samedi 4 octobre 2025

Atelier Littérature, 4

 Agnès a choisi comme coup de coeur, le roman de Viola Ardone, "Les Merveilles", publié en 2024 ehez Albin Michel. En 1982, Elba, quinze ans, est née dans l'asile où sa mère a été abusivement internée. Elle a suivi des études chez les religieuses et revient dans l'hôpital pour se rapprocher de sa mère. Le jeune fille décrit ce monde de malades mentaux mal soignés et même négligés par les soignants. Seuls comptent les cachets, les sangles, les électro chocs. Ce milieu impitoyable va commencer à changer quand un jeune psychiatre prône l'écoute et surtout la libération des malades. Il prend aussi Elba sous son aile bienveillante et découvre "le poids et la force de la paternité". Agnès a aussi apprécié le dernier récit de Gaëlle Josse, "De nos blessures, un royaume". Pascale a présenté "La Sentence" de Louise Erdrich, paru en Livre de Poche en 2025. Tooke, une quadragénaire d'origine améridienne, ayant fait quelques années de prison, est embauchée dans une libraire de Minneapolis. Lectrice assidue, elle aime beaucoup son travail mais, l'esprit d'une cliente récemment décédée vient hanter les rayonnages de la librairie. La ville est à feu et à sang après la mort de George Floyd et le monde s'est figé avec l'arrivée du covid. Que va devenir Tokee dans ce monde devenu fou ? Il faut lire ce roman pour connaître le destin de cette femme courage. "Une lecture réjouissante", s'est exclamée Pascale. Odile Ba a évoqué son deuxième coup de coeur avec le dernier roman de Natacha Appanah, "La nuit au coeur", paru chez Gallimard. L'écrivaine entrelace trois histoires de trois femmes, victimes de la violence de leur compagnon. Ces féminicides dans le cadre conjugal, un sujet terrible et malheureusement récurrent à la fois. Une nouveauté de la rentrée littéraire à découvrir. Annette a beaucoup apprécié cet été une biographie romancée, "Artemisia" d'Alexandre Lapierre. En 1611, à Rome, la jeune Artemisia se bat avec fureur pour peindre. Son père, Orazio Gentileschi, veut cacher le génie de sa fille. Mais, son destin d'immense artiste va s'imposer. Une biographie exemplaire, documentée et très agréable à lire. Et comble du bonheur, l'Italie de la Renaissance en prime : Voilà pour tous les excellents coups de coeur du premier atelier de la nouvelle saison. Nous nous retrouverons le jeudi 16 octobre dans le même lieu, "Jetez l'encre" autour d'Emmanuel Carrère. 

vendredi 3 octobre 2025

Atelier Littérature, 3

 Une nouvelle lectrice, Marie-Christine, a rejoint l'Atelier ce jeudi. Elle a choisi comme premier coup de coeur un roman d'Antonio Skarmeta, "Une ardente patience", paru en 1987 au Seuil. Un facteur, Mario Jiménez, porte le courrier à un poète illustre, Pablo Neruda, dans l'île Noire, en Argentine. Mario demande au poète de l'aider à conquérir la fille de l'aubergiste qu'il aime en lui envoyant des poèmes. Une amitié naît entre les deux hommes mais, la tragédie surgit avec la mort du poète, celle d'Allende et la fin de la démocratie chilienne. Un roman attachant et sensible. Marie-Christine a cité un deuxième coup de coeur, "Oublier Klara", d'Isabelle Autissier. paru en livre de poche en 2020. Ce roman se passe à Mourmansk, au nord du cercle polaire où Rubin, sur son lit d'hôpital, se souvient de sa mère, chercheuse scientifique, arrêtée par la police stalinienne. Le fils de cet homme a choisi l'exil en Amérique pour oublier le passé familial. Il revient vers son père, vingt-trois ans après pour mener son enquête sur ce passé douloureux. Un roman à découvrir. Geneviève a beaucoup apprécie les deux tomes de l'autobiographie de Doris Lessing, "Dans ma peau" et "La marche dans l'ombre". Prix Nobel de littérature en 2007, cette écrivaine anglaise, née en Iran, a passé son enfance et sa jeunesse en Rhodésie. Son oeuvre "polyforme" se compose de romans, d'écrits autobiographiques, de science-fiction, de nouvelles. Elle s'inspirait de son expérience africaine, de ses engagements sociaux et politiques. Une immense écrivaine à découvrir ou à redécouvrir avant que les générations actuelles et futures ne l'oublient. Geneviève a aussi évoqué en deuxième coup de coeur, "Giovanni Falcone" de Roberto Saviano. Le 23 mai 1992, à Palerme, la mafia assassine le juge Falcone, un homme exemplaire qui, vingt ans plus tôt, a ouvert le dossier antimafia. Il sait que la mafia va le tuer mais il ne désarme pas devant la peur. Il faut lire ce récit documenté et impressionnant d'un auteur italien qui connaît très bien ce sujet.

