Des mairies, des écoles, des commissariats, des commerces, des banques, mais aussi des médiathèques ont été saccagés pendant ces cinq nuits d'émeutes sur le sol de France. Dans la très sérieuse revue professionnelle, Livres Hebdo, il est question de trente médiathèques qui ont subi des dégradations diverses et certaines ont même été incendiées comme à Metz. A Montauban, à Vaulx-en-Velin et dans d'autres villes, des jeunes garçons (oui, des garçons) ont eu la pulsion incontrôlable de la "vengeance" après la mort absurde et injuste du jeune Nahel. Quel gâchis, quelle tristesse ! Comment peut-on s'en prendre aux outils d'émancipation ? Pour moi, ancienne libraire et bibliothécaire, la lecture publique relève du "sacré" républicain. Pour devenir un citoyen et une citoyenne libres, il faut lire, lire lire et les bibliothèques constituent un trésor national, un patrimoine commun tellement exceptionnel dans notre pays. J'ai fortement pensé à la médiathèque Georges Brassens à Chambéry le Haut, qui, depuis deux décennies, offre un bel espace de culture, de lecture et de musique et sa fréquentation semble de plus en plus consolidée. J'avais peur que des émeutiers ne s'attaquent à ce joyau. Mais, ils l'ont épargné pour le moment. Ces "anonymes" violents ont choisi de s'attaquer au cinéma Le Forum dont l'entrée a été incendiée ! Je souhaite que la mairie répare cet espace si précieux. Je vais régulièrement dans cette salle et l'équipe fait un travail formidable avec les scolaires. Cette rage juvénile radicale pose question : qu'avons-nous raté, nous les adultes, de toutes opinions politiques ? Air du temps, emprise des réseaux sociaux, fascination des jeux vidéos, affaiblissement de la notion d'autorité, sentiment d'injustice et de discriminations ? Le vide existentiel d'une partie de notre jeunesse est-il un élément de réflexion ? Il leur manque certainement un idéal éducatif, une envie d'émancipation individuelle, un projet de vie, une joie d'être, la bienveillance pour autrui. Pendant ces jours sombres et inquiétants, j'ai pensé à Freud et à son "Malaise dans la civilisation". Le psychanalyste, d'une lucidité éclairante, rappelle que, l'agressivité de l'homme peut être dompter par le "surmoi", instance clé du développement psychique, une sorte de code moral. Il faut relire Freud pour comprendre peut-être cette rage destructrice des émeutiers. Pour Sigmund Freud, l'institution, la loi, le droit nous éloignent de "l'état animal de nos ancêtres et qui servent à deux fins : la protection et la réglementation des hommes entre eux". S'attaquer à des médiathèques est un geste symbolique de "dé-civilisation", mot lourd de sens, employé par Jérôme Fourquet et repris par notre Président. Pillages, saccages, dégradations, notre pays a subi un choc moral, un traumatisme qui laissera des marques. Je ne sais pas aujourd'hui si ce climat délétère perdurera ou s'affaiblira. Mais, pitié pour nos belles bibliothèques-médiathèques et nos écoles indispensables pour que notre France républicaine reste debout !
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
jeudi 6 juillet 2023
mercredi 5 juillet 2023
"Le Cahier interdit", Alba de Cespedes
J'ai trouvé un livre de poche dans une cabane à livres, "Le cahier interdit" d'Alba de Cespedes (1911-1997) et je ne l'avais toujours pas lu. Puis, l'éditeur Gallimard a eu la bonne idée de le republier dans la collection "Du Monde entier" dans la même traduction. Ecrit en 1952, ce journal intime fictif n'a pas perdu son intérêt, bien au contraire. La narratrice achète presque par hasard un cahier banal dans un bureau de tabac et elle le cache tout de suite de peur d'être critiquée par cet acte : "Je voulais être seule pour écrire, ou quiconque veut s'enfermer dans sa solitude, en famille, porte toujours en lui le germe du péché". En 1950, Valeria Cossati ne dispose évidemment pas "d'une chambre à soi" comme le souhaitait Virginia Woolf pour toutes les femmes. Ce cahier représente sa propre conscience où elle va s'épancher sur ses états d'âme. Il ne faut surtout pas que les membres de sa famille ne le découvrent car ils vont découvrir des vérités difficiles à entendre et à comprendre. Ce journal secret enregistre ses pensées, ses regrets, ses difficultés surtout avec ses enfants devenus des adultes. Sa fille, Mirella, s'oppose à cette mère trop traditionnelle. Elle sort avec un avocat, marié et plus âgé qu'elle. Dans les années 50, ce comportement était jugé amoral ! Au fur et à mesure, la narratrice prend conscience de sa propre situation car son mari se montre souvent indifférent et même absent dans l'éducation de ses enfants. D'autant plus que son cher compagnon l'appelle "maman ! Prise dans le piège d'une société patriarcale traditionnelle, Valeria utilise ce cahier comme un espace de libération, d'émancipation. Etouffée par ses devoirs envers ses enfants et son mari, elle met enfin en question son rôle au sein de la famille. Valeria va-t-elle rester un bon petit soldat ? Ou, se libérer ? Ce roman féministe de "l'ancienne époque" a été considéré comme subversif et même scandaleux. Si Alba de Cespedes revenait sur terre, elle constaterait avec soulagement la fin du patriarcat occidental et l'amélioration considérable de la condition féminine. L'écrivaine décrit avec finesse et subtilité la discrète libération audacieuse d'une femme "entravée" dans une société italienne en pleine mutation. Au fond, ce roman préfigurait la révolution féministe, l'une des plus paisibles du XXe siècle sans émeutes, ni violences urbaines...
