Avant la haute saison touristique, j'avais envie de fouler la terre bretonne et de découvrir un département : le Finistère. Après un vol pour Brest et une location de voiture, j'ai pris la direction de Camaret-sur-Mer dans la presqu'île de Crozon. L'avantage d'une voiture consiste à visiter de nombreuses étapes entre le départ et l'arrivée. Avant d'atteindre mon but, j'ai visité des villages sur ma route aux noms évocateurs : Doualas, Le Faou, Crozon. A chaque halte, j'ai beaucoup apprécié les enclois paroissiaux, véritables "vaisseaux de pierre", foyers fervents de la religion chrétienne. Du XVIe au XVIIIe, le Finistère a connu une grande prospérité grâce à la culture du lin et du chanvre. Ces enclos rassemblent une église centrale, un ossuaire, un calvaire et une porte triomphale. Chaque village possède le sien et se distingue des autres par l'intérieur de l'église. J'ai ainsi découvert à Crozon un rétable magnifique, celui des 10 000 martyrs du XVIIe. Réalisé en chêne sculpté par des artistes anonymes, ce triptyque raconte le martyre par crucufixion de soldats chrétiens sur le mont Ararat en Arménie en 120 après J.C., une oeuvre de cinq mètres de long sur cinq mètres de large. J'ai remarqué dès mon premier jour le calme, la tranquillité dans ces villages bretons avec les traditionnelles maisonnettes. Un patrimoine préservé, conservé avec amour. Cette unité architecturale se vérifie dans ce bout du monde finistérien. Même les zones commerciales en amont des petites villes se montrent moins agressives et plus respectueuses de l'environnement. J'étais déjà séduite par cette harmonie pierreuse et par la verdure omniprésente dans les ruelles villageoises. L'hortensia règne en maître dans les jardins et dans les enclos. Comme j'ai un goût certain pour les ruines en génèral, l'abbaye de Landevennec a comblé mon attente. Au bord de l'estuaire de l'Aulne, les murs du cloître, de l'église, d'un réfectoire se dressent dans une atmosphère étrange, digne d'un roman de Julien Gracq. Fondé au Ve siècle par Saint Guénolé, un moine breton, ce site historique a été pillé, détruit par les Normands et par les Anglais. Un jardin de plantes médicinales jouxte l'ensemble d'une beauté particulièrement nostalgique. Un petit musée raconte l'histoire de ces moines bénédictins bâtisseurs, de leur abbaye et de leur mission évangélique. Son criptorium connut une activité intense et des fac-similés présentent des incunables avec des enluminures remarquables. Une classe de 4e écoutait dans un silence parfait, un professeur d'histoire qui contait avec talent l'histoire de cette institution. Un moment de transmission d'un passé glorieux à des générations du présent. Un moment de grâce !
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
samedi 1 juin 2024
lundi 20 mai 2024
Gaëlle Josse, la délicatesse de vivre
Pour terminer l'Atelier Littérature du mois de mai sur Gaëlle Josse, je reviens sur le roman "Nos vies désaccordées", publié en 2013. Cet ouvrage condense à lui seul les thèmes "jossiens" : la musique, l'amour, la poésie. Ces trois phares se retrouvent dans ce texte. François Vallier, pianiste de renom, voyage de Paris à Moscou, de New York à Tokyo. Il reçoit un jour un message d'un admirateur qui lui parle d'une patiente, Sophie. Cette femme écoute sans cesse les enregistrements du pianiste sur Schumann tout en s'adonnant à la peinture. Sa Sophie, sa rebelle, sa douce se retrouve dans un hôpital psychiatrique. Elle a subitement disparu après un malentendu regrettable. Trois ans sans elle. Il a refait sa vie avec Cristina, une belle Milanaise qui manage sa carrière. Il avait rencontré Sophie chez un luthier et son hypersensibilité l'attirait. Il l'avait apprivoisée au fil du temps. Pour renouer avec elle, il prend alors une décision radicale : partir à Valmezan dans les Pyrénées pour comprendre les raisons de sa disparition. Il annule ses contrats et s'installe dans un hôtel proche de l'hôpital. Le médecin de Sophie le reçoit et lui demande d'aller doucement pour approcher la jeune femme mutique et repliée sur elle. Comment va réagir Sophie en voyant son ancien compagnon ? François se livre, raconte sa musique et surtout évoque sa relation amoureuse avec la Sophie d'avant son internement. Vont-ils enfin accorder leurs vies ? Il leur faudra une patience infinie pour vivre enfin un amour apaisé. Ce roman de l'amour total pourrait sembler mièvre et démodé. Mais, le talent de Gaëlle Josse le transforme en sonate schumanienne, nimbée de nostalgie et de douceur. J'ai aussi lu son beau recueil de poésie, "Et recoudre le soleil", publié chez Notabilia. Elle compose ses textes dans "des carnets, des cahiers, sur des pages volantes, des agendas, des tickets, des listes, des enveloppes, des marque-pages". L'écrivaine poète ajoute : "J'ai eu envie de vous offrir aujourd'hui cette moisson de mots cueillis jour après jour, qu'ils aient été d'orage ou d'allégresse. Mais vivants. Vivants, oui et vibrants toujours". Gaëlle Josse, à mots feutrés, à fleur de peau, la poésie ancrée dans ses mots et une empathie évidente pour sonder les âmes.