jeudi 2 octobre 2025

Atelier Littérature, 2

 Véronique a présenté le roman de Leonor de Recondo, "Marcher dans tes pas", publié chez Iconoclaste. La narratrice raconte la vie d'Enriqueta, sa grand-mère qui a fui l'Espagne franquiste en 1936 en perdant tout. Quarante ans plus tard, Leonor de Recondo, rend un hommage émouvant à cette femme et demande la bi-nationalité franco-espagnole pour reconnaître sa double identité. La narratrice veut réparer l'oubli des victimes du franquisme dans la guerre civile. Sa grand-mère était une femme libre, courageuse et combattive. Face à ce passé familial douloureux, Leonor de Recondo tisse un lien indéféctible avec Enriqueta. Il ne faut jamais oublier toutes ces victimes et ce devoir de mémoire rappelle les tragédies de cette guerre horrible : "Le devoir de mémoire ne doit-il pas d'abord rendre hommage aux victimes ? Comme il n'y eut aucun procès après la mort de Franco, et qu'un silence a été accepté par tous, les fosses sont restées fermées et les noms des perdants se sont effacés à jamais. Enfants et petits-enfants, souvenons-nous. La mémoire se travaille, elle n'est pas acquise, elle se cultive". Une nouveauté de la rentrée à découvrir. Odile Bo a évoqué un roman de Philippe Manevy, "La colline qui travaille", publié chez l'éditeur, Le Bruit dans le monde. L'auteur raconte son roman familial sur quatre générations en commençant par sa grand-mère, Alice, tisseuse de métier et figure de proue d'un mouvement ouvrier après la victoire du Front Populaire. Son mari, typographe, s'est aussi engagé dans la Résistance. Ils auront une fille, Martine. Chaque chapitre met en lumière un membre de la famille qui traverse les deux guerres mondiales, les Trente Glorieuses et la fin du XXe. Une saga familiale comme on les aime. Odile a aussi choisi en deuxième coup de coeur, "Du même bois" de Marion Fayolle, paru en Folio. Dans une ferme, l'histoire d'une famille et leur mode de vie de génération en génération. L'omniprésence des bêtes dans leur environnement envahit leur espace. Par petites touches sur le vif, ce premier roman avait été salué par les critiques littéraires. (La suite, demain)

mercredi 1 octobre 2025

Atelier Littérature, 1

 Après quelques mois d'interruption estivale, l'Atelier Littérature a fait sa rentrée le jeudi 25 septembre dans un nouveau lieu, "Jetez l'encre", un bar-salon confortable, en face de la Médiathèque. Nous étions une bonne dizaine autour de la table et j'étais, évidemment, ravie de retrouver mes amies lectrices. Je n'avais donné qu'une consigne pour ces retrouvailles : évoquer les coups de coeur de l'été. J'ai présenté avant de démarrer la séance le programme de la nouvelle saison avec trois rendez-vous prévus d'octobre à décembre. Le jeudi 16 octobre, nous invitons virtuellement Emmanuel Carrère, un écrivain français incontournable à l'occasion de la sortie de son nouveau livre : "Kolkhose". En novembre, j'ai choisi une écrivaine anglaise "romantique et intemporelle" dont on fête les 250 ans de sa naissance en 1775 ! En décembre, je proposerai une liste de romans d'amour. Odile Ba a lancé la séance des coups de coeur avec la trilogie de Leila Slimani : "Le Pays des autres", "Regardez-nous danser" et "J'emporterai le feu". Odile aime beaucoup cette saga familiale où la situation des femmes l'intéresse au plus haut point, ces femmes qui cherchent à "se libérer, chacune à sa façon, dans l'exil ou dans la solitude". Mylène nous a présenté un roman original, "Division Avenue" de l'écrivaine américaine Goldie Goldbloom, publié en 2021 chez Bourgois. Cette Division Avenue se situe à New York, dans le quartier juif orthodoxe de Brooklyn. Surie Eckstein, mère de dix enfants, découvre qu'elle est enceinte à 58 ans ! Quel événement singulier et extraordinaire ! Elle décide de taire cette grossesse, ment à sa famille et à ses amis. Elle détient un secret concernant un de ses fils, Lipa. L'écrivaine brosse le portrait empathique, tendre et émouvant d'une femme discrète par excellence dans le milieu de la communauté juive hassidique, rythmée par de nombreuses fêtes religieuses, par des rites et des interdits. Il faut lire ce beau roman pour découvrir le secret de Surie. Le deuxième coup de coeur de Mylène concernait les romans d'Anne Tyler, en particulier "La danse du temps" et "Une autre femme". Mylène a eu une très bonne idée de parler de cette écrivaine américaine qui mériterait d'être mieux connue. Tous ses romans évoquent la famille, le couple, les enfants, l'émancipation des femmes toute en douceur et l'humour distancié. (La suite, demain)

