J'avais remarqué ce livre, "Le Boîtier mélancolique" dans un bac de la médiathèque, réservé à la vente des "désherbés". Je l'ai donc acheté pour la somme modique de trois euros. Le titre, déjà, m'avait attirée car le mot "mélancolique" me fait rêver. Je connaissais un peu l'auteur du documentaire, Denis Roche (1937-2015), photographe, écrivain et poète. Comme je m'intéresse à la photographie, j'ai tout de suite compris que ce livre serait passionnant à découvrir. L'auteur participe à divers mouvements littéraires d'avant-garde comme la revue Tel Quel, fondée par Philippe Sollers. Son métier d'éditeur se poursuit aux éditions du Seuil et il dirige sa propre collection de littérature contemporaine, "Fiction et Cie". Son influence dans le milieu littéraire lui ouvre les portes du jury du prix Médicis. En 1980, il crée "Les Cahiers de la photographie". Son ouvrage est une histoire de la photographie depuis ses origines en 1826. L'auteur a choisi cent photos qui, pour lui, représentent la génealogie photographique, de Niepce à Lartigue en passant par des grands photographes sans oublier des inconnus : "Je voulais faire le tour de ma table, aller ouvrir ma bibliothèque vitrée, sortir un appareil photo, n'importe lequel, dévisser l'objectif qui serait dessus et plonger mon regard dans le creux du boîtier à la recherche de ce trouble et de cette douceur que la mélancolie de cet art y met depuis le début". Denis Roche commente avec son talent de poète chaque photo choisie et il enseigne ainsi le don du regard et le jeu de la lumière. Des photographes m'étaient familiers comme Atget, Brassaï, Cameron, Cartier-Bresson, etc. Mais, que de noms inconnus et pourtant aussi passionnants que les plus célèbres ! Une photo m'a vraiment étonnée car il s'agit d'un paysage en 1930 que j'ai reconnu tout de suite : le lac du Bourget à Aix les Bains de Jacques-Henry Lartigue. Denis Roche analyse cette photographie : "Et puis, il y a des bonheurs de l'image comme il y a des bonheurs d'écriture". Il ajoute aussi : "C'est le silence qui est dit, qui est montré et qui s'exprime". A partir de cette image, j'avais envie de connaître cette femme assise dans un fauteuil, ces deux garçons en maillot de bain sur le ponton. La photographie déclenche la rêverie, une réverie mélancolique. Ce livre a reçu le prix André Malraux décerné à une création artistique. Je remercie le ou la bibliothécaire qui a remis ce livre en vente. Je l'ai adopté définitivement et c'est un fleuron de ma bibliothèque !
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
mardi 9 décembre 2025
lundi 8 décembre 2025
"Les Derniers indiens", Marie-Hélène Lafon
"Les Derniers indiens" de Marie-Hélène Lafon, publié en 2008 chez Buchet-Chastel, ressemble au pays natal de l'écrivaine pendant l'hiver : âpre et rugueux. Les deux personnages du roman, un frère et une soeur, tous les deux célibataires esseulés, représentent les "derniers Indiens" : "Les Santoire vivaient sur une île, ils étaient les derniers Indiens, la mère le disait chaque fois que l'on passait en voiture devant les panneaux d'information touristique du Parc régional des volcans d'Auvergne, on est les derniers Indiens". La famille Santoire a vécu sa propre fin car il n'y a plus d'enfants pour prendre la relève. Marie raconte leur vie quotidienne, morose et triste, sans surprise et sans projet. Par contre, elle observe les voisins qui forment une tribu bruyante, joyeuse, arrogante aux yeux de la narratrice. Marie au fond les envie et les jalouse. Cette vie tonitruante de ces voisins la nourrit et la fascine. Isolés et solitaires, la fratrie vit dans une attente sans espoir. La tribu "Lavigne" s'adapte aux temps nouveaux, se modernise, entreprend, suit la mode du jour, "tous sur le même modèle". Ils finiront par engloutir les terres des Santoire. Sur ces "plateaux mangés de vent vide sous le ciel énorme", la narratrice décrit avec son regard scalpel leur réel, tissé d'ennui et de silence. Marie revient sur sa mère, impériale et castatrice qui "empêchait tout". Le fils aîné, Pierre, a quitté la ferme pour travailler en ville mais il est revenu au pays pour mourir d'un cancer. Un autre drame a surgi dans le passé de Marie. Une jeune fille, Alice, leur voisine, a été retrouvée morte dans les bois des environs. Sa mort reste un mystère. Marie, à force de ruminer ses pensées, se rapproche de sa mère : "Ses propres ruminations répondaient à celles de la mère, étaient du même sang, faisaient pendant, muettes, gratuites, incongrues". Quand Marie va ranger les armoires de la maison, elle va découvrir un objet qui va bouleverser sa vie. Et les voisins, à ses yeux, poursuivent leur conquête de l'espace : "Les voisins auraient tout. Ils feraient fructifier. Le temps passait pour eux. Elle se sentait à côté d'eux comme un insecte". Ce roman évoque la fin d'un monde paysan, symbolisé par ce frère et cette soeur, démunis et absents à eux-mêmes. Le rôle mortifère de la mère a provoqué des ravages psychologiques sur ses enfants. Marie-Hélène Lafon décrit le déclin de cette famille paysanne, inadaptée et impuissante à vivre. Le texte, servi par un style ciselé et percutant, possède des aspects d'une tragédie grecque.
