle. Une nouvelle vie commence pour elle quand elle tombe amoureuse de Miguel, mais cet homme est hanté par son passé de combattant républicain lors de la guerre civile contre les franquistes. Le couple s'installe dans un village de montagne dans les Pyrénées catalanes pour fuir Barcelone. Katerine a décidé de peindre elle aussi des paysages et s'adonne à cette activité avec passion. Elle réalise son rêve d'artiste peintre car les femmes, même dans les années 50, étaient rares dans le milieu de l'art. Elle partage avec Michael les tourments de la guerre civile en Irlande et leur complicité amicale rend Miguel jaloux. Loin de l'Irlande, la jeune femme va-t-elle retrouver la paix ? Sa vie rustique et simple ne peut pas durer d'autant plus que son compagnon sombre dans une dépression permanente malgré la naissance de leur bébé. Quelques années plus tard, devenue veuve, Katherine retournera dans son pays et retrouvera son fils adulte pour renouer avec un passé opaque et douloureux. Ce premier roman détient déjà les qualités du romancier, tout en douceur et délicatesse. Dans un article du Monde des Livres, Colm Toibin déclare : "Ce qui me fascine, c'est l'idée du point de vue. Explorer en profondeur ce qu'un individu voit, entend, sent, enregistre, remarque. Je veux que mon lecteur s'immerge dans une conscience fictionnelle unique". Evidemment, j'ai préféré ses romans plus récents mais, j'ai lu avec plaisir les aventures de Katherine à la recherche d'une sérénité introuvable dans un Barcelone des années 50, une ville qui a malheureusement disparu sous les couches d'un tourisme de masse. Finesse psychologique, grâce de l'écriture, chocs de l'Histoire, destins individuels, tous ces éléments se retrouvent dans toutes ses ouvrages depuis trente ans. 

lundi 5 mai 2025

Atelier Littérature, les coups de coeur, 2

 Odile a présenté son grand coup de coeur : "La chorale des Maîtres Bouchers" de Louise Erdrich, publié en 2005 chez Albin Michel. En 1918, Fidelis Waldvogel, un jeune soldat allemand, part en Amérique pour tenter sa chance. Il a hérité d'une valise de couteaux de boucherie. Il s'installe dans le Dakota où sa femme et son fils le rejoignent. Il travaille beaucoup et le soir, il chante dans un choeur d'hommes, "la chorale des maîtres bouchers". Les Waldvogel rencontrent un couple lui aussi émigré. Des années 20 aux années 50, l'écrivaine raconte le rêve américain de ces émigrés européens à la frontière du réalisme et de la magie. Louise Erdrich, une grande dame des lettres américaines. Véronique a beaucoup aimé "Badjens" de Delphine Minoui, publié au Seuil. En 2022, Chiraz, une iranienne de 16 ans, escalade une benne à ordures pour brûler son foulard. L'adolescente raconte aussi sa naissance indésirée, son père autoritaire, ses copines, ses premières amours. Sa révolte légitime et héroïque pour vivre libre a inspiré la journaliste, Delphine Minoui d'origine iranienne, spécialiste du Proche et du Moyen Orient. Un roman coup de poing et un éloge de la liberté. Régine a présenté un roman de Sandrine Collette, "Ces orages-là", publié en 2021. Clémence, jeune femme trentenaire, parvient à s'échapper d'une relation toxique après trois ans où elle a cru à l'amour. Après cette rupture, elle vit recluse, solitaire dans une petite maison, Comment résister à la tentation de faire marche arrière ? Régine a beaucoup aimé ce roman d'une intensité particulière. Elle a cité un deuxième coup de coeur, une biographie romancée, "Femme debout" de Catherine Bardon, publiée en janvier dernier. Cet ouvrage raconte le destin hors du commun de Sonia Pierre, fille de coupeurs de canne dans la République dominicaine. Elle deviendra avocate pour combattre l'injustice et consacrera sa vie pour les droits humains. Féministe, distinguée par de nombreuses récompenses, elle demeure auprès des siens parfois au péril de sa santé et de sa sécurité. Nous avons reçu la visite de Dany, une "ancienne" de l'Atelier. Elle a aussi proposé un coup de coeur, "Madame Hayat" de Ahmet Altan. Fazil, étudiant boursier, gagne sa vie en tant que figurant à la télévision. Il tombe amoureux de cette Madame Hayat, une femme plus âgée que lui. Il aime aussi la jeune Sila. Situation complexe et romanesque. Un écrivain turc à découvrir. La séquence "coups de coeur" a le mérite de donner envie de découvrir des écrivains et des livres que les lectrices ont aimés. Des lectures pour cet été. 

samedi 3 mai 2025

Atelier Littérature, les coups de coeur, 1

 Mylène a présenté deux coups de coeur : un essai et un roman. Elle nous a recommandé un roman de Dorothy West, "Le mariage", publié en 1995 et disponible en poche. En 1953, Shelby Coles, issue de la bourgeoisie noire de Boston, va épouser Meade, un musicien de jazz, blanc. Autour de ce mariage mixte, des rancoeurs et des désirs se cristallisent et font remonter des souvenirs de la difficile intégration des noirs américains dans la société américaine. Dorothy West, (1907-1998), est une figure mythique de la culture américaine avec ses compagnons de lutte antiraciste, James Baldwin et de Richard Wright. Un roman à découvrir. L'essai concerne le philosophe Harmut Rosa, "Remèdes à l'accélaration", publié en 2021. Le philosophe analyse le système de la performance, de l'accélaration de nos sociétés dans sa frénésie consumériste. Il relate son voyage en Chine, un pays qui est passé de la féodalité au capitalisme le plus débridé. Une solution existe pour le philosophe : entrer en résonance avec le monde, "nouer un autre rapport au monde, se reconnecter à autrui". Harmut Rosa résume sa pensée ainsi "Nous sommes non aliénés là où et lorsque nous entrons en résonance avec le monde. Là où les choses, les lieux, les gens que nous rencontrons nous touchent, nous saisissent ou nous émeuvent, là où nous avons la capacité de leur répondre avec toute notre existence". Danièle a découvert avec un certain émerveillement l'immense "Mémoires d'Hadrien" de Marguerite Yourcenar, publié en 1951. Elle a même prononcé le terme, "lecture extatique". J'en suis ravie car cette biographie romancée est un chef d'oeuvre absolu. L'Empereur Hadrien, Publius Aelius Hadrianus, né en l'an 76 et mort en 138, succède à Trajan en 117. L'écrivaine raconte avec son style somptueux la vie de cet homme, amoureux de la Grèce, penseur et humaniste. Sa vie amoureuse avec le jeune Antinoüs est devenue une légende car son jeune amant s'est noyé à l'âge de vingt ans. Marguerite Yourcenar admire cet homme si extraordinaire et lui prête cette phrase : "Je me sentais responsable de la beauté du monde". Avant d'entreprendre la lecture de ce roman culte, il vaut mieux se renseigner sur le règne de cet Empereur. Un roman poétique, philosophique, historique, un roman inoubliable et inépuisable...