jeudi 25 septembre 2025

"Je ne te verrai pas mourir", Antonio Munoz Molina, 1

 Antonio Munoz Molina est, à mes yeux, l'un des plus grands écrivains espagnols d'aujourd'hui. J'avais lu en 2023, "Tes pas dans l'escalier", un roman magnifique et troublant. Dans cette rentrée littéraire, j'ai donc découvert son dernier ouvrage, "Je ne te verrai pas mourir", publié au Seuil. Le personnage principal, Gabriel Aristu, un espagnol septuagénaire, s'est installé aux Etats-Unis depuis longtemps et a occupé un poste important dans les organisations internationales alors qu'il rêvait d'être violoncelliste professionnel. Son père voulait qu'il quitte ce pays "sinistre et arriérée" à l'époque du franquisme. Il s'est marié avec une américaine et s'est totalement intégré dans la société jusqu'à oublier son identité et son passé en Espagne. Mais, au moment de sa retraite, il ressent le besoin de retourner à Madrid, de se ressourcer. Il veut revoir son amour de jeunesse, Adriana Zuber, comme si rien n'avait changé depuis 1967. Plus de cinquante ans ont passé et la vie les a séparés, un océan les a séparés. Le narrateur raconte leur histoire d'amour, leur rencontre romanesque,  leur passion réciproque. Il sonne à la porte d'Adriana et elle est assise dans un fauteuil roulant. Son corps se paralyse, ses cheveux roux sont blancs. Une auxiliaire de vie l'assiste dans son quotidien empêché. Leur séparation n'a pas éteint leur amour et leurs retrouvailles s'avèrent délicates. Pourquoi Gabriel a-t-il quitté cette femme adorée ? Adriana lui renvoie une image de fils obéissant, trop respectueux de sa famille. Son père était un critique musical aux idées monarchistes et il connaissait les muisiciens de son temps. La guerre civile espagnole a aussi laissé des traces traumatisantes. Gabriel éprouvait une dette morale envers ce père qui s'était sacrifié pour lui. Cette rupture avec son pays et avec ses proches dont Adriana a rendu Gabriel étranger à lui-même, sans ancrage. L'écrivain a connu cet effet de décalage quand il a vécu entre deux continents de 1993 à 2017. Ce roman nostalgique met en avant ce personnage attachant, "un somnambule dans sa propre vie". (La suite, demain)

mardi 23 septembre 2025

"Kairos", Jenny Erpenbeck

 Dans les nouveautés de la rentrée littéraire, j'ai lu récemment le roman de Jenny Erpenbeck, publié en 2021 en Allemagne, lauréat de l'International Booker Prize en 2024. Dans ce texte dense et original, il est question d'un couple atypique, Hans et Katharina, vivant dans un pays assez inconnu encore aujourd'hui, l'ex RDA, la République Démocratique Allemande, un régime glacial qui résonne encore à nos oreilles comme une enclave soumise à l'URSS et au totalitarisme communiste. Au début du roman, Hans est mort comme son ex-pays. Katharina découvre une valise oubliée où des lettres racontent l'histoire oubliée de leur relation amoureuse. Hans a porté l'uniforme des nazis dans sa jeunesse et il a choisi de vivre en RDA pour des raisons idéologiques. Il est écrivain, homme de radio, proche du parti et son statut d'intellectuel le protège. Katharina, une jeune fille beaucoup moins idéaliste que lui, tombe follement amoureuse de cet homme alors que trente quatre ans les séparent. Cette improbable liaison avec ses hauts et ses bas va rythmer le texte. Une relation chaotique s'installe entre eux, basée sur des rituels amoureux qui rappellent leur coup de foudre réciproque malgré leur différence d'âge. Hans est marié et père d'un enfant. Comme l'avenir semble un peu précaire pour leur couple, ils vénèrent leur passé amoureux : "plutôt que de penser à l'avenir, dit-elle, souviens-toi". Le personnage de Hans n'attire pas la sympathie tellement il est engoncé dans ses certitudes politiques et avec sa jeune maîtresse, il se montre tyrannique, jaloux et lâche. Sa perversité envers Katharina dynamite leur histoire d'amour. L'histoire du Mur de Berlin, la vie difficile des Allemands de l'Est, Budapest et d'autres événements se faufilent en arrière-plan dans ce roman, vu de l'Est.  La vie intime du couple se mêle étroitement à l'Histoire du pays et de la réunification allemande après 1989. Katharina prend aussi conscience qu'elle peut vivre loin de cet enfer car son travail dans un théâtre et ses rencontres lui ouvrent un nouvel horizon. J'ai retrouvé dans ce livre la ville de Berlin, fascinante par son histoire, une ville séparée par un mur devenu mythique. Les personnages fréquentent les bars, arpentent les rues, les places, les gares dans une ville étrange et aussi familière. Un roman de la rentrée à découvrir pour Berlin, surtout.   

