En 2015, Roland Barthes aurait fêté ses cent ans. A l'occasion de cet événement, quelques essais ont paru sur lui dont celui de Chantal Thomas. Comme j'aime bien ces deux écrivains, j'ai eu la curiosité de lire cet hommage, "Pour Roland Barthes", publié au Seuil dans la collection Points. Chantal Thomas a participé au Séminaire de la rue Tournon dans les années 70. Elle raconte avec humour son audace quand elle ose joindre par téléphone dans un bar bruyant, le professeur Barthes pour lui demander d'assister à ses cours très réputés. Il accepte sa demande et la voilà introduite dans ce petit cénacle d'étudiants érudits. La voix du philosophe la séduit d'emblée : "Sa voix et sa diction avaient cette qualité d'être empreintes d'une nostalgie du silence. (...) Ce qui retenait l'attention dans la parole de Roland Barthes tenait à sa lenteur d'énonciation - un rythme surprenant quand on pense à la fièvre d'accélération qui saisit chacun ici". Son calme, sa placidité étonnaient la narratrice qui voyait dans cette pratique du langage, "l'originalité d'une vision, la ténuité d'un goût" et ajoute même la formule, "la liberté de son intelligence". Dans le premier chapitre, elle analyse les raisons de sa fascination pour ce professeur atypique : l'amour de la langue, la différence, le goût du présent, le désir. Roland Barthes parlait d'une de ses peurs : "Ce qui fait peur, c'est l'avènement, dans toute la société, d'une phrase-standard, sans saveur, sans diversité, sans spécialité : phrase-monstre de la société de communication". Cet ouvrage se définit comme "un exercice d'admiration et de reconnaissance". Véritable outil d'initiation pour une œuvre à la réputation hermétique, cet essai réunit divers articles parus entre 1982 et 2014. Cet "empathie rêveuse" qu'elle ressentait pour son mentor révèle leur commune passion pour l'écriture et pour la littérature. L'écrivaine analyse avec un talent d'écriture quelques textes fondateurs barthésiens, en particulier les "Mythologies, "Michelet par Michelet", "Fragments d'un discours amoureux" et surtout l'extraordinaire "Barthes par lui-même", un bijou autobiographique d'une modernité audacieuse. Elle rappelle les deux lieux qu'il aimait le plus : son quartier de prédilection, Saint-Germain-des-Prés et Urt, un petit village du Pays basque. La grande et belle lumière du Sud-Ouest, plus subtile que celle du Midi, enchantait Roland Barthes et Chantal Thomas écrit : "Il suffit pour habiter le monde de s'abandonner à sa changeante beauté". L'écrivaine évoque aussi la place que tenait sa mère dans la vie du philosophe qui, avant son accident mortel, avait décrit le chagrin qu'il ressentait devant la perte maternelle dans son dernier ouvrage, "La chambre claire". Je ne sais pas encore si cet essayiste subtil intéresse encore les jeunes générations mais, j'ai la nostalgie de son regard acéré, distancié, élégant sur la société française dans ses "Mythologies". Qu'aurait-donc écrit ce sémiologue sur la crise sanitaire, sur le virus, sur le vaccin ? J'ai le regret d'annoncer que notre XXIe siècle n'a pas encore donné naissance à ce type spécial d'intellectuel, fin, cultivé, secret, unique en fait. Quel dommage ! Et ce n'est pas Michel Onfray qui va le remplacer...