vendredi 5 décembre 2025
"Douce menace", Lea Simone Allegria
J'avais repéré ce roman, "Douce menace" de Léa Simone Allegria, dans une rubrique littéraire d'un hebdomadaire. Le personnage central du roman s'appelle Michele Merisi, dit Le Caravage. Comme j'aime beaucoup ce peintre "maudit" dont les toiles fascinent dès qu'on les voit à Rome, à Paris au Louvre et dans divers musèes de la planète, j'ai donc lu ce roman très italien, publié chez Albin Michel. Lea Simone Allegria (française d'origine italienne) possède une solide culture artistique et pourtant, plus je lisais ces pages, plus je m'ennuyais tellement le roman étale des paragraphes sortis des guides touristiques sur Rome. Deux histoires cohabitent : un couple de "bobos" parisiens. Lui est un écrivain connu, Nino Malaval, invité à débattre dans la très chic librairie Stendhal. Sa maîtresse, Alba, le rejoint dans son hôtel de luxe avec un tableau du Caravage, le "Bacchus malade". Elle a déniché cette toile chez un antiquaire romain. Experte en oeuvres d'art, Alba est persuadée que cette copie est un vrai. L'autrice intègre dans son récit présent des moments de la vie du peintre avec ses excès, sa violence, sa méthode pour peindre ses personnages. Ce n'est plus un guide touristique mais des extraits d'un livre d'art sur la mode du caravagisme avec l'introduction du clair-obscur. Les aventures rocambolesques du peintre fournissent à la narratrice l'opportunité de raconter un destin singulier, celui d'un homme d'une époque baroque flamboyante. Les deux amants rencontrent la directrice de la galerie Borghese pour authentifier le tableau. Cette copie devient aussi l'alibi pour évoquer ce phénomène courant, le plagiat dans le monde de la peinture. Le roman se transforme alors en thriller pour cacher le tableau alors que la police s'en mêle. Certains critiques ont salué "la fougue" de l'autrice qui "dévoile les arcanes du caravagisme". D'autres ont relevé les défauts du texte, un style maniéré, l'histoire du couple adultère d'une banalité rare. J'ai lu jusqu'au bout cette biographie romancée du Caravage tellement j'aime l'Italie ! Mais, Léa Simone Allegria aurait du se limiter au peintre lui-même et éviter le ressort romanesque de ce couple improbable. J'évite souvent de ne pas émettre un avis négatif sur un roman qui a, certainement, donné beaucoup de travail à son autrice. Dommage pour Rome et Le Caravage. Il vaut mieux lire le Rome de Stendhal et le roman de Dominique Fernandez, "La Course à l'abîme" sur ce peintre génial.
jeudi 4 décembre 2025
"Joseph", Marie-Hélène Lafon
Marie-Hélène Lafon a déclaré dans un entretien : "Mes livres viennent du pays... de ce coin du monde de la vallée de la Santoire... des pays frappés, évidés, récurés... des lignées finissantes des miens... des attachés, des empêchés d'aller ailleurs, comme l'écrit Ramuz dans "Salutations". Je n'écrirais d'abord et avant tout que de ça, que de là-haut, pays perché, perdu, tondu". Le roman, "Joseph", publié en 2014 chez Buchet-Chastel, s'inscrit dans cet univers "lafonien" où les "invisibles" deviennent enfin visibles grâce à la littérature. Ouvrier agricole depuis l'âge de seize ans, il est employé dans diverses fermes. A 59 ans, il travaille dur avec compétence et vit avec ses employeurs. Il pressent que son métier va disparaître avec le machinisme triomphant. Il aime la ferme et les animaux avec lesquels il se sent complice : "Quand on rentre dans une étable bien tenue, l'odeur large des bêtes est bonne à respirer, elle vous remet les idées à l'endroit, on est à sa place". Sa vie va défiler dans ce texte : sa famille éclatée et perdue, sa mère préférant son frère, sa fiancée qui l'a quitté et sa chute dans l'alcool, un véritable fléau dans ce milieu agricole. Il s'est soigné avec des cures de désintoxication et a même rencontré une psychologue. Joseph, un éternel taiseux, un silencieux monacal se parle à lui-même en se remémorant tous les souvenirs de sa vie comme un ruminant. Son sens de l'observation se manifeste à tout moment : sa vie quotidienne routinière, son entourage immédiat, ses voisins, son passé toujours avec l'idée de "tenir sa place" sans jamais déranger. L'écrivaine admire Flaubert et son "Joseph" ressemble à la Félicité, l'héroïne de sa nouvelle, "Un coeur simple". Son style décortique avec précision les micro-événements d'une vie simple, une vie de travail épuisant sans qu'aucune plainte ne sorte de la bouche de Joseph. J'avais lu ce roman à sa sortie et ma deuxième lecture récente m'a bien confirmé le talent subtil d'une styliste hors pair. Marie-Hélène Lafon rend hommage à un homme simple, un homme du peuple paysan, un ouvrier de la terre et des bêtes. Et il s'appelle Joseph, ce n'est pas anodin à l'approche de Noël et des crèches.