jeudi 18 septembre 2025

Escapade en Provence, Aix-en-Provence, 3

Après la salle consacrée aux natures mortes de Cezanne, j'ai donc revu les portraits et les autoportraits de l'artiste : son père, son épouse, des amis, des paysans, les joueurs de cartes. Lui-même se peint avec un regard inquiet et interrogatif. Dans une autre salle, m'attendait une série des baigneurs et des baigneuses, un thème qui a hanté le peintre toute sa vie. Il a composé près de deux cents esquisses, souvent inachevées jusqu'à aboutir à quelques tableaux présentés dans l'exposition. Un critique d'art qualifie cette inspiration de "lointaines réminiscences de sujets mythologiques et bibliques". Loin des canons classiques du nu, Cezanne prend des libertés dans la figuration du corps en peinture. La Montagne Sainte-Victoire n'était pas assez représentée à mon grand étonnement. Mais, je sais que je reverrai des Cezanne à Paris dont "sa" montagne adorée. Après l'exposition, je voulais revoir la Chapelle des Pénitents, le troisième musée d'art de la ville mais, il était fermé pour causes techniques ! Parfois, pour des raisons liées au manque de personnel, les musées ferment des salles comme au Louvre. Le lendemain, j'avais réservé un billet pour visiter le Jas de Bouffan, la maison de famille du peintre, acquise en 1859 par son père et vendue 40 ans après. Cezanne séjournait très souvent dans cette demeure qui lui servait de refuge entre Paris et Aix-en-Provence. C'est dans ce lieu magnifique qu'il a peint la majorité de ses toiles. J'ai donc arpenté le parc avec émotion en imaginant Cezanne sortant son matériel pour peindre la bastide, le bassin, les arbres, la fontaine. A l'intérieur, tout a été renové et la cuisine est d'une simplicité quasi paysanne, loin des intérieurs bourgeois. Le Jas de Bouffan est devenu un centre de recherche pour l'oeuvre cezanienne. On évoque la notion d'esprit du lieu même quand l'urbanisation invasive a gâché le panorama de la bastide. Avant de quitter Aix, j'ai vu le Jardin des Peintres, aménagé sur un belvédère avec un point de vue unique sur la Montagne Sainte Victoire. La ville a installé quelques reproductions de tableaux pour célèbrer leur peintre, transformé en icône de l'art moderne. Ce phénomène de célébration se banalise partout dans chaque ville où est né un génie : Prague et Kafka, Lisbonne et Pessoa, Copenhague et Andersen, Paris et Victor Hugo, etc. Je voulais me plonger dans l'univers de Cezanne et grâce aux livres et à cette escapade brève mais intense, j'ai vévu à l'heure cezanienne, un grand bonheur esthétique.  

