vendredi 10 janvier 2025

Chronique chambérienne

 Parfois, je me balade dans le centre ville de Chambéry pour des courses diverses. Je suis toujours étonnée par l'allure charmante des rues piétonnes et de la place Saint-Léger. Mais ce que j'apprécie le plus, c'est le côté "italien" de Chambéry. Quel dommage d'avoir rompu avec l'Italie ! Je serais une italienne adoptée aujourd'hui... Un jour de cette semaine, j'ai parcouru mes étapes "culturelles" avec plaisir. Première étape dans ma librairie préférée, Garin, où j'ai acheté le dernier roman de Pascal Quignard, "Un trésor caché". Je commence bien l'année avec un nouveau Quignard. Je le garde au chaud car je lis en ce moment du Henry James. Deuxième étape, le bouquiniste de la rue Basse du Château, une petite échoppe du Moyen Age où le libraire propose surtout des collections de romans policiers. J'ai fouillé quelques caisses et je suis repartie avec un ouvrage de Rilke et une biographie de Kierkegaard. Je ne pourrais pas vivre dans une ville dénuée de librairies, de bouquinistes et de bibliothèques. En me baladant dans les traboules, j'ai vu la plaque du cercle Alain-Fournier et en faisant des recherches sur Internet, j'ai appris qu'un certain Robert Chapeaux, alias Jean Ercé, journaliste lyonnais, a fondé ce cercle en 1944, l'une des première expériences d'éducation populaire de la Libération. Il est aussi à l'origine du premier ciné-club aixois car il est passionné par le cinéma d'amateur. Directeur de l'hebdomadaire "La Vie nouvelle", cet humaniste avéré a suivi la construction du quartier du Biollay. A Paris, j'aime toujours regarder les plaques littéraires sur les immeubles et, évidemment, à Chambery, j'ai en relevé une qui m'a intriguée : celle de Marc-Claude de Buttet, située dans la rue Métropole. Ce poète savoyard, membre du courant humaniste de la Pléiade,  est né en 1530 et mort en 1586. Une notice sur Wikipedia assez complète raconte le destin de ce poète, ami de Ronsard. Au fond, les chambériens et chambériennes connaissent les séjours de Jean-Jacques Rousseau chez Madame de Warens aux Charmettes. N'oublions pas Marc-Claude de Buttet ! 

jeudi 9 janvier 2025

"Long Island", Colm Toibin

Après avoir lu le beau roman de Colm Toibin, paru en 2009, "Brooklyn", j'ai découvert la suite, "Long Island", publié chez Grasset en septembre 2024. Eilis Lacey, la jeune irlandaise, une sage adolescente trop obéissante des années 50, part en exil involontaire à New York. Ving-cinq ans plus tard, elle s'est donc mariée avec son amoureux, d'origine italienne, plombier de métier. Tout le clan familial Fiorello vit dans la banlieue de New York et Eilis travaille comme comptable dans une entreprise. L'envahissante famille de son mari, "ce grand filet familial", étouffe Eilis avec le repas obligatoire du dimanche et les intrusions incessantes de sa belle-mère dans son foyer. Le couple et leurs enfants semblent heureux dans ce cocon confortable et conformiste. Mais, le mari a commis une infidélité passagère dans une liaison éphèmère avec une cliente qui est tombée enceinte. Le mari de la dame ne supporte pas cet événement et il menace Eilis de déposer ce bébé devant la porte de leur maison pour l'élever. Pour Eilis, il est hors de question d'accepter cet enfant alors que son mari et son clan ne disent pas non. Elle prend ce prétexte de mésentente avec son mari pour retourner en Irlande à Enniscorthy afin de fêter les quatre-vingt ans de sa mère qu'elle n'a jamais revue depuis la mort de sa soeur, Rose. Le roman se déroule dans ce village irlandais où la présence de "l'américaine adoptive" suscite des ragots et des rumeurs. Sa mère, elle-même, ne la ménage guère malgré leurs retrouvailles tardives. Elle retrouve son ancien amoureux, Jim, toujours propriétaire de son bar et célibataire endurci. Il n'a jamais oublié cette si belle jeune fille qui lui cachait le secret de son mariage. Ils se retrouvent donc après ces deux décennies d'absence et Jim a entamé une relation amoureuse clandestine avec la meilleure amie d'Eilis. Vont-ils enfin s'aimer à nouveau ou est-ce trop tard ? Chacun se tait sur son propre secret malgré leur attirance commune. Et ce silence pesant bride les désirs d'une vie nouvelle. Eilis ne se sent pas prête pour vivre avec Jim à New York et lui, se sent culpabilisé d'abandonner sa fiancée cachée. Colm Toibin est un grand couturier des sentiments avec ses bobines de fils pudiques. Son style possède un charme certain tout en délicatesse et ce roman délectable se lit avec un vif plaisir. Au fond, le grand sujet de ces deux romans, "Brooklyn" et "Long Island", évoque la solitude farouche d'une femme exilée. Pour moi, le meilleur roman de l'année 2024. 

