J'ai trouvé sur la table des nouveautés de la Médiathèque un essai revigorant, d'une lecture agréable, "L'art d'être distrait, Se perdre pour se trouver" de la philosophe franco-américaine, Marina van Zuylen, publié chez Flammarion. Se faire traiter de "distrait" ne ressemble pas à un compliment de nos jours. Il vaut mieux choisir une concentration extrême et certains médicaments ingurgités permettent de renforcer cette aptitude pour mieux réussir dans la vie sociale. L'essayiste consacre son livre sur cet art si poétique de la distraction. Pour mettre à l'honneur cette qualité indispensable, elle s'appuie sur sa culture philosophique sans adopter une langue alambiquée. Cette faculté d'évasion mentale permet la créativité artistique. Elle cite Montaigne : "Une merveilleuse grâce à se laisser ainsi rouler au vent", un modèle du distrait littéraire et ses "Essais" traduisent cette approche vagabonde de la pensée ; "un style pot-pourri". Le rapport au monde intègre une intimité poétique que l'on retrouve chez Rousseau, Proust, Nietzsche. Le philosophe allemand pratiquait la marche et dans sa déambulation, il pensait à ses concepts. L'exemple de Darwin illustre la thèse sur la distraction car, à la fin de sa vie, ce grand scientifique regrettait d'avoir négligé la lecture de Shakespeare pour vivre des émotions. Dans un entretien, la philosophe se confie sur ses propres "rêvasseries". Petite fille, elle était "dans la lune" et elle a inventé des stratégies pour palier sa "distraction". Elle évoque "l'éparpillement mental" qui permet aussi l'alternance entre légéreté et profondeur. Un ouvrage d'Albert Piette, "Anthropologie existentiale (avec un a !) lui a ouvert les yeux sur les notions de "présence-absence" et de "l'attention distraite". Il faut, dit-elle, "se laisser bercer par la paresse, par un roman, un poème (...), rien n'est plus doux alors que ce temps vacant, que ce bienheureux sentiment d'improductivité végétative". Ce pas de côté insuffle à nos vies un air de liberté tout à fait appréciable. Certains se consacrent à la performance permanente, d'autres choisissent une certaine "distraction" vers un oubli d'un soi trop sérieux. Marina van Zuylen prône une existence dans un "espace intermédiaire et allégé". Cet essai salutaire convient très bien à tous ceux et à toutes celles qui aiment la lecture, un art de se distraire intelligemment !
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
mercredi 4 septembre 2024
mardi 3 septembre 2024
"Les Derniers jours", Jean Clair, 2
Jean Clair, enfant de parents modestes, doit toute sa vocation à l'école et en particulier à la bibliothécaire de son lycée qui lui a mis dans les mains un livre de Sigmund Freud, "Les essais de psychanalyse appliquée" : "Pareil livre était le sésame du monde qui s'ouvrait à moi et j'en partageais le secret avec ceux qui avaient envers la psychanalyse la même attirance, née de la même façon d'interroger les rêves et de supporter l'étrangeté qu'en naissant on apporte avec soi". Il rend compte de quelques uns de ses rêves dans ce journal intime hybride. Quand il prend sa plume comme historien d'art, il est d'une culture rare et profonde. Son analyse d'un tableau de Bellini à Venise m'a particulièrement interessée tellement j'apprécie cette oeuvre touchante de beauté et de bonté. Il évoque à plusieurs reprises le peintre slovène, Zoran Music, peu connu du grand public mais un immense artiste. Quelques chapitres sont consacrés à des thématiques esthétiques : la Pieta, le visage et l'autoportrait, la lumière de Bonnard. Jean Clair revient ensuite sur ses origines paysannes et ce monde rude a définitivement disparu : "Ils vivaient petit mais ils habitaient large". Sur la paysannerie, il s'écrie : "J'appartiens à un peuple disparu. A ma naissance, il constituait encore près de 60 % de la population française. Aujourd'hui, il n'en fait pas même pas 2 %". Il évoque ses parents avec amour et reconnaissance. Son texte fourmille d'anecdotes surprenantes : son goût pour les voyages en avion (très mal vu aujourd'hui), sa méfiance pour la notion de transparence, pour l'absence de frontières, pour un monde trop connecté ("La société comme un amas désormais fortuit de cellules identitiques"). L'écrivain voue un culte au singulier, à la différence, à l'unique comme beaucoup d'artistes. Il revendique cette liberté d'être loin de toute "socialisation" globalisante. Il parle évidemment des musées, son univers professionnel et paradoxalement, il rend un hommage vibrant aux musées d'histoire naturelle, en particulier au vieux Museum des jardins des plantes à Paris. Ces collections accumulées depuis des siècles portent la mémoire du monde. Evidemment, dans ce texte très littéraire, il s'agace des hordes de touristes dans les musées et son élitisme culturel peut déranger. Ce récit autobiographique d'une écriture somptueuse se termine en chant de cygne. Il ne comprend plus ce monde du XXI siècle car les siècles précédents lui convenaient mieux... Ce témoignage d'un homme tourmenté par la disparition de ses repères culturels a quand même vécu à l'abri de l'art et de la littérature. une immense consolation.
