jeudi 16 janvier 2025

Atelier Littérature, 1

 Nous nous sommes retrouvées ce jeudi après-midi à la Base pour évoquer la liste sur Paris et sur les coups de coeur. J'avais demandé à chacune d'entre elles leur choix d'un roman qu'elles ont particulièrement aimé en 2024 et j'en parlerai dans ce blog. Nous avons commencé par Paris, notre capitale que les écrivains et écrivaines ont souvent décrit dans leurs romans. Odile et Geneviève ont démarré la séquence avec le roman de Laurent Gaudé, "Paris, mille vies", paru chez Actes sud en 2023. Elles ont trouvé la lecture de ce texte agréable. Le narrateur est apostrophé par un homme agité qui lui pose la question, "Qui es-tu, toi ?". Guidé par cet ombre errante, il se promène dans les rues de Paris où les époques se mêlent. Il écrit "Je crois que je suis le veilleur de la ville. Je n'ai rien d'autre à faire que déambuler dans ses rues comme un gardien attentif. Paris veut sa bouche. Elle a faim de mots. Trop de vies s'entassent en elle. Il faut les dire". Un défilé d'événements et de célébrités littéraires hante les pages de ce livre-éloge : la Division Leclerc, Victor Hugo, la Commune, Artaud et tant de fantômes du passé parisien. Laurent Gaudé chante ses mille vies qui accompagnent le narrateur. Un récit sur Paris à découvrir. Véronique a lu "Notre-Dame de Paris", le roman de Victor Hugo, paru en 1831. Tout le monde connaît l'amour absolu de Quasimodo, sonneur de cloches de la cathédrale, pour Esmeralda, une danseuse bohémienne. Il se passe beaucoup d'événements dans ce roman foisonnant et romantique qu'il serait intéressant de relire. Odile a lu et beaucoup apprécié "L'Oeuvre" d'Emile Zola, paru en 1886. J'ai évoqué dans ce blog le roman d'Emile Zola dont le malheureux héros, Claude Lantier, est obsédé par la notion d'oeuvre unique et finira par sombrer dans le désespoir et la mort. Un classique à redécouvrir sans tarder. Régine a très bien presenté "Paris vu et vécu par les écrivains" de Françoise Besse, paru en 2016. Ce beau livre bilingue pourrait servir de guide culturel pour découvrir la dimension littéraire de notre capitale. Régine nous a lu quelques anecdotes sur certains d'entre eux dont Céline et Henri Calet. Paris, un lieu essentiel d'inspiration pour tous nos écrivains et écrivaines de Balzac à Proust, de Nerval à Colette, de Prévert à Modiano et tant d'autres amoureux de la ville. (La suite, demain)

mardi 14 janvier 2025

"L'Oeuvre", Emile Zola

 Dans mon programme des lectures récentes, j'ai redécouvert Emile Zola que j'avais oublié depuis très longtemps. J'appréciais le projet titanesque de Zola avec la saga des Rougon-Macquart et j'avais lu évidemment "Germinal", "Thérèse Raquin" et d'autres titres. En novembre, j'avais visité le musée d'Orsay et j'avais revu un grand nombre de tableaux impressionnistes. J'ai donc choisi "L'Oeuvre", publié en 1886, le quatorzième volume de la série des Rougon-Macquart. L'ouvrage se situe dans le monde de l'art et des artistes dans les années 1860-1870, à travers le portrait d'un peintre, Claude Lantier. Fils de Gervaise Macquart et d'Auguste Lantier, Claude est l'ami d'enfance du romancier Pierre Sandoz, un autoportrait d'Emile Zola. Les deux amis d'enfance appartiennent à un cercle d'artistes anticonformistes. Ils combattent l'académisme, loin des canons "classiques" qui ont la faveur des expositions officielles. Claude est toujours refusé dans les salons de peinture et se sent incompris. Emile Zola raconte aussi une histoire d'amour entre le peintre et une jeune femme, Christine, rencontré un soir de pluie sous le porche de son immeuble. Leur relation devient sérieuse quand ils décident de vivre à la campagne, loin de Paris. Ils ont un enfant et pendant quelques années, ils sont heureux mais l'obsession artistique de Claude reste vive. Il décide de revenir à Paris pour peindre des paysages urbains : "Je ne veux pas m'en aller avec toi, je ne veux pas être heureux. Je veux peindre". Mais, tout a changé depuis leur départ. Il devient de plus en plus isolé malgré ses retrouvailles avec ses amis. Il est obsédé par la création d'un tableau gigantesque qu'il installe dans un hangar. Il néglige alors sa famille et son cercle d'amis pour se consacrer à son oeuvre unique. Il finira par se pendre à la fin du roman tellement il se sent en échec et ne parviendra pas à créer son "oeuvre" unique, comme un absolu non atteint. Emile Zola évoque quelques peintres impressionnistes qu'il nomme les "Pleinairistes", ceux qui peignent leurs toiles en plein air comme Manet et son "Déjeuner sur l'herbe". Zola a fréquenté ce milieu artistique. Il a connu Paul Cézanne au collège d'Aix-en-Provence, sont devenus amis pour la vie. Et Paris ? La ville est souvent décrite surtout l'Ile de la Cité avec ses ponts et ses quais. Claude Lantier tente en vain de saisir la beauté de la ville, cette beauté réelle qu'il veut étaler sur une toile. Un roman vraiment intéressant qui n'a pris aucune ride sur ses pages... 