lundi 29 septembre 2025

"Au fond des années passées", Jens Christian Grondahl

 J'ai terminé récemment le dernier roman de Jean Christian Grondahl, "Au fond des années passées", publié chez Gallimard dans l'excellente collection, "Du monde entier". J'ai retrouvé le charme de ce "Modiano" danois comme on le qualifie parfois. Auteur d'une douzaine de romans, son univers révèle les fragilités des destins autour du couple, de la famille, de l'amour. Il connaît bien "Les bruits du coeur", comme l'indique le titre d'une de ses oeuvres si délicates. Un charme intime s'infiltre dans sa prose et le personnage principal qui ressemble tant à l'écrivain traverse une crise existentielle, teintée de solitude, digne du philosophe danois, cité dans le roman, Kierkegaard. Une femme qu'il a connue et aimée dans les années 80 resurgit dans sa vie alors qu'il avait vécu une histoire assez courte avec elle. A sa soixantaine, il est atteint de la maladie de Parkinson et ce verdict terrible provoque la séparation avec sa femme qui ne veut pas assumer la vie commune avec lui. Malgré cette grande bascule dans sa vie, il reste stoïque. Un jour, dans un parc de Copenhague, il croise Anna, son ancien amour de jeunesse. Le narrateur raconte sa première rencontre avec elle dans la mouvance libertaire de l'époque. Anna avait une relation avec un artiste singulier et le narrateur était très jaloux de cette liaison. Elle a quitté le Danemark après le décès brutal de son amant. La vie réunit à nouveau ces deux amants d'antan quarante ans après. Anna occupait un poste prestigieux à Bruxelles et s'est mariée avec un célèbre journaliste de la télévision danoise. Or, elle subit une humuliation en apprenant que son mari a harcelé sexuellement une de ses secrétaires. Un séisme dans sa vie de couple. Les deux protagonistes se rapprochent, l'un avec sa maladie, l'autre, avec le mensonge de son couple. Ce roman subtil, ancré dans son temps, raconte les "méandres indociles de ces vies pleines d'ombres et de silences". La prose fugace et intimiste de Jens Christian Grondahl fait penser au peintre danois, Vilhelm Hammershoi, dont les tableaux montrent l'intériorité des personnages dans un intérieur figé. L'écrivain évoque la transformation d'un "moi jeune" en "moi âgé" en chuchotant que l'on peut éprouver "un sentiment croissant de légéreté et de libération à l'automne de la vie". Un très beau roman à lire absolument dans la rentrée littéraire et j'espère qu'il obtiendra un prix !