lundi 2 septembre 2024
"Les Derniers jours", Jean Clair, 1
J'aime bien les écrivains non conformistes et Jean Clair, né en 1940, essayiste et historien de l'art, appartient à la catégorie des frondeurs et des électrons libres. Pourtant, il occupait des fonctions très illustres : Académicien, Ancien directeur du musée Picasso, Conservateur général du patrimoine, Commissaire d'expositions mémorables. Dés les années 80, il a élaboré "Les Réalismes", "Vienne", "Balthus", "Mélancolie" à Paris. Mais, il dérange un lectorat éminement progressiste qui ne supporte aucune critique sur le devenir merveilleux de l'humanité. Tout va très bien sur notre planète. Mais, les écrivains ne respectent pas toujours ce pacte du "politiquement correct". J'ai donc eu la curiosité d'ouvrir un de ses livres, "Les Derniers jours", publié en 2013. Ce récit mêle des éléments biographiques à des réflexions personnelles. Il est certain qu'il partage avec son ami, Alain Finkielkraut, une certaine nostalgie du passé, un défaut majeur de nos jours car regretter le monde d'avant relève d'une régression pessimiste, Son regard critique sur notre monde moderne n'est pas aussi dépourvu d'humour et d'ironie. Jean Clair est réputé par sa critique radicale de l'art contemporain, un art, selon lui, du vide sidéral. Son conservatisme sociétal peut se comprendre si on le rapproche de la citation d'Albert Camus, homme de gauche, qui avait écrit : "Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse". Dès les premières pages, l'écrivain évoque l'art de lire, ce qui me touche tout particulièrement : "Les humains disparaissent ou s'effacent sous le mince dépôt gris du présent, mais, si les choses se détériorent, les livres les inscrivent d'un doigt léger dans la cendre, et elles sont toujours là, au même endroit. L'art a-t-il eu meilleure raison que d'assurer cette permanence ?". Il aime les livres et par conséquent, il adore les bibliothèques : "Il existe à travers le monde une fraternité secrète des gens qui possèdent, dans leur bibliothèque, les livres que vous avez chez vous". Il n'oublie pas de citer l'utilité de la dictée et cette mention "archaïque" m'a fait sourire en pensant aux milliers de dictée que j'ai écrites dans la moitié du XXe siècle ! Et ces dictées obsolètes que je considérais comme un jeu m'ont donné le goût de la littérature. Les souvenirs scolaires de l'écrivain rappelent ceux des générations nées avant 1960. Jean Clair raconte sa scolarité dans un bon lycée parisien alors que ses parents d'origine paysanne avaient fui la campagne pour une meilleure vie. Très bon élève, le futur écrivain rend un hommage vibrant à l'école publique. (La suite, demain)
mercredi 28 août 2024
"Tout va bien", Arno Geiger
J'avais beaucoup apprécié un récit de l'écrivain autrichien, Arno Geiger, "Le vieux roi en son exil", publié chez Gallimard en 2012. Quand j'ai farfouillé les tables d'une vente de livres d'occasion ce printemps à la Chapelle Vaugelas, j'ai découvert "Tout va bien", le premier roman traduit en français en 2008. Comme je connais un peu la ville de Vienne en Autriche, j'ai tendance à m'intéresser à sa culture patrimoniale. Entre Freud et Zweig, Vienne a marqué profondément la culture européenne. Dans ce roman familial sur trois générations, l'Histoire prend toute sa place. Philipp Erlach, un quadragénaire un peu marginal, hérite de la maison de sa grand-mère dans un faubourg de la ville. Un héritage encombrant dont il ne sait que faire. Ses grands-parents, Richard et Alma, ne se sont pas compromis avec le nazisme au moment de l'Anschluss, fait rare à cette époque. Ce couple un peu bancal a traversé une tragédie intime : ils ont perdu leurs deux enfants. L'un, Otto, jeune soldat nazi est mort pendant la guerre et leur fille, Ingrid, s'est noyée. A la fin de sa vie, Alma a aussi soigné son mari, atteint de la maladie d'Alzheimer. Arno Geiger raconte leurs histoires en mêlant le passé au présent. Il s'attache au personnage d'Ingrid, la mère de Philipp et de sa soeur, Sissi. Elle s'éprend de Peter, enrôlé dans les jeunesses hitlériennes. Les parents de la jeune fille, pourtant réticents, s'inclinent devant ce mariage avec ce garçon déboussolé. Ingrid devient médecin alors que son mari s'occupe de créer des carrefours. Au fil des années, la jeune femme comprend bien que Peter n'assume pas son rôle de mari et de père. Cette drôle de famille où la communication ne semble pas fonctionner, ne forme pas une unité harmonieuse. Chaque membre se débat dans une solitude certaine. Philipp, le dernier héritier à Vienne (sa soeur vit à New York), un homme frustré et indécis, symbolise les liens ténus d'une famille décomposée : "Tout être raisonnable regarde droit devant, et pour pouvoir regarder devant soi, il faut savoir ce qu'on a derrière soi". Cette citation d'Arno Geiger résume le roman sur la déliquescence des liens familiaux. Et quand on ignore tout de la mémoire familiale comme Philipp, l'amnésie volontaire ou pas règne aussi dans l'histoire de son pays. Ce roman dense et complexe m'a bien confirmée qu'Arno Geiger est un écrivain à découvrir !