mardi 4 juillet 2023
Ranger sa bibliothèque
J'ai toujours des projets de rangement quand l'été approche surtout quand la météo se met à l'orage et aux pluies bienfaisantes pour nos jardins. Plus les années passent, plus il faut se désencombrer en se posant des questions fatidiques : vais-je relire ce roman, cet essai, cette revue ? J'ai mis de côté tous ceux que je laisse partir et au fur et à mesure, les piles se sont élevées pour constituer un bon stock de quelques centaines de documents que j'ai apportés à Emmaüs. Aucun regret de donner ces livres ! Ils trouveront des lecteurs et des lectrices qui les installeront dans leurs bibliothèques. En libérant quelques mètres linéaires dans mes étagères, j'ai mieux organisé mes livres sauvés du déluge "désherbage", ceux qui m'accompagnent depuis longtemps. Dans le salon : la collection "sacrée" de mes Pléiades, des livres d'art, d'archéologie, des catalogues de musée, mes romans "Gallimard", quelques livres anciens, des ouvrages de bibliophilie, surtout la production originale de Robert Morel. Dans le bureau : des guides de voyages, des livres de poche, des revues littéraires, des récits philosophiques, etc. Nouveaux rangements, nouvelles découvertes quand on met de l'ordre dans l'accumulation boulémique de tous ces volumes papier. Quel plaisir de retrouver un titre oublié depuis des années ! Mon programme des lectures estivales s'est étoffé au fil des heures : un roman de Marguerite Yourcenar, un essai sur la lecture, un livre de philosophie entamé et non terminé, un vieux poche des années 50 ("Le Zéro et l'infini" d'Arthur Koestler). Faire le ménage pour ôter la poussière, nettoyer les couvertures, déplacer les uns, recaser les autres, ces gestes affectueux des amoureux et des amoureuses de lecture se font avec un plaisir certain. Quand mes yeux se posent dans mes bibliothèques parfaitement renouvelées, je ressens une envie décuplée de relire tous ces ouvrages qui reflètent mes préférences littéraires, mes peintres appréciés, mes centres d'intérêt comme l'Italie et la Grèce. J'ai donné beaucoup d'exemplaires pour gagner de la place sans éprouver de nostalgie car je peux emprunter dans les bibliothèques municipales des quantités de documents si je ressens le besoin de retrouver un titre. Et avec tous ces mètres linéaires gagnés, je me réjouis d'acquérir des nouveautés pour remplir de nouveau mes chères étagères ! La passion des livres, un bonheur assuré !
lundi 3 juillet 2023
"La faute", Alessandro Piperno
Alessandro Piperno, "l'enfant terrible des lettres italiennes", vient de publier "La faute" aux éditions Liana Levi. Né en 1972, il est comparé à Philip Roth pour les obsessions sexuelles de ses personnages et pour sa description ironique de la bourgeoisie juive romaine d'où il est issu. Par ailleurs, il revendique comme mentors littéraires, Proust, Flaubert, Svevo. Dans ce dernier opus, un jeune narrateur raconte sa famille romaine quelque peu dysfonctionnelle selon le jargon de la psychologie. Il se construit vaillamment dans un contexte particulier : ses parents ne cessent de se quereller à tous moments de leur vie quotidienne. Le père, instable dans sa vie professionnelle, rencontre de grandes difficultés financières et s'endette jusqu'à l'étranglement. Sa mère est professeur et se montre souvent sévère avec son fils. Un jour, sa mère rencontre une femme dans une boutique avec laquelle elle évoque une tante commune disparue récemment. Le jeune garçon ne connaît pas sa famille maternelle et il comprend qu'un secret est à l'origine des problèmes parentaux. Surgit alors un changement dans la vie du narrateur quand il est invité chez les Sacerdoti, un clan aisé dont l'identité juive s'affirme avec fierté. A force d'une mésentente permanente, le couple se déchire et le père quitte le foyer. Un drame surgit plus tard quand le mari revient et relance une dispute fatale. Cette scène se termine par la mort accidentelle (ou suicidaire) de la mère. Le père va en prison et le jeune narrateur vit tous ces évènements tragiques avec une distance émotionnelle anesthésiante. Un oncle de la famille maternelle, un avocat célèbre et riche, le prend en charge et une nouvelle vie commence pour lui. "A qui la faute ?" se demande le jeune garçon. Pourquoi ses parents ont-ils fini par se haïr ? Pourquoi la vie de famille est-elle si compliquée ? Quel est mon identité ? Le narrateur se construit malgré un démarrage plus que difficile dans la vie. Il grandit et ce narrateur devient écrivain, celui qui parle de son passé si particulièrement tragique. Une confession intime passionnante même si le narrateur ressemble à un antihéros. Un roman dense, puissant, ironique à découvrir pendant l'été. Un écrivain important dans le panorama de la littérature italienne contemporaine.
