C'est parti pour la lecture des nouveautés de la rentrée littéraire : je viens de terminer le roman d'Hélène Gaudy, "Archipels", publié au Seuil. J'avais lu "Un monde sans rivage" en 2021 et j'avais remarqué l'élégance de son style et son goût des paysages sauvages. Dans les premières pages, elle évoque une île en Louisiane dans le delta du Mississipi. Ce morceau de terre va disparaître à cause de la hausse du niveau des eaux. Ce bout du monde se nomme Jean-Charles, le prénom de son père. Et ce père quasiment insaissisable devient cette île méconnue qui va sombrer sous l'eau. L'écrivaine s'empare de la personnalité opaque de cet homme, artiste peintre, campant dans un silence secret. Tout son récit va donc se dérouler dans ce magma familial à Paris. Dans son roman, "Un monde sans rivage", elle racontait des histoires d'explorations arctiques, des disparitions inexpliquées et elle effectue la même démarche : explorer un continent inconnu, une forêt vierge, une île souterraine en la personne de son père. La narratrice mène son enquête avec précaution, avec délicatesse sans heurter en aucune manière l'édifice familial. Jean-Charles ne se souvient ni de son enfance, ni de son adolescence. Il a toujours accumulé d'innombrables objets dans son atelier, recueillis dans les marchés, les brocantes et les bazars. Il ne vendait pas ses toiles et se moquait de la reconnaissance de son état d'artiste. Elle le décrit ainsi : "Un homme enfant qui ne sait rien de son enfance, à la fantaisie inébranlable et au sérieux inquiet, un homme qui, toute sa vie, s'est efforcé de sauver ce qu'il pouvait sauver alors que son propre passé lui reste inaccessible". Cette accumulation de choses autour de lui comble un manque, un abîme. Il commence à prendre de l'âge (80 ans) et les renoncements que sa santé défaillante implique, l'enragent. Le "Jamais plus" l'insupporte. Dans cet atelier, ses "falaises d'objets" le protégeaient du pire. Quand son père accompagne sa fille dans cet atelier, la scène dévoile la volonté secrète d'un héritage à conserver. Que faire de tous ces objets qui deviendront alors orphelins : "On passe dea années à étaler de la peinture, à noircir des feuilles, à meubler nos intérieurs, et un jour, on se retrouve à dire à nos enfants qu'ils pourront tout jeter si nos vies les encombrent". (La suite, demain)
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
mercredi 11 septembre 2024
mardi 10 septembre 2024
"J'habite près de mon silence", Georges Perros
En mai dernier, je me suis recueillie sur la tombe de Georges Perros (1923-1978) à Douarnenez. Les écrivains font partie en quelque sorte de ma famille et quand je me déplace dans un coin de France ou à l'étranger, je ne manque pas ces rendez-vous d'hommage. J'ai relu cet été un recueil de poèmes, "J'habite près de mon silence", publié chez Finitude en 2006. Les vingt-huit poèmes réunis traduisent l'attachement de Perros à la Bretagne, aux marins, aux mouettes et au silence. Son style concret, réaliste, simple est à des années lumière des poèmes hermétiques de Mallarmé ou de René Char. Georges Perros avait écrit son autobiographie poétique dans "La vie ordinaire", publiée chez Gallimard. Sa présence au monde se révèle dans cette approche qui donne l'impression d'être au bord de la vie, dans une fragilité émouvante. Mais, cette mélancolie se teinte d'un humour délicat. L'écriture poétique ressemble à une bouée qu'il jette dans l'océan pour s'y accrocher. L'écriture fragmentaire du poète dans ses "Papiers collés" en trois volumes montre une démarche cohérente pour s'emparer d'un réel insaisissable qu'il traque pour restituer sa "part secrète et prégnante". Son désenchantement ne l'empêche pas d'éprouver un sentiment fraternel pour ses frères humains à la façon de Villon. Quand il évoque le silence, il le vivra dans sa chair car il sera victime d'un cancer de la gorge qui lui ôtera sa voix. Ce silence, il l'a trouvé dans cette cité marine du bout du monde, "Douar an enez", en breton, la terre de l'île, loin du vacarme parisien dans lequel il a vécu. Georges Perros avait trouvé son Ithaque et il a fini par se confondre aux hommes de la mer, ces taiseux farouches. La présence de la mer, des mouettes et des goélands l'inspire : "Car rien ne vaut, l'amour des flots, la mer sait laver nos blessures, notre remords, elle rassure, l'éternité y fait son nid, l'eau à la bouche, l'air au cri". Comment ne pas aimer ces quelques vers océaniques à retenir par coeur. Un poète sans fioritures, sobre et sensible. Le dernier poème du recueil est à méditer : "J'habite près de mon silence, à deux pas du puits et les mots, morts d'amour doutant que je pense, y viennent boire en gros sabots, comme fantômes de l'automne, mais toute la mèche est à vendre, il est tari le puits, tari". Dans nos lectures variées et diverses, n'oublions pas la poésie...