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
jeudi 5 août 2021
mercredi 4 août 2021
Mes balades au lac
L'été, je préfère la tranquillité avec un goût particulier pour le silence... Une question d'âge, certainement. Evidemment, je ne regrette plus les plages bondées comme à Biarritz ou les rues envahies de touristes battant le pavé avec un vide à combler et recherchant la distraction au sens pascalien. Et ne parlons pas de la "musique" qui m'excède sur les terrasses de bar et de restaurant. Le lac, depuis le mois de juillet, a pris son rythme estival avec des parkings bien remplis et des grappes de famille en plein pique-nique. J'ai trouvé une parade pour éviter cette affluence en marchant tôt le matin où je ne croise que des sportifs impatients et des pêcheurs patients. Trois à quatre matins par semaine quand le climat le permet, je savoure le bleu-vert du lac, du ciel avec quelques nuages souvent magnifiques. Ce panorama s'offre à mes yeux éblouis par ce panorama grandiose à dix minutes de chez moi. Et je ne m'en lasse jamais. Lundi, j'ai pris la direction du Bourget du Lac et j'ai marché quelques kilomètres pour atteindre le château de Bourdeau. Transformé en hôtel de luxe, il surplombe majestueusement le lac, d'environ 80 mètres et il est entouré de vignes. Cet ancien château fort du XIe, restauré au XIXe siècle est construit sur des ruines datant de l'époque romaine. Les seigneurs de Seyssel, marquis d'Aix, l'ont possédé jusqu'au XVIIe. George Sand séjourna dans la bâtisse lors de la rédaction de son roman, "Mademoiselle La Quintinie". J'imagine l'écrivaine dans une jolie chambre face au lac et composant avec son énergique imagination son manuscrit, tenant à la main, un porte-plume en nacre. Honoré de Balzac situe une scène de "La Peau de chagrin" à Bourdeau dans un près. Troisième mention littéraire avec Lamartine qui a donné son nom à une petite plage où une grotte aurait connu sa présence poétique. Trois écrivains français pour une si petite commune ! Je ne peux que ressentir une attirance pour ce lieu où souffle l'esprit ! Je ne manque jamais de pénétrer dans la chapelle Saint Vincent d'une simplicité remarquable avec son chœur du XIIIe et sa nef du XVIIe. Elle est ouverte au public et l'on peut se reposer dans le calme complet. Ce petit parcours d'une petite dizaine de kilomètres en partant du port du Bourget me procure un bienfait certain avec une vue magique sur le lac. J'aperçois des voiliers, des barques, les Alpes, le Granier, un décor enchanteur, digne d'un lac italien. Une marche tranquille où je ne croise que quelques amateurs comme moi qui apprécient ce lieu qui échappe à la fièvre touristique. Une aubaine en plein été...
mardi 3 août 2021
Rubrique Arte
Dans le panorama télévisuel européen, une chaîne franco-allemande de service public, Arte, mise sur la qualité culturelle sans complexe. Son acronyme signifie "Association relative à la télévision européenne". Basée à Strasbourg depuis 1992, elle se compose d'Arte France et d'Arte Deutschland TV. La culture est toujours à l'honneur avec des concerts (plus de 900 spectacles par an), des films, des séries, des émissions sur les voyages, l'Histoire, la Nature, la littérature, les informations, etc. Je regarde le programme régulièrement pour suivre quelques thèmes qui me plaisent tout particulièrement comme l'Antiquité. J'ai regardé récemment une reconstitution des thermes à Rome, une autre sur Akrotiri à Santorin et des reportages sur toutes les capitales du monde dans la série "Invitation au voyage". J'aime bien l'absence de la publicité, la sobriété des présentateurs, le graphisme élégant. J'ai redécouvert aussi un documentaire sur la grande photographe allemande : "Gisèle Freund, portrait intime d'une photographe visionnaire". Teri Wehn-Damisch, une amie proche, lui a consacré un documentaire émouvant. Je connaissais les photos emblématiques de Gisèle Freund comme celles de Virginia Woolf, André Malraux, Joyce, Paul Valéry et tant d'autres écrivains de prestige. Née en 1908 dans une famille juive berlinoise, elle a traversé le XXe siècle comme témoin de son temps. Son père lui a offert une Leica à l'âge de 12 ans. Elle a étudié la sociologie avec Norbert Elias et a posé un regard lucide sur l'Allemagne des années 30 dont elle a constaté l'évolution tragique du nazisme. Elle fuit ce régime en 1933 et prend des photos des derniers rassemblements antifascistes. Arrivée à Paris, elle photographie la capitale dans ses balades et rencontre la légendaire libraire, Adrienne Monier, dans sa librairie de la rue de l'Odéon et sa compagne, Sylvia Beach, elle aussi libraire à "Shakespeare Company". Pour acquérir la nationalité française, elle n'hésita pas à organiser un mariage blanc. Elle va étudier la photographie à la Sorbonne et retrouve son compatriote, Walter Benjamin, philosophe marxiste. A partir de 1937, elle devient photographe reporter et dénonce la pauvreté en Angleterre, décrit la vie des autochtones en Argentine, des paysans mexicains mais aussi celle d'Eva Perron. En 1938, elle l'une des premières photographes à utiliser la couleur. Tous les Français connaissent au moins une de ses photographie dupliquée à des milliers d'exemplaires, celle de François Mitterrand, devenu Président de la République en 1981. La documentariste évoque la fin de vie difficile de Gisèle Freund, atteinte de la maladie d'Alzheimer. Elle qui avait tant aimé le réel pour le photographier sous toutes les coutures, elle avait perdu tout contact avec lui. Un destin de femme exceptionnelle et j'ai eu le bonheur de la rencontrer dans les années 90 à Lyon dans un colloque de bibliothécaires. Je lui avais posé une question sur la photo de Virginia Woolf. Elle m'a avoué qu'elle était très intimidée par cette écrivaine géniale et que sa tristesse l'avait frappée. Arte a eu la très bonne idée de proposer ce portrait que l'on peut voir en replay.