lundi 13 janvier 2025

"Paris ne finit jamais", Enrique Vila-Matas

 J'ai choisi Paris comme thème de lectures pour l'Atelier Littérature du jeudi 16 janvier. J'ai lu récemment "Paris ne finit jamais" de l'écrivain espagnol, Enrique Vila-Matas, publié en 2006. Cet écrivain original et d'une drôlerie ironique raconte dans ce roman autofictif son séjour à Paris dans les années 75. Il se réfère au modèle d'Hemingway, le chantre de la ville lumière des années 30, qui se disait "très pauvre et très heureux" alors que lui, fut "très pauvre et très malheureux". Le texte qu'il compose dans son présent fera l'objet d'une conférence à Barcelone consacrée à l'ironie. Le voilà jeune à Paris, dans une ville post-soixante-huitarde, jouant le rôle d'écrivain en herbe avec un premier roman, "La lecture assassine". En poète maudit, habillé en noir, il se définit comme un "situationniste". Il loge dans une chambre de bonne que Marguerite Duras lui loue. D'illustres personnalités ont défilé dans cette location comme François Mitterrand. Lui, ce jeune homme, ébloui par la vie littéraire parisienne, côtoie donc une grande écrivaine qui parle "un français supérieur". Elle lui donne des conseils d'écriture qu'il essaie de suivre. Cette figure célèbre réapparaît dans le roman avec des scènes très drôles. Il la décrit ainsi : "Je garderai à jamais le souvenir d'une femme violemment libre et audacieuse, qui incarnait en elle à tombeau ouvert, cette désolation dont sont faits les écrivains les moins exemplaires, les moins académiques et les moins édifiants, ceux qui ne cherchent pas à donner à tout prix une bonne image". Notre écrivain amateur se faufile dans les hauts lieux mythiques : Les Deux Magots, le Flore, etc. Il rencontre quelques exilés espagnols et d'Amérique du Sud ainsi que le cercle d'amis de Marguerite Duras qui vient de tourner "India Song". Il traverse ce monde parisien avec un humour dévastateur et se pose la question : où est donc la littérature ? Elle se cache peut-être dans le portrait de Virginia Woolf qu'il a affiché dans sa chambre de bonne ou dans la scène du Luxembourg quand il aperçoit Samuel Beckett sur un banc. Enrique Vila-Matas est un obsédé de littérature tant elle est prégnante dans sa vie. Ce roman ludique et baroque illustre bien la démarche de l'auteur espagnol, mêlant dans ses anecdotes, une réflexion quasi philosophique sur la littérature. Un roman-labyrinthe, un hommage à Paris, la ville des écrivains par excellence où il a ressenti dès les années 70 une atmosphère magique dans le mythique quartier de Saint-Germain-des-Prés. 