mardi 16 septembre 2025

Escapade en Provence, Aix-en-Provence, 2

 Avant de rejoindre le musée Granet, j'ai visité la cathédrale Saint-Sauveur, un édifice religieux remarquable, construit sur l'emplacement du forum antique et même sur les fondations d'un ancien temple dédié à Apollon. J'ai tout de suite remarqué un tryptique, "Le Buisson ardent" d'un artiste avignonnais, Nicolas Froment, réalisé au XVe siècle. Je visite systématiquement toutes les cathédrales dans chaque ville que je traverse. En Italie, ces édifices religieux sont des musées et en France, quelques cathédrales composent un patrimoine irremplaçable. Je pense à la cathédrale gothique de Bayonne près de laquelle j'habitais dans ma jeunesse. De ma fenêtre, je contemplais les arcs-boutants et j'avais l'impression de les toucher. J'ai beaucoup déménagé dans ma vie et cet appartement en plein centre de Bayonne, rue Argenterie, a marqué ma mémoire. J'avais réservé mon billet vers 16h pour visiter l'exposition Cezanne. Il fallait se présenter trente minutes avant avec un dispositif digne d'une zone d'embarquement dans un aéroport : présentation des papiers, fouille des sacs dans le portique, scanner corporel. J'étais vraiment étonnée par ce souci sécuritaire impressionnant. La majorité des visiteurs avait dépassé la soixantaine et je ne pense pas que nous avions l'intention de jeter des pots de peinture sur les magnifiques tableaux de Cezanne. La bêtise de certains gestes d'écologistes en furie m'afflige. Rentrer dans un musée ressemble maintenant à marathon où il faut s'armer de patience. Plus de 130 peintures, dessins et aquarelles composent cette rétrospective exceptionnelle : portraits, autoportraits, paysages de la bastide familiale, natures mortes, baigneurs et baigneuses. Ces oeuvres inestimables venaient de Bâle, Chicago, Londres, NewYork, Ottawa, Tokyo, Zurich, etc. Je ne pouvais pas manquer cette exposition internationale sur Cezanne ! J'étais fascinée par les natures mortes et je voue un culte particulier pour les pommes cezaniennes, symboles de la pureté, de la générosité et de la simplicité. Cezanne voulait redonner ses lettres de noblesse à la nature morte et il disait : "Avec une pomme, je veux étonner Paris !". Les fruits symbolisent aussi la vie dans sa dimension éphémère. Mais, selon son biographe, Bernard Fauconnier, Cézanne "cherchait la quintessence de la pomme. L'être de la pomme. Plutôt que de vouloir saisir l'instant, il tend vers une notion d'éternité". (La suite, demain)

lundi 15 septembre 2025

Escapade en Provence, Aix-en-Provence, 1

 J'avais deux rendez-vous importants à Aix-en-Provence : le "Caumont" et le "Granet". J'ai trouvé un hôtel très pratique, "La Caravelle", situé dans le centre ville et très proche d'un parking public. Quel plaisir de se balader dans les rues et les places, de voir les fontaines diverses, les hôtels particuliers, les monuments ! Aix-en-Provence ressemble à une ville italienne, ce qui me ravit toujours. Ma première visite était réservée à l'hôtel de Caumont, un lieu culturel incontournable. Ce centre d'art, ouvert en 2015, après des années de travaux, présente actuellement l'artiste franco-américaine, Niki de Saint Phalle (1930-2002), à travers "un bestiaire unique et fascinant". La plasticienne a grandi dans une famille aisée entre New York et la France. Artiste autodidacte dès 1961, ses idées personnelles se retrouvent au coeur de son art protéiforme : féminisme, soutien aux peuples opprimés, droits civiques, etc. Violée par son père à l'âge de onze ans dont elle ne guérira jamais, l'artiste a trouvé dans l'art "une sorte de thérapie qui calmait le chaos qui agitait son âme et fournissait une structure organique à sa vie". Elle rencontre le sculpteur suisse, Jean Tinguelly, avec lequel elle va partager sa vie. Sa célébrité démarre avec la création des "Nanas", ces femmes monumentales, libérées, indépendantes, libres et joyeuses. Dans la cour de l'hôtel de Caumont, une de ses "nanas" me tendait les bras et j'ai vu avec intérêt les animaux et créatures fantastiques, exposés dans les diverses salles. Le parcours coloré, bariolé, ludique des oeuvres montre des licornes, des serpents, des dragons, des monstres, des tableaux sculptés. Un monde mythologique, magique, proche de l'enfance, de l'innocence perdue avec un effet conte sur les frayeurs et sur les illuminations d'une grande artiste. L'exposition démontre à merveille sa démarche artistique et engagée. Quand j'ai quitté Niki de Saint Phalle, j'ai eu l'impression de rajeunir ! Le musée proposait aussi un film sur la vie de Cezanne qui durait trente minutes. Une bonne introduction pour savourer ma deuxième exposition au musée Granet. 