lundi 9 septembre 2024
Les essais de la rentrée littéraire
Dans cette rentrée littéraire, il ne faut pas oublier la publication des essais et documents, plus de 1300 titres d'août à octobre. Ce secteur éditorial très important est lié aux préoccupations de la société. Evidemment, la guerre en Ukraine donne naissance à une série d'ouvrages sur Poutine, en particulier. Les attaques terroristes du 7 octobre 2023 et la guerre à Gaza soulèvent des questions délicates des deux côtés de la frontière. Sur les sujets de société, l'école semble prioritaire avec des auteurs réputés comme Philippe Mérieu, François Dubet, Philippe Nemo. Les titres parlent d'eux-mêmes : "Repenser l'enseignement", "Emanciper ou contrôler", "Rallumons les Lumières". Après l'école, il est aussi question de Metoo, du genre, de la discrimination sexuelle, de l'homophobie et du déclin du désir. Ces essais militants ont souvent une durée de vie courte tant ces questions semblent bien changeantes pour l'opinion. La pensée écologique reste bien présente dans la masse des essais : de "La vie des arbres" à la "Beauté du vivant", en passant par la "Planète Aqua", les lecteurs sensibles à notre planète malade peuvent aisèment trouver un grand choix d'ouvrages dans les librairies. Des pays attirent aussi l'attention des éditeurs comme la situation en Iran et aux Etats-Unis. De grands essayistes font leur rentrée : Marcel Gauchet avec "Le Noeud démocratique", Pierre-Henri Tavoillot avec "Voulons-nous encore vivre ensemble" et Corinne Pelluchon, "L'être et la mer". Je citerai aussi Charles Dantzig, Michel Winock, Antoine Compagnon, Pierre Rosenvallon. Un ouvrage m'intéressera tout particulièrement, celui d'Elizabeth Crouzet-Pavan, "Une autre histoire de la Renaissance". Le rayon Histoire s'avère bien fourni comme tous les ans. Un dernier essai philosophique a retenu mon attention : "Pourquoi a-t-on besoin de donner un sens à sa vie ?" de Stéphane Breton et celui Pascal Chabot, "Le sens à la vie, enquête philosophique sur l'essentiel". Pourquoi lire ces documents, ces essais ? Pour comprendre le monde, la socièté, l'air du temps, notre époque contemporaine. La littérature me comble la plupart du temps mais je ne néglige pas cette catégorie d'ouvrages. Je me demande si certains se vendent en milliers d'exemplaires mais j'en doute. D'autres se diffusent à plus de 3 000 exemplaires alors que les romans peuvent atteindre des chiffres astronomiques comme un prix Goncourt. En cette rentrée de septembre, je vais mettre à mon programme de lectures quelques essais éclairants !
vendredi 6 septembre 2024
"Sodome et Gomorrhe", Marcel Proust, 2
J'avoue que ce n'est pas toujours facile de lire la Recherche. Mais, quand j'ai ouvert pour la première fois "Du côté de chez Swann", j'étais sous le charme du style proustien, de pensées de l'auteur, du narrateur et de sa mère, de l'enfance. Une explosion de sensations, de senteurs, de sentiments. Je ne l'ai plus jamais quittée depuis mes études de lettres en 1970. Quel régal à le lire comme Colette dans son évocation d'une France disparue mais qui a laissé des traces profondes dans nos souvenirs. En écoutant des podcasts sur France Culture, consacrés à l'écrivain, j'ai découvert en profondeur le personnage du baron de Charlus, un être monstrueux, "un Guignol sublime", un homme shakespearien, dans toute sa noirceur, une tragédie à lui tout seul dans son rôle de diva incomprise. Il devient même émouvant tellement sa solitude semble irrémédiable. Au fond, il symbolise la cohorte des mal-aimés. Marcel Proust dévoile dans son oeuvre l'ambiguité des êtres humains, leur grandeur comme leur petitesse, leur combat singulier contre leur démon intérieur et surtout, leur métamorphose perpétuelle. Albertine illustre cette profondeur psychologique dans sa manière de se dérober sans cesse au narrateur. Aucune empathie chez elle mais sa personnalité étrange fascine le narrateur. La suite de la Recherche poursuit cette aventure amoureuse, teintée de chagrin et de rancoeur entre ces deux êtres si dissociés. Quand je lis Proust, j'aime avant tout ses réflexions, ses pensées, ses commentaires sur la vie. Chaque personnage de la Recherche représente un caractère humain comme chez Balzac. Dans ce magnifique puzzle, le thème essentiel du temps perdu finit par être retrouvé grâce à l'art et l'écrivain retient désespérement dans ses filets tous les moments vécus. J'ai retenu cette réflexion : "Nous désirons passionnèment qu'il y ait une autre vie où nous serions pareils à ce que nous sommes ici-bas. Mais nous ne réfléchissons pas que, même sans attendre cette autre vie, dans celle-ci, au bout de quelques années, nous sommes infidèles à ce que nous avons été, à ce que nous voulions rester immortellement". Plus loin, il ajoute : "On rêve beaucoup du paradis, ou plutôt de nombreux paradis successifs, mais ce sont tous, bien avant qu'on ne meure, des paradis perdus et où l'on se sentirait perdu". L'univers proustien me fascine toujours autant et même plus que dans mes jeunes années. Mais pour ouvrir les portes de ce monde fabuleux que l'on a la chance de lire dans notre langue, il suffit de se jeter, sans préjugés, dans cet océan de mots, de phrases et de sensations au risque de se perdre avec bonheur dans ce labyrinthe...