vendredi 10 janvier 2025

Chronique chambérienne

 Parfois, je me balade dans le centre ville de Chambéry pour des courses diverses. Je suis toujours étonnée par l'allure charmante des rues piétonnes et de la place Saint-Léger. Mais ce que j'apprécie le plus, c'est le côté "italien" de Chambéry. Quel dommage d'avoir rompu avec l'Italie ! Je serais une italienne adoptée aujourd'hui... Un jour de cette semaine, j'ai parcouru mes étapes "culturelles" avec plaisir. Première étape dans ma librairie préférée, Garin, où j'ai acheté le dernier roman de Pascal Quignard, "Un trésor caché". Je commence bien l'année avec un nouveau Quignard. Je le garde au chaud car je lis en ce moment du Henry James. Deuxième étape, le bouquiniste de la rue Basse du Château, une petite échoppe du Moyen Age où le libraire propose surtout des collections de romans policiers. J'ai fouillé quelques caisses et je suis repartie avec un ouvrage de Rilke et une biographie de Kierkegaard. Je ne pourrais pas vivre dans une ville dénuée de librairies, de bouquinistes et de bibliothèques. En me baladant dans les traboules, j'ai vu la plaque du cercle Alain-Fournier et en faisant des recherches sur Internet, j'ai appris qu'un certain Robert Chapeaux, alias Jean Ercé, journaliste lyonnais, a fondé ce cercle en 1944, l'une des première expériences d'éducation populaire de la Libération. Il est aussi à l'origine du premier ciné-club aixois car il est passionné par le cinéma d'amateur. Directeur de l'hebdomadaire "La Vie nouvelle", cet humaniste avéré a suivi la construction du quartier du Biollay. A Paris, j'aime toujours regarder les plaques littéraires sur les immeubles et, évidemment, à Chambery, j'ai en relevé une qui m'a intriguée : celle de Marc-Claude de Buttet, située dans la rue Métropole. Ce poète savoyard, membre du courant humaniste de la Pléiade,  est né en 1530 et mort en 1586. Une notice sur Wikipedia assez complète raconte le destin de ce poète, ami de Ronsard. Au fond, les chambériens et chambériennes connaissent les séjours de Jean-Jacques Rousseau chez Madame de Warens aux Charmettes. N'oublions pas Marc-Claude de Buttet ! 

jeudi 9 janvier 2025

"Long Island", Colm Toibin

Après avoir lu le beau roman de Colm Toibin, paru en 2009, "Brooklyn", j'ai découvert la suite, "Long Island", publié chez Grasset en septembre 2024. Eilis Lacey, la jeune irlandaise, une sage adolescente trop obéissante des années 50, part en exil involontaire à New York. Ving-cinq ans plus tard, elle s'est donc mariée avec son amoureux, d'origine italienne, plombier de métier. Tout le clan familial Fiorello vit dans la banlieue de New York et Eilis travaille comme comptable dans une entreprise. L'envahissante famille de son mari, "ce grand filet familial", étouffe Eilis avec le repas obligatoire du dimanche et les intrusions incessantes de sa belle-mère dans son foyer. Le couple et leurs enfants semblent heureux dans ce cocon confortable et conformiste. Mais, le mari a commis une infidélité passagère dans une liaison éphèmère avec une cliente qui est tombée enceinte. Le mari de la dame ne supporte pas cet événement et il menace Eilis de déposer ce bébé devant la porte de leur maison pour l'élever. Pour Eilis, il est hors de question d'accepter cet enfant alors que son mari et son clan ne disent pas non. Elle prend ce prétexte de mésentente avec son mari pour retourner en Irlande à Enniscorthy afin de fêter les quatre-vingt ans de sa mère qu'elle n'a jamais revue depuis la mort de sa soeur, Rose. Le roman se déroule dans ce village irlandais où la présence de "l'américaine adoptive" suscite des ragots et des rumeurs. Sa mère, elle-même, ne la ménage guère malgré leurs retrouvailles tardives. Elle retrouve son ancien amoureux, Jim, toujours propriétaire de son bar et célibataire endurci. Il n'a jamais oublié cette si belle jeune fille qui lui cachait le secret de son mariage. Ils se retrouvent donc après ces deux décennies d'absence et Jim a entamé une relation amoureuse clandestine avec la meilleure amie d'Eilis. Vont-ils enfin s'aimer à nouveau ou est-ce trop tard ? Chacun se tait sur son propre secret malgré leur attirance commune. Et ce silence pesant bride les désirs d'une vie nouvelle. Eilis ne se sent pas prête pour vivre avec Jim à New York et lui, se sent culpabilisé d'abandonner sa fiancée cachée. Colm Toibin est un grand couturier des sentiments avec ses bobines de fils pudiques. Son style possède un charme certain tout en délicatesse et ce roman délectable se lit avec un vif plaisir. Au fond, le grand sujet de ces deux romans, "Brooklyn" et "Long Island", évoque la solitude farouche d'une femme exilée. Pour moi, le meilleur roman de l'année 2024. 