mardi 27 août 2024
La rentrée littéraire
Les vacances, cette bulle spatio-temporelle, une pause bienfaitrice, vont laisser place à la rentrée et pour une retraitée comme moi, le retour au travail est déjà un souvenir bien lointain. Je profite donc de ma rentrée automnale, ma rentrée des nouveautés, la rentrée littéraire, un phénomène français qui met la lecture au centre des loisirs culturels. La revue de la profession, Livres Hebdo, recense 459 romans dans les trois mois à venir ! Les premiers romans semblent en baisse par rapport à l'année dernière (69 au lieu de 74). En 2010, la revue évoquait le nombre record : 701 nouveautés. Il faut donc constater une marée moins importante pour les libraires. La presse quotidienne commence à distinguer les futurs lauréats des prix littéraires : Amélie Nothomb ("L'Impossible retour), Maylis de Kerangal ("Jour de ressac"), Kamel Daoud ("Houris"), Carole Martinez ("Dors ton sommeil de brute") sans oublier Gaël Faye, Grégoire Bouillier, Yves Ravey et d'autres écrivains confirmés. Quelques titres me semblent déjà intéressants à découvrir comme le dernier roman d'Hélène Gaudy sur son père, "Archipels" ou celui de Pierre Adrian sur les derniers jours de Cesare Pavese, "Hôtel Roma". Marguerite Yourcenar devient un personnage romanesque avec Christophe Bigot dans "Un autre m'attend ailleurs" ainsi que l'amitié de Stefan Zweig avec Georges Bernanos au Brésil en 1942, racontée par Sébastien Labaque, "Echec et mat au paradis". Après son excellent roman, "Le Voyant d'Etampes", Abel Quentin publie "Cabane", une histoire de quatre chercheurs de Berkeley qui prédisent l'effondrement du monde au cours du XXIe siècle. Pour la littérature étrangère, j'ai déjà feuilleté chez Garin le dernier Colm Toibin, "Long Island", très prometteur et celui de Michael Cunningham, "Un jour d'avril". Un programme alléchant pour l'automne prochain. Certains romans obtiendront des récompenses et seront lus par milliers d'exemplaires mais, d'autres resteront dans l'ombre de l'anonymat. Sur les quelques centaines de nouveautés dans cette rentrée littéraire, chaque lecteur saisira sa chance pour rencontrer des très bons romans ! Pour marquer cette rentrée littéraire, j'ai proposé à mes lectrices de l'Atelier Littérature de nous retrouver le jeudi 19 septembre autour d'un bouquet de nouveautés pour les commenter et les faire circuler entre nous. Une tradition française qui daterait des années 50 pour promouvoir l'économie du livre, le soutien aux libraires et aux éditeurs. Les prix littéraires de novembre amplifient ce phénomène culturel. Souhaitons que la cuvée 2024 soit excellente !