vendredi 12 septembre 2025

Escapade en Provence, la montagne Sainte-Victoire

 Quand j'ai quitté la calanque de Figuerolles, je voulais longer la Montagne Sainte-Victoire pour parcourir les vingt kilomètres du versant sud entre Puyloubier et Aix-en-Provence. La carte d'identité de la Sainte-Victoire : 15 millions d'années, 18 kilomètres de long, 1 000 mètres d'altitude (le Pic des Mouches), 1 million de visiteurs par an. Ce joyau naturel domine l'arrière-pays d'Aix et comme les calanques, ce lieu doit échapper à la foule des randonneurs. Les pins d'Alep et de chênes verts, s'aggripent aux rochers. Je me suis baladée dans un sentier et je sentais le thym, la lavande, la sarriette. La lumière du matin illuminait le calcaire des roches et j'imaginais Cezanne derrière un pin parasol avec son chevalet, sa palette et son pinceau. Il a peint sa montagne des centaines de fois tellement il lui vouait un culte païen. Jean Giono, un amoureux fou de sa Provence, écrivait : "Les beaux paysages ne se captent pas dans des boîtes, ils s'installent dans les sentiments". Arrivée au Tholonet, un des hauts lieux d'inspiration artistique du peintre, j'ai bu un café au Relais Cezanne pour ressentir sa présence fantomatique. La route Cezanne démarre au Tholonet jusqu'à Aix-en-Provence  et pendant des années, le peintre a puisé son énergie en traversant les pinèdes et les oliveraies qui bordaient le chemin. La roche rouge des argiles, les verts des pins, des oliviers, le gris lumineux des calcaires, toutes ces variations de couleurs ne pouvaient qu'éblouir Cezanne. Ses toiles reflètent cette symphonie colorée. Mon intérêt pour cette montagne est né aussi d'un texte, "Sur les chemins de la Sainte-Victoire" de Jacqueline de Romilly, la grande Helléniste. L'universitaire randonneuse évoque ses balades dans cette montagne et elle en fait un symbole de sérénité en contemplant sa "permanence qui perdure au delà du passage du temps". D'autres écrivains ont été fascinés par ce lieu comme Peter Handke dans "La Leçon de la Sainte-Victoire". Observer la montagne devant ses yeux, observer la même montagne dans un tableau de Cezanne, "c'est découvrir les assises du monde" (citation de Georges-Arthur Goldschmidt). Ce petit détour sur le versant sud de la Sainte-Victoire, un enchantement !  

jeudi 11 septembre 2025

Escapade en Provence, la Calanque de Figuerolles

 Deuxième étape de mon escapade provençale : la Calanque de Figuerolles à La Ciotat, à quelques kilomètres de Cassis. J'avais réservé une chambre d'hôtel dans la calanque, un fait rare, le domaine étant privé. Comme c'était dimanche, je n'avais pas prévu, par naïveté, la fréquentation de Figuerolles car il a fallu se garer loin de l'hébergement par manque de parkings surchargés dans cette période de l'année. A mon arrivée, l'étroite plage de la calanque fourmillait de monde, les serviettes étant collées les unes près des autres. Sur un espace si restreint, cette vision de la plage à galets, saturée, bondée, ne ressemblait pas à un petit paradis. Comment apprécier ce site avec le phénomène du surtourisme comme toutes les villes du bord de mer ? Comme à Biarritz, où je ne mets plus les pieds de mai à novembre...  Comment tenir compte du décor naturel magnifique avec le bruit, les cris, la musique du restaurant, la promiscuité ? La calanque avait perdu sa sauvagerie naturelle et perdait sa magie. Il fallait attendre le crépuscule pour observer cet environnement particulièrement beau, un site classé depuis 1944. J'ai donc attendu le soir pour contempler la crique, encadrée de falaises de "poudingue" et surplombée par le Rocher du Capucin. Les falaises abruptes se composent d'une roche sédimentaire, constituée de galets qui forment des conglomérats. Le silence est donc revenu dans la soirée et au petit matin, la calanque retrouvait son identité première, un lieu fréquenté par des pirates et des contrebandiers. Figuerolles (qui vient de figuier) a inspiré surtout les peintres dont le cubiste Braque, attiré par la "force et l'étrangeté" du lieu. Ce cadre original a aussi servi de décor dans quelques films. Dès le petit matin, j'ai arpenté la plage avec ses galets et j'ai ressenti l'esprit du lieu, revenu à sa vocation originelle où la nature se conjugue avec la solitude, accompagnée d'un silence appréciable. Les "vraies richesses" selon Jean Giono célèbrent "la gloire du soleil, de la terre, des collines, des ruisseaux, des fleuves" et il aurait pu ajouter des calanques, mais, attention, danger. Il faut absolument protéger ces espaces naturels qui deviennent des parcs d'attraction estivaux. Dommage...