mardi 7 janvier 2025

Mes récits et essais préférés en 2024, 2

 Quand un écrivain ou un artiste m'intéresse particulièrement, je lis des biographies. J'ai donc apprécié le livre de Stefan Zweig sur Balzac. Le talent de l'écrivain viennois se manifeste dans les nombreuses biographies qu'il a consacrées à Freud, Marie-Antoinette, Magellan, etc. Celle de Balzac se lit comme un roman passionnant et tous ceux et celles qui aiment notre Honoré devraient se plonger dans ses pages hautement balzaciennes. Une biographie révèle les fondations de l'oeuvre littéraire et ces enquêtes en profondeur éclairent le phénomène extraordinaire de la création artistique. La biographie sur Milan Kundera, écrite par Florence Noiville, ressemble à un patchwork composé de fragments de textes, de conversations, de souvenirs, de photos, d'anecdotes sur cet immense écrivain, ce "maître de l'ironie et de la désillusion", un homme que se méfiait des "plaisanteries qui nourrissent nos rêves et nos mensonges". J'ai rarement lu une biographie de cette qualité. J'ai "dévoré" aussi celle d'Anselm Kiefer, écrite par José Alvarez, son éditeur et ami depuis plus de vingt-cinq ans. Cet artiste allemand aux recherches formelles très originales ne cesse de me bousculer quand je vois une de ses oeuvres dans les musées. Né en 1945, il s'interroge à travers son art sur les tragédies du XXe siècle : les guerres, l'Holocauste, mais aussi la spiritualité juive, les mythes, le cosmos, le paysage. J'ai mieux compris le travail d'Anselm Kiefer après cette lecture initiatique. Après ces biographies, j'aime bien lire des ouvrages liés à la psychanalyse comme celui de Lydia Flem, "Que ce soit doux pour les vivants" où l'essayiste évoque le "doux deuil, un deuil sans fin, nimbé de tendresse et d'émotions". Pour elle, il ne faut pas rompre avec nos morts mais, bien au contraire, "nouer des liens de continuité avec nos bien-aimés disparus, les garder vivants en nous, porteurs d'élans et de souffles nouveaux". Un essai troublant et émouvant. J'ai découvert récemment le livre de Pascal Chabot, "Un sens à la vie" où l'auteur analyse la mutation majeure de nos comportements quand on consulte sans cesse un écran, internet et les réseaux sociaux qu'il définit comme un "surconscient" numérique qui change notre rapport au sens. Il développe dans ce texte intéressant la notion de "digitoses contemporaines" comme le burn-out, l'éco-anxiété, l'irruption de l'intelligence artificielle. Voilà pour mes préférences d'ouvrages documentaires en 2024. L'année 2025 me réservera aussi de très bonnes surprises dans ce domaine éditorial... 

lundi 6 janvier 2025

Mes récits et essais préférés en 2024, 1

 Après les romans qui constituent tout de même la majorité de mes lectures, je lis des essais et des récits de vie. La fiction me passionne mais le réel me semble parfois aussi romanesque et même dépasse les frontières instables, friables entre ces deux notions. J'ai donc choisi dix documentaires en 2024 et je commencerai par le récit autobiographique d'Alain Finkielkraut, philosophe médiatique très souvent décrié mais pourtant indispensable dans les débats actuels sur la société contemporaine. Ce nostalgique du passé souffre des nombreux changements trop brutaux de la société. Pour lui, le slogan "du passé, faisons table rase" l'angoisse trop. Cet homme blessé ne se remet pas de ce grand chamboulement autour de la culture, du savoir et de la littérature. Il aime les citations pour "en arracher le riche et l'étrange" et cite ses modèles comme Hannah Arendt, Kundera, Virginia Woolf, Thomas Mann, etc. Son inquiétude existentielle sur un monde qui ne "va pas" illustre son éternel pessimisme philosophique. Un livre d'alerte à découvrir. Deux récits m'ont particulièrement touchée en 2024 : le journal bouleversant d'Hélène Berr et "Etre sans destin" d'Imre Kertész. Hélène Berr tient un journal de 1942 à 1944 et raconte sa vie parisienne au sein d'une famille juive. Elle sera arrêtée et disparaît dans le camp de Bergen-Belsen en avril 45. Cette jeune fille profondèment attachante était tiraillée entre sa joie de vivre à Paris et sa conscience de la tragédie qu'elle subissait avec sa famille. Un témoignage précieux et émouvant. Imre Kertész, écrivain hongrois, a écrit un récit glaçant, "Etre sans destin", une impitoyable reconstitution de son expérience de l'Holocauste avec le filtre fictionnel pour mettre à distance l'effroyable douleur d'être privé de son destin parce que Juif. Toute son oeuvre évoque l'étau du totalitarisme nazi mais aussi communiste. Un écrivain essentiel pour comprendre les tragédies du XXe siècle. Dans un des ateliers Littérature de l'an passé, j'avais proposé le thème de la littérature et de la psychanalyse et à cette occasion, j'ai relu "Le Malaise dans la civilisation" de Sigmund Freud, un grand texte plus philosophique que psychanalytique. Je cite seulement cettre phrase qui résume l'essai : "La question cruciale pour le genre humain me semble être de savoir si et dans quelle mesure l'évolution de sa civilisation parviendra à venir à bout des perturbations de la vie collective par l'agressivité des hommes et leur pulsion d'autodestruction". Une réflexion à méditer, de la Préhistoire à nos jours. (La suite, demain)