jeudi 5 septembre 2024
"Sodome et Gomorrhe", Marcel Proust, 1
Tous les ans, je relis un volume de la Recherche. Cet été, j'ai saisi ma Pléiade et Marcel Proust est revenu dans ma vie de lectrice. "Sodome et Gomorrhe", le quatrième tome de la " A la Recherche du temps perdu" a été publié en 1921. Ce texte révèle l'homosexualité de Charlus dans une scène emblématique où le narrateur surprend le baron discutant avec Jupien. Il entend leurs ébats et comprend alors le sort des homosexuels qu'il compare à celui des Juifs. La princesse de Guermantes reçoit le narrateur et cette invitation se transforme en poste de vigie sur les modes de relation entre les membres de l'aristocratie. Marcel Proust, sociologue et ethnologue de son milieu, n'épargne personne et décrit une société des apparences dans une hiérarchie paralysante. Il est question de l'Affaire Dreyfus, les Guermantes sont dreyfusards alors que l'ami du narrateur, Saint-Loup, se déclare anti-dreyfusard. Une jeune femme rythme la vie du narrateur et elle s'appelle Albertine. Sa relation amoureuse oscille entre amour et jalousie. Les tourments incessants du narrateur se portent sur sa méfiance envers elle. Il la voit danser au Casino avec son amie Andrée et le Docteur Cottard commente cette valse comme un aveu de complicité amoureuse. Mais, celle-ci nie tout penchant homosexuel. Les soupçons du narrateur ne s'atténuent guère après quelques signes évidents de la trahison d'Albertine. Le personnage le plus important de "Sodome et Gomorrhe" se nomme Charlus, un homme que Proust décrit avec une âme féminine. La modernité de l'écrivain éclate avec ce thème de l'identité sexuelle, un sujet scabreux à son époque. Ce baron, toujours attiré par les jeunes hommes, tombe amoureux de Charles Morel, un violoniste talentueux qui exploite sa générosité. Dans ce texte très dense, le narrateur explore la galaxie des Verdurin, un couple invraisemblable avec toute la faune sociale décrite avec une ironie mordante : le docteur Cottard, le sculpteur Ski, Saniette, le professeur Brichot. Une comédie humaine à la Balzac. Le narrateur et Albertine entament une liaison mais quand il apprend que son amie connaît Mademoiselle Vinteuil, il comprend alors qu'elle est attirée par les femmes. Fou de jalousie, il décide de se marier avec Albertine alors que sa mère désapprouve cette union. Dans un deuxième billet sur ce livre, j'évoquerai l'intêret de découvrir ou relire Marcel Proust à travers ce quatrième volume de la Recherche.