mardi 7 janvier 2025

Mes récits et essais préférés en 2024, 2

 Quand un écrivain ou un artiste m'intéresse particulièrement, je lis des biographies. J'ai donc apprécié le livre de Stefan Zweig sur Balzac. Le talent de l'écrivain viennois se manifeste dans les nombreuses biographies qu'il a consacrées à Freud, Marie-Antoinette, Magellan, etc. Celle de Balzac se lit comme un roman passionnant et tous ceux et celles qui aiment notre Honoré devraient se plonger dans ses pages hautement balzaciennes. Une biographie révèle les fondations de l'oeuvre littéraire et ces enquêtes en profondeur éclairent le phénomène extraordinaire de la création artistique. La biographie sur Milan Kundera, écrite par Florence Noiville, ressemble à un patchwork composé de fragments de textes, de conversations, de souvenirs, de photos, d'anecdotes sur cet immense écrivain, ce "maître de l'ironie et de la désillusion", un homme que se méfiait des "plaisanteries qui nourrissent nos rêves et nos mensonges". J'ai rarement lu une biographie de cette qualité. J'ai "dévoré" aussi celle d'Anselm Kiefer, écrite par José Alvarez, son éditeur et ami depuis plus de vingt-cinq ans. Cet artiste allemand aux recherches formelles très originales ne cesse de me bousculer quand je vois une de ses oeuvres dans les musées. Né en 1945, il s'interroge à travers son art sur les tragédies du XXe siècle : les guerres, l'Holocauste, mais aussi la spiritualité juive, les mythes, le cosmos, le paysage. J'ai mieux compris le travail d'Anselm Kiefer après cette lecture initiatique. Après ces biographies, j'aime bien lire des ouvrages liés à la psychanalyse comme celui de Lydia Flem, "Que ce soit doux pour les vivants" où l'essayiste évoque le "doux deuil, un deuil sans fin, nimbé de tendresse et d'émotions". Pour elle, il ne faut pas rompre avec nos morts mais, bien au contraire, "nouer des liens de continuité avec nos bien-aimés disparus, les garder vivants en nous, porteurs d'élans et de souffles nouveaux". Un essai troublant et émouvant. J'ai découvert récemment le livre de Pascal Chabot, "Un sens à la vie" où l'auteur analyse la mutation majeure de nos comportements quand on consulte sans cesse un écran, internet et les réseaux sociaux qu'il définit comme un "surconscient" numérique qui change notre rapport au sens. Il développe dans ce texte intéressant la notion de "digitoses contemporaines" comme le burn-out, l'éco-anxiété, l'irruption de l'intelligence artificielle. Voilà pour mes préférences d'ouvrages documentaires en 2024. L'année 2025 me réservera aussi de très bonnes surprises dans ce domaine éditorial... 

lundi 6 janvier 2025

Mes récits et essais préférés en 2024, 1

 Après les romans qui constituent tout de même la majorité de mes lectures, je lis des essais et des récits de vie. La fiction me passionne mais le réel me semble parfois aussi romanesque et même dépasse les frontières instables, friables entre ces deux notions. J'ai donc choisi dix documentaires en 2024 et je commencerai par le récit autobiographique d'Alain Finkielkraut, philosophe médiatique très souvent décrié mais pourtant indispensable dans les débats actuels sur la société contemporaine. Ce nostalgique du passé souffre des nombreux changements trop brutaux de la société. Pour lui, le slogan "du passé, faisons table rase" l'angoisse trop. Cet homme blessé ne se remet pas de ce grand chamboulement autour de la culture, du savoir et de la littérature. Il aime les citations pour "en arracher le riche et l'étrange" et cite ses modèles comme Hannah Arendt, Kundera, Virginia Woolf, Thomas Mann, etc. Son inquiétude existentielle sur un monde qui ne "va pas" illustre son éternel pessimisme philosophique. Un livre d'alerte à découvrir. Deux récits m'ont particulièrement touchée en 2024 : le journal bouleversant d'Hélène Berr et "Etre sans destin" d'Imre Kertész. Hélène Berr tient un journal de 1942 à 1944 et raconte sa vie parisienne au sein d'une famille juive. Elle sera arrêtée et disparaît dans le camp de Bergen-Belsen en avril 45. Cette jeune fille profondèment attachante était tiraillée entre sa joie de vivre à Paris et sa conscience de la tragédie qu'elle subissait avec sa famille. Un témoignage précieux et émouvant. Imre Kertész, écrivain hongrois, a écrit un récit glaçant, "Etre sans destin", une impitoyable reconstitution de son expérience de l'Holocauste avec le filtre fictionnel pour mettre à distance l'effroyable douleur d'être privé de son destin parce que Juif. Toute son oeuvre évoque l'étau du totalitarisme nazi mais aussi communiste. Un écrivain essentiel pour comprendre les tragédies du XXe siècle. Dans un des ateliers Littérature de l'an passé, j'avais proposé le thème de la littérature et de la psychanalyse et à cette occasion, j'ai relu "Le Malaise dans la civilisation" de Sigmund Freud, un grand texte plus philosophique que psychanalytique. Je cite seulement cettre phrase qui résume l'essai : "La question cruciale pour le genre humain me semble être de savoir si et dans quelle mesure l'évolution de sa civilisation parviendra à venir à bout des perturbations de la vie collective par l'agressivité des hommes et leur pulsion d'autodestruction". Une réflexion à méditer, de la Préhistoire à nos jours. (La suite, demain)