lundi 2 août 2021
"Billy Wilder et moi"
Jonathan Coe était un jeune adolescent de quatorze ans quand il voit un film de Billy Wilder à la BBC, "La vie privée de Sherlock Holmes" et depuis ce coup de foudre cinématographique, il a voulu rendre un hommage vibrant à ce cinéaste américain dans son dernier roman, "Billy Wilder et moi", publié chez Gallimard en début d'année. Billy Wilder devient une idole pour l'écrivain anglais qui s'inspire de ses dialogues dans sa manière d'écrire. Il n'opte pas pour une biographie classique mais préfère l'art du roman pour évoquer la vie du réalisateur. Il s'est même donné un modèle avec le "Ravel" de Jean Echenoz. Son personnage principal, la narratrice du récit, s'appelle Calista. Grecque de naissance, elle quitte Athènes avec son sac à dos en 1977 pour visiter les Etats-Unis et se retrouve à Los Angeles. Une rencontre va changer sa vie : elle partage un repas grâce à une amie de hasard avec le cinéaste d'Hollywood, Billy Wilder. Celui-ci remarque la présence de cette jeune fille intrépide et il l'invite à le rejoindre à Corfou pour lui servir d'interprète. Il va tourner le temps d'un fol été son avant-dernier film, "Fedora" en 1978. Jonathan Coe a justifié son choix ainsi : "J'ai toujours trouvé fascinante l'histoire derrière ce film, et poignante : cette situation affreuse où un grand réalisateur qui a connu tant de succès se retrouve abandonné par tous les grands studios parce que ses films les plus récents ont connu l'échec". Dans ce film, l'écrivain britannique sexagénaire perçoit le passage du temps et le poids des années. Calista se souvient de cette période cruciale pour elle quelques décennies plus tard. Elle vit à Londres avec son mari et ses deux grandes filles dont l'une traverse une période difficile. Compositrice de musique de film, elle ne signe plus de contrat. Les deux vies racontées, celle de Wilder et celle de Calista, se rejoignent dans ce constat lucide : "Reconnaître le moment où une période de notre vie est terminée et trouver un moyen de s'adapter à cet état de fait, de l'accepter". Ce roman virtuose se lit avec un intérêt certain, lié au talent irrésistible du magicien Coe. Une magie littéraire dans la construction du roman avec des retours passé-présent sur la vie de Wilder et de Calista, leur complicité bienveillante, leur passion commune pour le septième art. J'ai redécouvert ce cinéaste oublié, Billy Wilder, et j'ai envie de voir sa filmographie. Je me souviens encore de "Certains l'aiment chaud", un film jubilatoire qui m'avait marquée dans ma jeunesse. La littérature joue toujours la carte culturelle, d'un texte à un film, d'un film à un texte. Cette cohabitation littéraire et cinématographique est un des charmes irrésistibles de ce roman nostalgique et tendre. Une très agréable lecture pour l'été.