mercredi 4 septembre 2024
"'L'art d'être distrait, Se perdre pour se trouver", Marina van Zuylen
J'ai trouvé sur la table des nouveautés de la Médiathèque un essai revigorant, d'une lecture agréable, "L'art d'être distrait, Se perdre pour se trouver" de la philosophe franco-américaine, Marina van Zuylen, publié chez Flammarion. Se faire traiter de "distrait" ne ressemble pas à un compliment de nos jours. Il vaut mieux choisir une concentration extrême et certains médicaments ingurgités permettent de renforcer cette aptitude pour mieux réussir dans la vie sociale. L'essayiste consacre son livre sur cet art si poétique de la distraction. Pour mettre à l'honneur cette qualité indispensable, elle s'appuie sur sa culture philosophique sans adopter une langue alambiquée. Cette faculté d'évasion mentale permet la créativité artistique. Elle cite Montaigne : "Une merveilleuse grâce à se laisser ainsi rouler au vent", un modèle du distrait littéraire et ses "Essais" traduisent cette approche vagabonde de la pensée ; "un style pot-pourri". Le rapport au monde intègre une intimité poétique que l'on retrouve chez Rousseau, Proust, Nietzsche. Le philosophe allemand pratiquait la marche et dans sa déambulation, il pensait à ses concepts. L'exemple de Darwin illustre la thèse sur la distraction car, à la fin de sa vie, ce grand scientifique regrettait d'avoir négligé la lecture de Shakespeare pour vivre des émotions. Dans un entretien, la philosophe se confie sur ses propres "rêvasseries". Petite fille, elle était "dans la lune" et elle a inventé des stratégies pour palier sa "distraction". Elle évoque "l'éparpillement mental" qui permet aussi l'alternance entre légéreté et profondeur. Un ouvrage d'Albert Piette, "Anthropologie existentiale (avec un a !) lui a ouvert les yeux sur les notions de "présence-absence" et de "l'attention distraite". Il faut, dit-elle, "se laisser bercer par la paresse, par un roman, un poème (...), rien n'est plus doux alors que ce temps vacant, que ce bienheureux sentiment d'improductivité végétative". Ce pas de côté insuffle à nos vies un air de liberté tout à fait appréciable. Certains se consacrent à la performance permanente, d'autres choisissent une certaine "distraction" vers un oubli d'un soi trop sérieux. Marina van Zuylen prône une existence dans un "espace intermédiaire et allégé". Cet essai salutaire convient très bien à tous ceux et à toutes celles qui aiment la lecture, un art de se distraire intelligemment !
mardi 3 septembre 2024
"Les Derniers jours", Jean Clair, 2
Jean Clair, enfant de parents modestes, doit toute sa vocation à l'école et en particulier à la bibliothécaire de son lycée qui lui a mis dans les mains un livre de Sigmund Freud, "Les essais de psychanalyse appliquée" : "Pareil livre était le sésame du monde qui s'ouvrait à moi et j'en partageais le secret avec ceux qui avaient envers la psychanalyse la même attirance, née de la même façon d'interroger les rêves et de supporter l'étrangeté qu'en naissant on apporte avec soi". Il rend compte de quelques uns de ses rêves dans ce journal intime hybride. Quand il prend sa plume comme historien d'art, il est d'une culture rare et profonde. Son analyse d'un tableau de Bellini à Venise m'a particulièrement interessée tellement j'apprécie cette oeuvre touchante de beauté et de bonté. Il évoque à plusieurs reprises le peintre slovène, Zoran Music, peu connu du grand public mais un immense artiste. Quelques chapitres sont consacrés à des thématiques esthétiques : la Pieta, le visage et l'autoportrait, la lumière de Bonnard. Jean Clair revient ensuite sur ses origines paysannes et ce monde rude a définitivement disparu : "Ils vivaient petit mais ils habitaient large". Sur la paysannerie, il s'écrie : "J'appartiens à un peuple disparu. A ma naissance, il constituait encore près de 60 % de la population française. Aujourd'hui, il n'en fait pas même pas 2 %". Il évoque ses parents avec amour et reconnaissance. Son texte fourmille d'anecdotes surprenantes : son goût pour les voyages en avion (très mal vu aujourd'hui), sa méfiance pour la notion de transparence, pour l'absence de frontières, pour un monde trop connecté ("La société comme un amas désormais fortuit de cellules identitiques"). L'écrivain voue un culte au singulier, à la différence, à l'unique comme beaucoup d'artistes. Il revendique cette liberté d'être loin de toute "socialisation" globalisante. Il parle évidemment des musées, son univers professionnel et paradoxalement, il rend un hommage vibrant aux musées d'histoire naturelle, en particulier au vieux Museum des jardins des plantes à Paris. Ces collections accumulées depuis des siècles portent la mémoire du monde. Evidemment, dans ce texte très littéraire, il s'agace des hordes de touristes dans les musées et son élitisme culturel peut déranger. Ce récit autobiographique d'une écriture somptueuse se termine en chant de cygne. Il ne comprend plus ce monde du XXI siècle car les siècles précédents lui convenaient mieux... Ce témoignage d'un homme tourmenté par la disparition de ses repères culturels a quand même vécu à l'abri de l'art et de la littérature. une immense consolation.