vendredi 3 janvier 2025

Mes classiques préférés en 2024, lire et relire

Plus j'accumule des années, plus je me rapproche de ma jeunesse quand j'ai commencé à lire des classiques dès mes quinze ans. En 2024, j'ai donc consacré quelques belles heures à Balzac en relisant "Eugénie Grandet", un roman passionnant sur l'avarice humaine et sur la fidélité amoureuse de cette pauvre jeune fille pour un goujat arriviste. Si je me retirais sur une île déserte, j'emporterais quelques pléiades de notre cher Honoré. J'ai aussi redécouvert après quelques décennies l'immense roman de Gustave Flaubert, "Madame Bovary". J'en parlerai prochainement dans ce blog. Mais, j'ai savouré tout au long du livre la prose flaubertienne, la langue française au sommet de son art. J'ai poursuivi aussi la lecture de Colette, avec "Claudine à Paris" et j'aime prélasser mon esprit dans la prose poétique de notre écrivaine bourguignonne. Je m'étais aussi donnée un vaste programme de relecture de Marcel Proust et j'ai profité du temps estival pour avancer d'un pas dans ce labyrinthe de mots, de pensées, de sensations avec "Sodome et Gomorrhe", le quatrième volet de "La Recherche du Temps perdu". Suivre les méandres de l'écriture proustienne reste une expérience unique de lecture qui stimule l'imagination. L'année dernière, j'ai enfin lu plus sérieusement Henry James que j'ai emporté avec moi à Venise avec sa nouvelle, "Les papiers de Jeffrey Aspern" et depuis cette découverte, je commence à me familiariser avec cet écrivain américain, le plus européen de tous à son époque avec sa centaine de nouvelles et quelques grands romans comme "Les Bostoniennes". Grâce à l'Atelier Littérature de février dernier, j'ai lu et relu des nouvelles de Stefan Zweig, une bonne vingtaine pour mon plus grand plaisir et je poursuivrai cette année l'exploration de son monde romanesque. Pour terminer l'évocation de mes classiques, je n'oublie jamais Virginia Woolf et j'ai relu "Instants de vie", un récit autobiographique où l'écrivaine se livre avec une sincérité audacieuse. Dans la catégorie de mes classiques contemporains, je reste fidèle à Pascal Quignard, un "objet littéraire non identifié", tellement son univers provoque souvent de multiples interrogations. D'autres écrivains m'appelent régulièrement comme Philip Roth, Milan Kundera, Marguerite Yourcenar. Mon programme de relectures s'étoffe année après années. Est-ce le constat que la littérature contemporaine ne m'enthousiasme moins qu'avant ? Peut-être... 