samedi 18 mai 2024
La bouquinerie à la Chapelle Vaugelas
Comme tous les ans, je ne rate presque jamais la bouquinerie d'Amnesty International qui se tient dans la Chapelle Vaugelas ce week-end. J'aime bien ce rendez-vous annuel pour aller à la cueillette de quelques livres d'occasion qui pourraient me plaire. Voir ces milliers d'ouvrages sur des tables ou dans des bacs mérite le détour pour tout amateur de littérature. Je suis restée un grand moment dans cet espace très particulier de la chapelle et je ne comprends toujours pas pourquoi la mairie de Chambéry ne rénove pas cet espace cultuel et culturel. Les fresques sont très abîmées. J'ai donc fureté, trié, accumulé quelques livres dans mon escarcelle. J'ai donc acheté à un prix dérisoire "Le Hussard sur le toit" de Jean Giono que j'envisage de relire cet été. J'ai envie de retrouver ce hussard plein d'énergie et de courage dans une période historique de la peste en Provence. Tous les ans, Jean Giono comme Colette, ou Marguerite Yourcenar appartiennent à mon programme de "relectures". J'ai trouvé aussi un écrivain autrichien peu connu mais pourtant intéressant, Arno Geiger, publié chez Gallimard : "Tout va bien", publié en 2008 et "Le vieux roi en son exil", un portrait de son père, atteint de la maladie d'Alzheimer. J'avais gardé de ce dernier titre un très bon souvenir de lecture. J'ai déniché aussi un Zeruya Shalev et son meilleur roman, "Tout ce qu'il reste de nos vies" en Folio, un véritable chef d'oeuvre que je relirai très bientôt. J'ai aussi choisi un roman de Louis-Philippe Dalembert, "Une histoire romaine", publié en 2023 chez Sabine Wiespeser. D'autres titres ont rejoint mon sac à dos : "Sukkwan Island" de David Vann et "Sur la plage de Chésil" de McEwan. Un sociologue de la lecture devrait observer le stock de livres recueillis grâce aux dons des particuliers. Il constaterait l'engouement des lecteurs-trices pour les romans policiers, les bandes dessinées et les livres de poche de littérature générale. J'ai quand même remarqué très peu de livres sur la philosophie, les sciences humaines et l'art. Evidemment, des ouvrages sur la Savoie sont bien placés à l'entrée de la chapelle alors que la philosophie se situe dans l'espace le plus éloigné. Il suffit de fouiller un maximum de caisses et de tables pour découvrir quelques pépites. Cette boutique éphémère de livres d'occasion reviendra certainement l'année prochaine pour le plaisir des curieux et des curieuses de littérature. Un rendez-vous bien sympathique.
vendredi 17 mai 2024
Atelier Littérature, 2
Geneviève M. a lu "Une femme en contre-jour", publié en 2019. L'écrivaine s'expliquait sur ce choix inhabituel : "Raconter Vivian Maier, c'est raconter la vie d'une invisible, d'une effacée. Une nurse, une bonne d'enfants. Une photographe de génie qui n'a pas vu la plupart de ses propres photos. Une Américaine d'origine française, arpenteuse inlassable des rues de New York et de Chicago". Geneviève avait apporté un beau livre sur les photographies de Vivian Maier. Nous avons apprécié ces photos en noir et blanc, pleines d'empathie pour les enfants, les vieilles personnes et les Noirs d'Amérique. Ce roman inspiré par une femme qui a passé sa vie à surprendre ses contemporains, les perdants d'une Amérique des années 50. Une vie solitaire, pauvre, avec de lourds secrets de famille, une personnalité troublante. L'extrême attention que porte Gaëlle Josse aux destins parfois brisés ne pouvait que se porter sur Vivian Maier. Un débat a ensuite eu lieu dans l'atelier sur le roman "Ce matin-là", publié en 2021. Pascale, Régine et Odile ont bien apprécié le livre alors que Janelou a été déçue par l'histoire de la jeune femme en pleine burn-out. Pour Janelou, la dépression n'était pas assez réaliste et trop de détails descriptifs la gênaient. Le sujet délicat de la dépression était pourtant traitée avec beaucoup de délicatesse par Gaëlle Josse. Le roman se termine peut-être trop bien avec une guérison possible grâce à une reconversion professionnelle. Janelou a préféré "La nuit des pères", publié en 2023. Isabelle et son frère Olivier entourent leur père, atteint de la maladie d'Alzheimer qui va entrer dans "la brume de l'oubli". Ancien guide de montagne, ce père destructeur a meurtri sa famille et ce huis-clos retrouvé entre lui et ses enfants va provoquer des révèlations qui peuvent atténuer les douleurs passées. Régine a présenté le dernier ouvrage paru en 2024, "A quoi songent-ils, ceux que le sommeil fuit ?". Ce recueil de mini-textes, micro-fictions, représente la quintessence de l'art "Jossien". Des regrets, des désillusions, des peines, mais aussi de l'espoir fou, de la joie sage, de la sérénité conquise. Toute une galerie de personnages émouvants qui laisseront des traces dans la mémoire des lecteurs-trices. Régine a donné envie de lire ce recueil indispensable pour apprécier Gaëlle Josse. Une écrivaine touchante, sensible, élégante et délicate. On ne la quittera plus.