vendredi 26 septembre 2025

"Je ne verrai pas mourir", Antonio Munoz Molina, 2

 Le roman démarre avec une longue et unique phrase de soixante pages, une "prouesse littéraire" véritable pour entrer dans l'esprit tourmenté de Gabriel. Dans cette grande parenthèse, comme "un flux de conscience", le narrateur raconte sa jeunesse, sa rencontre avec Adriana, ses parents, des souvenirs qui hantent ses nuits. Atteint d'un cancer, il est urgent pour lui de "solder" son passé en retrouvant son grand amour : "En s'éloignant d'Adriana Zuber, il s'était éloigné de lui-même et de ce qu'il y avait de meilleur en lui. (...) Détaché d'elle, il avait simplement été une personne différente sans le dissimiler, de manière résolue, intoxiqué par les aiguillons de la vanité et de l'argent, la sensation du pouvoir, l'ivresse de l'ascension sociale". D'autres personnages interviennent dans le roman comme Julio, un enseignant espagnol d'histoire de l'art, spécialiste d'un peintre baroque méconnu qui recueille les confidences de Gabriel. Cet homme est divorcé et sa fille ne veut plus communiquer avec lui. Cette situation le rapproche de son aîné, Gabriel. Fanny, l'aide à domicile, surveille et prend soin de sa maîtresse. Adriana relate aussi son mariage malheureux et les relations avec sa fille. Ce roman ressemble à un chant choral où chaque interprète joue une partition nostalgique du temps qui passe. L'amour de Gabriel et d'Adriana peut-il renaître malgré le poids impitoyable des années cumulées ? Le départ de Gabriel représentait une dette morale envers son père mais, n'est-ce-pas un lâche abandon de sa part ? La demande finale d'Adriana à Gabriel pour l'aider à mourir est-il un dernier acte d'amour ? Ce très beau roman aux phrases musicales rappelle les  suites de Bach, jouées par un ami exceptionnel de son père, Pablo Casals.  Un critique littéraire évoque "la grâce romanesque", la "virtuosité d'écriture" de ce texte profond et émouvant au message subtil : "La vie est comme une phrase subtilement complexe". Avec une délicatesse remarquable, l'écrivain espagnol pose la question des choix que l'on prend dans la vie et de ses conséquences. Le personnage central, le trop docile Gabriel, s'égare dans une identité double, loin de ses désirs profonds. Ses retrouvailles avec Adriana apporteront peut-être une clé de compréhension sur sa fuite aux Etats-Unis. Un critique qualifie Antonio Munoz Molina de "fin conteur de l'âme humaine". Pour moi, un des plus beaux livres de la rentrée littéraire. 

jeudi 25 septembre 2025

"Je ne te verrai pas mourir", Antonio Munoz Molina, 1

 Antonio Munoz Molina est, à mes yeux, l'un des plus grands écrivains espagnols d'aujourd'hui. J'avais lu en 2023, "Tes pas dans l'escalier", un roman magnifique et troublant. Dans cette rentrée littéraire, j'ai donc découvert son dernier ouvrage, "Je ne te verrai pas mourir", publié au Seuil. Le personnage principal, Gabriel Aristu, un espagnol septuagénaire, s'est installé aux Etats-Unis depuis longtemps et a occupé un poste important dans les organisations internationales alors qu'il rêvait d'être violoncelliste professionnel. Son père voulait qu'il quitte ce pays "sinistre et arriérée" à l'époque du franquisme. Il s'est marié avec une américaine et s'est totalement intégré dans la société jusqu'à oublier son identité et son passé en Espagne. Mais, au moment de sa retraite, il ressent le besoin de retourner à Madrid, de se ressourcer. Il veut revoir son amour de jeunesse, Adriana Zuber, comme si rien n'avait changé depuis 1967. Plus de cinquante ans ont passé et la vie les a séparés, un océan les a séparés. Le narrateur raconte leur histoire d'amour, leur rencontre romanesque,  leur passion réciproque. Il sonne à la porte d'Adriana et elle est assise dans un fauteuil roulant. Son corps se paralyse, ses cheveux roux sont blancs. Une auxiliaire de vie l'assiste dans son quotidien empêché. Leur séparation n'a pas éteint leur amour et leurs retrouvailles s'avèrent délicates. Pourquoi Gabriel a-t-il quitté cette femme adorée ? Adriana lui renvoie une image de fils obéissant, trop respectueux de sa famille. Son père était un critique musical aux idées monarchistes et il connaissait les muisiciens de son temps. La guerre civile espagnole a aussi laissé des traces traumatisantes. Gabriel éprouvait une dette morale envers ce père qui s'était sacrifié pour lui. Cette rupture avec son pays et avec ses proches dont Adriana a rendu Gabriel étranger à lui-même, sans ancrage. L'écrivain a connu cet effet de décalage quand il a vécu entre deux continents de 1993 à 2017. Ce roman nostalgique met en avant ce personnage attachant, "un somnambule dans sa propre vie". (La suite, demain)