jeudi 2 janvier 2025

Mes dix romans préférés en 2024, 2

Dans ma liste des dix romans préférés, j'ai négligé deux éléments : la parité et la langue et sans m'en rendre compte, mon choix est assez équilibré : cinq femmes et cinq hommes et à ma grande surprise, la littérature française est dominante. J'ai donc lu avec plaisir le dernier roman d'Hélène Gaudy, "Archipels" qui aurait mérité un prix littéraire important.  L'écrivaine dresse un portrait sensible et attachant d'un père mutique, compulsif avec l'accumulation d'objets chez lui. Cet homme perd pied dans le réel et sa fille tente de retenir tous les souvenirs familiaux qui tomberont dans l'oubli si l'écriture ne s'en mêle pas. Un hommage à ses parents servi par une belle écriture. Une lecture m'a enchantée cet automne avec "Les Jardins de Torcello" de Claudie Gallay. Comment ne pas apprécier ce roman où le personnage principal se nomme Venise, la cité enchanteresse où la lumière change à tous moments. Une jeune femme cherche à s'inventer une vie meilleure. Et chaque séjour à Venise ressemble à une parenthèse hors du temps. Un roman "italien" mais écrit par un écrivain français m'a vraiment marquée : "Hôtel Roma" de Pierre Adrian. Avant de se suicider à Turin en 1950, Cesare Pavese a écrit : "Je pardonne à tous et à tous je demande pardon. ça va ? Pas trop de bavardages". Pierre Adrian a retracé le dernier été d'un écrivain hanté par l'échec. Un roman biographique élégant, pudique et passionnant sur ce grand écrivain italien. La littérature demeure toujours un vaste champ imaginaire. C'est le cas de la figure parfois écrasante de Marguerite Yourcenar. Un écrivain français, Christophe Bigot, s'est emparé de l'histoire amoureuse que la grande Marguerite a vécu à la fin de sa vie avec un jeune photographe de 46 ans son cadet. Ce roman biographique, audacieux et pourtant respectueux, se lit d'une seule traite surtout quand la première femme à entrer dans l'Académie française se voue à la passion d'aimer comme son cher Hadrien envers son jeune amant, Antinous. Mon neuvième choix se porte sur le roman original d'Isabelle Pandazopoulos, "Les sept vies d'Anna Freud". Le destin de la fille cadette de Freud ne pouvait que m'intéresser, un destin lié à la psychanalyse dans ses soubresauts comme dans ses conquêtes. Saga familiale, secrets intimes, Vienne et Londres, amours cachés, ce roman montre aussi la force vitale et le courage de cette femme exceptionnelle. J'ai terminé mon année avec le très beau roman de Colm Toibin, "Long Island", la suite de "Brooklyn". J'ai découvert cet écrivain irlandais et je consacrerai un billet sur "Long Island" dans ce blog en janvier. Un immense plaisir de lecture assez rare de nos jours. Voilà pour ma liste de mes préférences fictionnelles de 2024. Rendez-vous dans un an pour la présentation de mes dix meilleurs romans préférés en 2025 que j'ai hâte de découvrir au fil des mois ! 

mercredi 1 janvier 2025

Mes dix romans préférés en 2024, 1

Comme tous les ans, j'aime bien revenir sur mon année de lectures et je commencerai par mes dix romans préférés en 2024. Je lis une bonne centaine de livres par an tous genres confondus : des nouveautés, des classiques, des essais, des récits, des beaux livres d'art, des guides touristiques sans oublier la presse sur Internet. La lecture m'occupe quelques heures par jour et je me donne, je m'offre ce temps de lecture comme une respiration bienfaisante et bienveillante pour mon équilibre personnel. Selon des spécialistes de la lecture, lire stimule le cerveau, améliore la mémoire, atténue le stress, developpe l'esprit critique, apporte des connaissances, etc. Je ne cherche en aucun cas des justifications pour m'adonner à mon loisir préféré. Entre les livres et moi, c'est un vrai coup de foudre qui dure depuis que je sais lire ! Cette année, j'ai choisi sans ordre de préférence dix romans qui m'ont particulièrement marquée. Je commencerai par l'excellente romancière néerlandaise, Anna Enquist pour "Démolitions", publié chez Actes Sud. Ses thèmes de prédilection se nichent toujours dans ses ouvrages : un portrait de femme artiste, la musique, l'amour perdu, la désillusion, l'ironie, la psychanalyse. Alice Augustus raconte sa vie de compositrice avec ses heures de gloire comme ses heures sombres. Quand paraît un Anna Enquist, je cours en librairie pour le lire aussitôt  ! J'ai choisi le dernier roman de Paul Auster, "Baumgartner", professeur de philosophie, veuf solitaire de 70 ans. Comment vivre sa solitude après des décénnies d'amour conjugal ? Il se penche sur son passé pour évoquer sa jeunesse, la vie de son père, sa rencontre avec Anna, sa femme et de sa disparition qui le laisse inconsolé. Roman de l'amour, roman de la perte, un dernier chef d'oeuvre de cet écrivain américain génial. Une troisième fiction, celle-ci française, m'a procuré un grand plaisir de lecture. Il s'agit de "Cézembre" d'Hélène Gestern. Des embruns de Saint Malo, une enquête familiale, une île mystérieuse, la culture marine, un style élégant. Un livre que l'on quitte à regret. J'ai aussi retenu dans ma liste, "La vie des spectres" de Patrice Jean. Un régal de lecture, plein d'ironie et d'insolence, politiquement incorrect. Le portrait d'un misanthrope moderne qui ne supporte plus le XXIe siècle, sa femme, son fils, ses amis. Un vieux sanglier solitaire bien sympathique au demeurant.  (La suite, demain)