jeudi 29 juin 2023
Les 120 ans de Marguerite Yourcenar
J'étais étonnée de voir que France Culture s'intéressait à nouveau à Marguerite Yourcenar. Dans l'émission, "Les Nuits de France Culture" que j'ai écoutée en podcast, l'écrivaine, première femme des lettres académicienne en 1980, s'exprime dans une langue française remarquablement datée, ce qui est d'une originalité folle aujourd'hui. Son récit culte, "Mémoires d'Hadrien", publié en 1951, est devenu un classique contemporain et "L'Œuvre au noir" a reçu le prix Femina en 1968. Quand je pense qu'elle n'a pas reçu le prix Nobel de littérature ! Pour moi, elle le méritait cent fois plus qu'Annie Ernaux ! Au sommaire de cette émission, "Paris à l'heure du monde" d'André Parinaud, réalisée en 1968 où l'écrivaine évoque le personnage de Zénon. D'autres entretiens suivent avec sa voix si particulière. La comédienne Renée Faure lit "Comment Wang-Fô fut sauvé", enregistré en 1980. Il est aussi question de son théâtre peu connu encore aujourd'hui. Son roman, "Le Denier du rêve" permet de connaître l'Italie mussolinienne. Marguerite Yourcenar, une "Antique" dans la modernité, évoque aussi les musiques de Grèce, diffusés en 1984. La dernière émission de cette "Nuit", "Une vie, une œuvre", réunit Josyane Savigneau, sa biographe officielle, l'universitaire Michèle Sarde, un égyptologue avec des interventions de l'écrivaine. Après ces archives sonores passionnantes, j'ai écouté l'émission de Géraldine Mosna-Savoye, "Sans oser le demander" sur l'écrivaine, "Marguerite Yourcenar aurait eu 120 ans. Vous voulez de ses nouvelles ?". J'ai retenu cet extrait de Bruno Blanckeman : "L'écriture est pour Yourcenar une manière de dépasser la douleur, d'en faire le lieu d'un travail littéraire sur le style, le rythme et la richesse de la langue. L'écriture fait basculer la douleur dans une durée qui n'est plus celle de la souffrance humaine, mais celle de l'art". Ecouter ces émissions de France Culture m'a donné envie de relire Marguerite Yourcenar en particulier "Le Denier du rêve" et "Feux", deux récits que je vais redécouvrir avec beaucoup d'intérêt. Cet été, je vais amorcer un retour vers le "classique" et Marguerite Yourcenar appartient à cette catégorie d'écrivains et d'écrivaines du XXe siècle que j'aime tout particulièrement comme Colette, Jean Giono, Virginia Woolf, Julien Gracq, Milan Kundera, Philip Roth sans oublier "mon" Pascal, Pascal Quignard !