jeudi 16 mai 2024
Atelier Littérature, 1
Dans l''Atelier Littérature du jeudi 16 mai, une écrivaine française était à l'honneur, Gaëlle Gosse. J'ai déjà résumé dans ce blog quelques-uns de ses romans subtils, intimistes, esthétiques. Toutes les lectrices présentes ont apprécié l'oeuvre de cette romancière, venue à la littérature depuis douze ans. Pour simplifier la présentation de son oeuvre globale, j'ai choisi la chronologie. Son premier roman, "Les heures silencieuses", publié en 2011 avait tout de suite attiré la sympathie des lectrices et Régine l'avait déjà présenté comme un grand coup de coeur. Un tableau d'Emmanuel de Witte inspire la narratrice qui imagine la vie d'une femme, Magdalena. Elle raconte sa vie d'épouse, de mère alors qu'elle rêvait d'une autre vie, plus aventureuse. Un très beau premier roman. En 2012, elle publie "Nos vies désaccordées" que je présenterai dans un billet futur. Geneviève H. a choisi "Noces de neige" (2013). Elle a bien aimé ce roman à deux voix, deux parcours de deux jeunes femmes qui prennent le train à deux époques différentes. L'une, une jeune fille noble russe, Anna, voyage dans les années 1886 de Nice à Moscou et l'autre, Irina, jeune femme russe d'aujourd'hui, prend le train dans le sens contraire. Ce trajet va transformer leurs destins. En 2014, Gaëlle Josse écrit son roman le plus connu, "Le dernier gardien d'Ellis Island". Beaucoup de lectrices l'ont lu et l'ont apprécié à l'unanimité. A New York en 1954, le centre d'Ellis Island va fermer. Les immigrants européens ont été triés sur cet île depuis 1892. Le directeur, John, reste seul sur ce lieu déserté et se raconte dans un journal intime. Il se souvient de sa femme et raconte sa rencontre avec Nella, une jeune sarde, porteuse d'un étrange passé. Sous la tendre plume de l'auteure, une palette, sa palette d'émotions, surgit : joie, renoncement, désillusion, espoir. Un roman sur l'exil et sur la solitude. En 2016, paraît "L'ombre de nos nuits". Odile a beaucoup apprécié cet opus historique autour du peintre Georges de la Tour. La méthode romanesque de Gaëlle Josse se confirme avec deux époques, celle du peintre et celle du personnage féminin qui reste anonyme. Nous suivons le peintre dans son atelier, puis à Paris où il va présenter son Saint Sébastien au roi de France. Ce monde, fait de "silences, d'ombres et de passions" est très bien reconstitué par la prose poétique de l'auteure. (La suite, demain)
mercredi 15 mai 2024
"Une longue impatience", Gaëlle Josse
Je viens de relire "Une longue impatience" de Gaëlle Josse, publié en 2018. L'histoire du roman se déroule en Bretagne dans les années 50. Anne, une veuve de marin, élève son unique fils en 1943. Elle travaille dans une usine de conserves. Un jour, Etienne, un de ses anciens compagnons de classe, se déclare car il aime Anne depuis leur enfance. Il attend deux ans pour respecter son deuil et lui, fils de pharmacien, la demande en mariage. Malgré leur différence sociale, ils se marient et Anne vit dans la maison bourgeoise de son mari. Ils forment un couple uni mais malheureusement Etienne ne supporte pas le petit Louis d'autant plus que la famille s'est agrandie avec deux petites filles. Louis est maltraité et sera même frappé par son beau-père. Anne ne réagit pas assez vite et Louis s'échappe du foyer. Il reste introuvable. Commence alors pour la mère une "longue impatience". Le garçon s'embarque dans un cargo marchand et ne donne aucune nouvelle. Pendant des années, Anne va vivre dans l'attente, une attente interminable en observant l'océan comme une femme d'antan en Bretagne qui perdait son mari en mer. Elle mène deux vies dorénavant : sa vie d'épouse et de mère et une deuxième existence, son jardin secret, vouée au chagrin d'avoir perdu son fils. Elle utilise l'écriture pour imaginer des futures