mercredi 3 décembre 2025
"L'Ami Louis", Sylvie Le Bihan, 2
Elisabeth Daguin prépare donc l'émission sur Camus et elle est chargée de réunir quelques témoins de sa vie dont Louis Guilloux. Elle rencontre l'auteur, un homme très réservé qui se méfie des médias. L'écrivain semble dubitatif pour témoigner de son amitié envers Camus, mais la jeune femme s'investit dans cette relation et sa détermination fonctionne. Elle partage avec Louis Guilloux un point commun car sa mère est originaire de Saint-Brieuc et elle ne sait rien sur ses grands-parents maternels. Le texte combine le présent entre elle et Louis Guilloux, leurs rencontres, leurs discussions et le passé avec les portraits des écrivains comme Jean Grenier, André Malraux, et d'autres. Elle imagine la première rencontre des deux futurs amis : "Rue du Bac, en retrait derrière le professeur de philosophie, son ancien élève, Louis, se surprit à sourire. En ce matin d'été, la joie, petite veilleuse des coulisses, venait de faire une entrée fracassante dans la vie du Breton". La jeune Elisabeth éprouve une admiration grandissante pour Louis et elle propose même à Bernard Pivot de consacrer une émission spéciale sur Guilloux. Le portrait de l'écrivain s'affine et s'approfondit au fil des pages et la narratrice découvre aussi un secret dans la vie de cet homme discret. Il a vécu une histoire d'amour avec une italienne de Venise, Liliana, sa traductrice. Mais, il finira par rompre et ne reverra plus cette femme. Elisabeth va rechercher les traces de cet amour perdu. Défilent dans ce livre quelques écrivains de l'époque comme Roger Grenier, René Char, Max Jacob, Louis Guilloux se confie ainsi : "Albert et moi, on a eu ce qu'on pourrait appeler un coup de foudre existentiel. Je te souhaite de rencontrer ton âme soeur, toi aussi. Il avait tous les dons, y compris ceux de la jeunesse et de la liberté". L'écrivain s'attache aussi à cette jeune femme et lui donne des conseils de vie car elle a rompu avec sa famille. Elle va retrouver sa mère pour comprendre son passé familial. Ce roman mélange des faits réels à des faits fictifs et entraîne le lecteur et lectrice dans le monde littéraire de la première moitié du XXe siècle. A partir d'une documentation exemplaire qui n'alourdit pas le roman, elle redonne la vie à ces écrivains majeurs avec leurs forces et leurs faiblesses, leurs visages, leurs modes de vie. Un régal de lecture et surtout qui donne envie de lire ou relire Albert Camus et évidemment, Louis Guilloux.