mercredi 28 juin 2023
"L'eau du lac n'est jamais douce", Giulia Caminito
Pour l'Atelier Littérature de juin, j''avais choisi le thème de l'eau car l'été est une saison chaude et vivre au bord de l'eau, ou prendre ses vacances au bord de la mer, symbolisent la fraîcheur souhaitée. Cet élément célébré par Gaston Bachelard dans son ouvrage, "L'eau et les rêves" m'a guidée dans cette liste sur l'eau. Je reviens sur ce roman très apprécié par Pascale dans l'Atelier Littérature pour prolonger le plaisir de la découverte. "L'eau du lac n'est jamais douce" de Giulia Caminito explose sous nos yeux : un roman colère, un roman volcanique. Cette histoire familiale se déroule à Rome dans les années 2000 et raconte l'esprit de révolte des "gens de peu" comme le disait un sociologue, Pierre Sansot. La mère, Antonia, ressemble à Anna Magnani au cinéma, une matriarche survoltée, fière et têtue, droite et honnête, ne capitulant jamais. Elle cherche un logement décent pour abriter sa famille. Sa détermination l'emporte et elle obtient un appartement social. Il lui faut un sacré courage pour assumer sa famille dans une pauvreté extrême : un mari handicapé et quatre enfants. Sa fille, Gaia, la narratrice du roman, relate dans ce texte les péripéties de cette famille en difficultés. Suivant les conseils de sa mère, (ne faire confiance à personne et se méfier de tout le monde), la jeune adolescente affronte les tourments de son âge impossible dans une solitude qui rappelle celle du personnage de Carson McCullers dans "Frankie Adams". Ces deux adolescentes vivent mal ce passage de l'enfance à l'adolescence et Gaia subit une telle pression que ses colères rentrées l'étouffent et la brident dans son élan vital. Sans estime de soi, elle ne fait que s'enfoncer dans un rejet des autres, ses amies comme son amoureux. Pourtant, elle a compris qu'il fallait étudier, lire des livres, apprendre à grandir. Mais sa colère intérieure prend le dessus jusqu'à quand ? Le lac dans le récit tient un rôle stratégique dans la vie de l'adolescente, celui de ses rencontres sociales et amicales. La misère sociale est un terreau de violence sociale autant que les inégalités et Giulia Caminito suit les traces de son aînée, Elsa Morante, qui décrivait aussi le monde des "perdants", de ceux qui n'arrivent pas à vivre une vie digne et sécurisante. Pour un deuxième roman, l'écrivaine italienne, Giulia Caminito, fait preuve d'un talent certain et désormais, son troisième roman porte une grande promesse.
mardi 27 juin 2023
Atelier Littérature, 4
Annette a lu le roman d'Eric Reinhardt, "L'amour et les forêts", paru en Folio en 2016. Un film tiré du livre vient de sortir, ce qui donne envie de découvrir à la fois le film et le texte. L'auteur raconte une histoire d'emprise amoureuse entre Bénédicte et son mari. La jeune femme, agrégée de lettres, enseigne dans un collège. Elle rencontre un écrivain qu'elle admire et lui raconte son enfer conjugal. Chaque instant de sa vie est contrôlé par son mari et elle n'a pas le droit d'avoir son propre portable. Ce bourreau se met souvent en colère et gère le ménage d'une main de fer. Cette maltraitance psychologique ne peut que se terminer mal. Ce récit poignant d'une tentative d'émancipation avait déjà conquis beaucoup de lectrices (et de lecteurs) et le film va certainement vivifier les ventes du Folio. Agnès a beaucoup apprécié un roman policier, "Dans les brumes des Capelans" d'Olivier Norek. L'histoire se passe à Saint Pierre et Miquelon, archipel français près du Canada. Le fameux capitaine Coste est dans une résidence surveillée pour interroger des repentis et protéger d'un monstre, une victime et témoin. Frissons assurés, intrigues originales, écriture soignée, ambiance brumeuse, Agnès a même dit que ce thriller fait partie des meilleurs romans policiers que l'on peut lire aujourd'hui. Voilà pour la partie "Coups de cœur" du mois de juin. La saison 2022-2023 s'est avérée bien passionnante à mes yeux (et j'espère aussi aux yeux de mes lectrices de l'Atelier Littérature). Durant la saison, j'ai animé 9 ateliers. J'ai choisi des thèmes comme l'été en littérature, l'influence d'Internet sur l'écriture, les objets, les prénoms dans les titres des romans, l'eau. J'ai aussi proposé deux grands écrivains du XXe siècle : Colette et Milan Kundera. Les écrivaines françaises étaient à l'honneur : Michelle Perrot, Gaëlle Josse, Véronique Ovaldé, Marie-Hélène Lafont, et d'autres voix singulières. Nous avons lu les nouveautés de la rentrée littéraire : Brigitte Giraud, Laurent Gaudé, Lionel Duroy, Emmanuelle Favier, etc. Je n'oublie pas les excellents coups de cœur égrenés tout au long de la saison et qui enrichissent nos programmes de lectures. Je remercie vivement toutes mes amies lectrices avec lesquelles je partage l'amour de la lecture et des livres et ces moments de rencontre mensuelle se passent dans une belle convivialité et dans le respect d'une écoute attentive. Pour la saison prochaine, je prépare les séances durant l'été, une manière de rester en contact avec mes lectrices que je retrouverai le jeudi 28 septembre, date de la première séance de l'année 2023-2024 ! Bel été ensoleillé de lectures rafraichissantes !