retrouvailles avec Louis et brode une tapisserie. Cette attente douloureuse et insupportable se déroule dans la solitude de son ancienne petite maison de pêcheur. Gaëlle Josse évoque avec pudeur et avec délicatesse l'immensité de l'amour maternel, le manque infini de cet enfant disparu : "Ce toujours les mères courent, courent et s'inquiètent de tout (...) Elles se hâtent et se démultiplient présentes à tout, à tous, tandis qu'une voix intérieure qu'elles tentent de tenir à distance, de museler, leur souffle que jamais elles ne cesseront de se tourmenter pour l'enfant un jour sorti de leur flanc". Anne tombe dans la spirale de la culpabilité car elle n'a pas protégé son enfant des coups de ceinturon que son mari lui donnait. Elle se sent aussi étrangère au milieu de son mari : "Depuis des années, je cherche mon lieu à moi dans cette maison, un coin, un fauteuil qui serait ma place, mon refuge, mon centre de gravité et je ne le trouve pas". Les années passent. Anne s'étiole et finit par s'éteindre. Le fils va revenir mais il sera trop tard. Le chagrin l'a tuée. Ce roman poignant sur une mère désespérée, une femme courage, raconte un fait universel sur la perte et sur le deuil.
mardi 14 mai 2024
"Penser contre soi-même", Nathan Devers
Nathan Devers, écrivain et philosophe, normalien et agrégé, un jeune homme de 26 ans, vient de publier une autobiographie intellectuelle, "Penser contre soi-même", chez Albin Michel. Il a déjà écrit quatre romans et essais. Il est aussi éditeur de la revue, "La Règle du jeu". Un surdoué du langage et de la communication. Son enfance se déroule à Auteuil auprès d'une famille brillante et aisée. Son père, Lionel Naccache, est très connu dans les sciences cognitives et neurologiques. Il grandit dans un milieu où la religion juive sert de repères et il s'est senti très vite attiré par la vocation de rabbin. Ses parents sont un peu étonnés par ce choix radical mais, ils ne le contrarient pas. Il est tombé amoureux de l'hébreu, de la Torah, du Talmud et de Jérusalem. Il a besoin d'un certain mysticisme pour vivre sa foi. Il rencontre des rabbins, se forme dans les écoles religieuses, respecte les rites, part à Jérusalem pour parfaire sa formation. Son destin semble tracé tout droit vers le rabbinat. Mais, un jour, il commence à "penser contre soi-même". Première fêlure dans sa carapace religieuse : la lecture de "Terre des hommes" de Saint-Exupéry. La littérature lui ouvre des perspectives nouvelles, un chemin bien arpenté avant qu'il ne découvre l'Everest de la pensée, la philosophie ! Sa nouvelle religion. Dans un entretien, il précise sa démarche : "Penser contre soi-même est une éthique de vie car cela suppose de ne pas être dogmatique, d'être à l'écoute des autres, de ne pas s'opposer de manière stérile, ni ferme à des discours, d'écouter leurs argumentations et d'accepter parfois d'être fragilisé par les discours des autres". Il a donc rompu avec la religion et s'est donné "une nouvelle vie, une nouvelle naissance". La philosophie représente selon lui "une expérience d'altérité. Cela suppose de s'intéresser au monde qui nous entoure avec curiosité, avec scepticisme, avec une forme de doute". Ce profond bouleversement personnel s'accompagne d'une forme de violence, d'inconfort intellectuel. Ce récit autobiographique évite souvent le jargon philosophique et se lit assez facilement. Ces confidences de vie d'un jeune homme croyant, puis athée, imprégné de culture religieuse juive et de philosophie, peuvent dérouter le lecteur-trice, peu coutumier de ce type d'ouvrage. Pourtant, ce jeune écrivain prend le risque du dévoilement, de la recherche de sa vérité dans un style inventif, vibrant. Le voilà maintenant philosophe critique et écrivain en devenir. Il a choisi la littérature et la philosophie, une métamorphose heureuse.