mardi 2 décembre 2025
"L'Ami Louis", Sylvie Le Bihan, 1
Chacun se choisit ses propres héros : des sportifs de haut niveau, des artistes, des chanteurs, des révolutionnaires, etc. J'ai choisi logiquement ceux et celles qui consacrent leur vie à l'écriture et à la littérature : les écrivains, des hommes et des femmes qui passent leur temps, qui brûlent leurs heures, pour déposer sur des feuilles ou sur un écran, des mots. Ils sont souvent enfermés dans leur bureau, devant une table et alors, ils imaginent des destins singuliers, des situations dramatiques, des univers proches ou lointains. J'ai lu récemment le roman de Sylvie Le Bihan, "L'Ami Louis", publié cette année chez Denoël, un roman où elle évoque l'amitié entre Louis Guilloux et Albert Camus. Je suis, en général, curieuse de ces romans biographiques littéraires. Les deux personnages principaux portent des noms illustres : Louis Guilloux et Albert Camus. Tout le monde connait notre Prix Nobel de Littérature, le philosophe de l'Absurde, l'amoureux de l'Algérie, le fils d'une mère analphabète, le dramaturge politique, le romancier visionnaire, sa mort tragique dans un accident de voiture. Ses romans sont devenus des grands classiques contemporains et n'ont pas pris une ride comme "L'Etranger" ou "La Peste". Mais, Louis Guilloux, que le lit aujourd'hui ? Encore un de ces écrivains oubliés comme tant d'autres du XXe siècle : Henri Calet, Marcel Aymé, Roger Martin du Gard, François Mauriac, et. Le mérite de Sylvie Le Bihan réside dans cette redécouverte de cet écrivain dit populaire, né à Saint-Brieuc en 1899 et mort dans cette même ville en 1980. Il a écrit plusieurs romans : "Le sang noir", "La maison du peuple", "Le Pain des rêves", "Coco perdu" pour citer les plus connux. Son oeuvre autobiographique a aussi marqué son oeuvre comme "L'Herbe d'oubli" et les "Carnets". L'univers romanesque de cet écrivain "breton" concerne le milieu populaire d'une France disparue dans les années 30. Il s'intéresse au sort des plus démunis et s'engage contre le fascisme. Camus et Guilloux sont fils d'artisans, tonnelier et cordonnier. Ils ont connu la pauvreté et leur amitié, fondée sur leur vocation littéraire, a conquis Sylvie Le Bihan qui se saisit de cette rencontre pour nous plonger dans l'univers de la littérature française du XXe siècle. L'écrivaine crée un personnage féminin, Elisabeth Daguin, qui, en 1976, travaille pour Bernard Pivot afin de préparer une émission d'Apostrophes sur Albert Camus. Elle découvre alors l'amitié indéfectible qui liait ces deux hommes. (La suite, demain)
lundi 1 décembre 2025
"Les Pays", Marie-Hélène Lafon, 2
Marie-Hélène Lafon raconte le destin de Claire, son alter ego fictif, issue du Cantal qu'elle aime charnellement. Pourtant, son exil à Paris la libère d'un milieu restreint mais qu'elle décrit toujours avec une empathie certaine, sans amertume, ni esprit de révolte quand elle évoque ses origines modestes. Elle écrit : "Les rivières partent, s'en vont vers des ailleurs devinés et demeurent cependant en guipure têtue aux lisières du monde qu'elles bornent. Claire est partie, les filles partent, les filles quittent les fermes et les pays". Claire devient donc professeur de grec et de latin dans un lycée parisien et une fois par an, son père monte dans la capitale pour rendre visite à sa fille. Toujours célibataire, la narratrice a adopté sa ville, Paris, sans renier son Cantal. Son père semble perdu dans cette cité frénétique qu'il peine à comprendre. Dans le métro, il s'adresse aux voyageurs et ce monde ressemble à une planète inconnue. Quand il visite le Louvre avec sa fille et son petit-fils, il ne peut déchiffrer toute cette beauté devant ses yeux car il lui manque les codes d'une éducation artistique. La relation père-fille est très bien analysée par l'écrivaine. Malgré leurs liens familiaux, ces deux protagonistes n'ont plus rien en commun : deux lieux, deux destins, deux manières de voir la vie. Mais, entre ces deux êtres si différents, l'amour demeure et la tolérance règne, même si la communication semble limitée. Claire sait qu'elle doit sa nouvelle vie aux livres : "Il n'y avait pas de paradis. On avait réchappé des enfances ; en elle, dans son sang, et sous sa peau, étaient infusées des impressions fortes qui faisaient paysages, et composaient le monde, on avait ça en soi, il fallait élargir sa vie, la gagner et l'élargir par le seul et muet truchement des livres". Le mirage d'appartenir à ces deux univers, celui de la terre et celui du papier, devient une réalité dans l'oeuvre de Marie-Hélène Lafon. Je pense que l'on "porte en soi" deux pays qui ne se heurtent pas mais se complètent avec intelligence et avec la sensation de se multiplier. Certains d'entre nous possèdons ces deux identités, celle de sa terre de naissance et celle de sa terre d'adoption. L'univers romanesque de l'écrivaine s'appuie sur cette dichotomie existentielle, entre deux mémoires vécues et surtout sur son écriture "flaubertienne", où chaque mot compte, où chaque phrase travaille, où chaque paragraphe organise ce flot organique de la langue française. Pour moi, ce roman autofictif résume à merveille toute son oeuvre. Et cet hommage aux livres, un geste de gratitude à partager.