lundi 26 août 2024
"La Contrevie", Philip Roth
J'ai relu récemment un roman de Philip Roth, "La Contrevie", paru en 1986. Cet écrivain américain, mort en 2018 à l'âge de 85 ans, appartient à mon Panthéon personnel. Ce roman, le quatrième de la suite "Nathan Zuckerman", l'écrivain fictif, l'alter ego de Philip Roth, est l'un des plus complexes dans sa construction très sophistiquée. Dans le premier chapitre, le frère de l'écrivain, Henry, devient impuissant à cause de son traitement médical concernant ses problèmes cardiaques. Ne supportant pas la chute vertigineuse de ses activités sexuelles, il opte pour une opération qui résoudra son problème mais il décède après l'opération. Dans le deuxième chapitre, Nathan rend visite à Henry, (tiens, il n'est donc pas mort !), métamorphosé en colon israélien après son opération. Le narrateur veut persuader son frère qu'il se fourvoie dans ce changement de vie. La suite du roman accentue le brouillage romanesque. En revenant chez lui, l'avion dans lequel se trouve Nathan subit une tentative de détournement. Puis Nathan choisit de se faire opérer pour guérir son impuissance et il en meurt. C'est donc Henry et Maria, le dernier amour de Nathan, qui donnent leur point de vue sur la vie de Nathan. Mais, le narrateur revient vivant dans le roman et il accompagne sa femme dans sa famille mais, en constatant leur antisémitisme, le couple finit par rompre. En fait, chaque chapitre contredit le précédent. Quelque soient les histoires farfelues et illogiques qui se succèdent, le "message" sous-jacent de l'écrivain semble atteindre sa cible : comment inventer une contrevie, une trajectoire humaine singulière ? Etre l'auteur de sa vie ? Un critique littéraire a écrit : "Tous animés du désir de changer la vie, de la changer en la risquant vraiment, le risque majeur étant assumé par les figures jumelles du narrateur et de son frère qui, réellement ou fictivement, affrontent tous deux la mort. La mort, le prix à payer pour en finir avec l'impuissance, la claustration, la contingence ; la mort, façon définitive de démontrer que la vraie vie est ailleurs". Ce roman époustouflant d'invention romanesque ressemble à un labyrinthe intellectuel et le fil d'Ariane repose sur Nathan, le narrateur qui joue un rôle majeur dans l'histoire. Comme son ami, Milan Kundera, Philip Roth écrit un roman "philosophique", sur les relations familiales, sur le couple, sur l'amour et sur la société sans oublier la notion d'identité juive qui obsède l'écrivain. L'humour caustique de l'écrivain peut déranger mais quel festival de dialogues, de pensées, de personnages loufoques dans ce roman atypique ! Philip Roth a déclaré dans un entretien de Télérama : "Le vrai écrivain n'est pas celui qui raconte des histoires, mais celui qui se raconte dans l'histoire. La sienne et celle, plus vaste, du monde dans lequel il vit". A découvrir.
jeudi 22 août 2024
"Des heures à lire", Virginia Woolf
Virginia Woolf a écrit de nombreux essais et la maison Gallimard a eu l'idée de réunir cinq textes dans la collection Folio, "Des heures à lire et autres courts récits". Elle fait l'éloge des lecteurs, de la lecture depuis l'enfance jusqu'à l'âge adulte : "Les livres de notre enfance, que nous subtilisions à une étagère de la bibliothèque, censée être hors de portée, ont quelque chose de chimérique et d'impressionnant, comme, dans la maison endormie, la vision clandestine de l'aube pointant sur les champs paisibles". Virginia Woolf montre dans ce texte sa passion des livres et de la littérature et consacre des journées entières à flâner dans les librairies londoniennes. Il faut tout lire, conseille Virginia Woolf, des classiques aux contemporains et elle se réjouit de se baigner dans tous ces millions de pages à découvrir. Dans le deuxième texte, elle analyse la complexité de la fiction moderne à son époque et j'ai retenu cette citation : "La vie n'est pas un alignement régulier de lanternes ; la vie est un halo lumineux, une pellicule diaphane qui nous enveloppe de l'aube de la conscience à sa fin. La tache du romancier n'est-t-elle pas de nous faire percevoir cet étrange esprit, changeant et diffus". Le texte suivant raconte la déambulation poétique et nocturne de l'écrivaine dans les rues de Londres et la balade londonienne se poursuit sous prétexte d'acheter un crayon. Virginia Woolf écrit sans cesse ses "impressions", ses intuitions, son interprétation du réel et au détour d'une phrase, elle glisse des réflexions philosophiques : "Que notre être véritable n'est-il en fait ni ceci, ni cela, ni ici, ni là-bas, mais quelque chose de si divers et tortueux que nous ne sommes vraiment nous-mêmes que lorsque nous laissons libre cours à nos désirs et que nous allons notre chemin sans entrave ?". Plus loin, elle pénètre dans une librairie d'occasion et elle décrit ses livres ainsi : "Les livres d'occasion sont des livres qui vivent en liberté, des livres errants ; ils s'assemblent en vols au plumage bigarré et ont un charme dont sont dépourvus les volumes domestiqués des bibliothèques". Le dernier texte concerne le travail et l'écrivaine a incité toute sa vie à l'indépendance financière des femmes qu'elle a analysée dans son fameux pamphlet "Une chambre à soi". Ce Folio recèle des pépites woolfiennes à savourer cet été !