jeudi 29 juillet 2021
"Adieu Fantômes"
Le deuxième roman, "Adieu Fantômes", de l'écrivaine Nadia Terranova, se passe en Sicile, à Messine plus précisément. Ida, la narratrice, vit à Rome, s'est mariée et travaille à la radio en animant une émission sur des histoires vraies. Sa mère, restée à Messine dans leur appartement familial, l'appelle pour l'aider à ranger ses affaires personnelles. Le toit-terrasse de l'appartement présente des fuites qu'il faut aussi réparer avant de le vendre. Elles ont vécu dans ce lieu après la disparition inexpliquée du père il y a une bonne dizaine d'années. Cet ancien professeur de littérature latine, en proie à une dépression sévère, a fermé la porte de l'appartement et n'est jamais revenu chez lui : "Après des semaines d'immobilité dans le lit conjugal, il s'était levé, il avait éteint son réveil programmé à six heures et demie, et il était sorti de l'appartement pour ne jamais revenir". Est-il mort ou vivant ? Ce père fantôme hante la mémoire d'Ida et l'empêche même de vivre. Il s'est "décomposé en effluves aquatiques", mais, comme personne n'a retrouvé son corps, il peut réapparaître en "réclamant sa moitié de lit et son couvert à table". A vingt ans, Ida a fui sa Sicile et quand elle revient passer quelques jours à Messine, le passé lui revient en plein cœur et elle voit le spectre écrasant de son père partout. Elle retrouve son ancienne chambre "morte, envahie par les flots de souvenirs". Ainsi à treize ans, la narratrice est devenue la fille d'un "disparu" : "les vrais morts meurent, ils s'enterrent et se pleurent". Ida, adulte et vingt trois ans plus tard, cohabite avec la jeune adolescente orpheline. Pour tourner cette page indélébile, elle va vivre une expérience "flottante" car l'eau, l'élément aquatique, prend une grande place dans ses sensations. Elle songe à son père qui aimait nager, à la pluie qui dégouline sur la terrasse, à la mer proche, aux pleurs qui la dévastent la nuit, toutes ces notations symbolisant la douleur permanente. Ida enfin peut parler de ce chagrin à sa mère, règle ses comptes avec une ancienne amie, évoque son mari à la fois présent et absent, ses déambulations dans la ville entre mer et ciel. Ce très beau roman subtil et captivant, mêlant le réel et le surréel voire le fantastique, plonge le lecteur et la lectrice dans les méandres proustiens aux accents de Messine, reflétant les tourments de la narratrice. Sa culpabilité de ne pas avoir sauvé son père de la dépression, reste une blessure inguérissable : "Nous étions coupables, un homme dépressif avait quitté la vie parce que nous n'avions pas pu le retenir, nous voyions notre crime comme une tache écarlate et impunie". Elle trouvera pourtant le courage de se libérer du fantôme, ce fantôme qui a hanté sa vie, son père. Une écrivaine italienne de Sicile vient de naître avec ce roman émouvant sur le deuil et sur la perte... A découvrir.
mercredi 28 juillet 2021
"Comment les livres changent le monde"
Souvent, l'été est synonyme du mot "vacance" sans le s à la fin du mot. Les médias se mettent en mode pause, les journalistes se retirent dans leur résidence secondaire à la campagne ou en bord de mer pour revenir frais et reposés à la rentrée. Les informations se transforment en nouvelles (à part le virus !) creuses et sans grand intérêt. Je m'attendais au même dispositif sur France Culture avec beaucoup de rediffusion. Pendant cette période, il faut décompresser, se vider la tête, oublier les soucis quotidiens, se lâcher, s'adonner au farniente et autres slogans prônant l'insouciance. Cet interlude dure deux mois, une parenthèse nécessaire pour tous les salariés. C'est l'été, je pense au fleuve des enfers, le Léthé, dans la mythologie grecque qui personnifie l'oubli. Mais, si on ne veut pas sombrer dans la légèreté estivale, j'ai une recette revigorante pour lutter contre ce vide intellectuel : écouter une série passionnante, "Comment les livres changent le monde" sur France Culture en podcasts. Sur une idée originale de Régis Debray, l'Histoire des idées se profile à travers 13 livres qui ont bouleversé le monde depuis 1945. Le premier épisode concerne l'histoire du livre et sans le papier, sans les journaux, sans les informations, le mot démocratie serait une utopie. Balzac le raconte déjà dans "Les Illusions perdues" en 1837. La série se poursuit avec "L'existentialisme est un humanisme" de Jean-Paul Sartre, "La peste" d'Albert Camus, "Le Deuxième sexe" de Simone de Beauvoir, "1984" de George Orwell, "Tristes tropiques" de Lévi-Strauss, "Les Damnés de la terre" de Fanon, "Eichmann à Jérusalem" d'Hannah Arendt, "Le petit livre rouge" de Mao Zedong, "La plaisanterie" de Kundera, "Le Camp des saints" de Raspail, "L'Archipel du Goulag" de Soljenitsyne, "Surveiller et punir" de Michel Foucault, "Le Choc des civilisations" de Samuel Huntington. Le dernier épisode s'intitule "Et pour demain ?". Régis Debray a établi cette liste avec Didier Leschi en déclarant : "C'est l'examen de la dynamique des idées, non pas le produit livre, mais le ferment livre. Non pas la source mais les embouchures. Je trouve que c'était une façon originale de traiter la question - non pas, de quoi ce livre est-il le résultat mais - qu'en est-il résulté ?". L'idée retenue pour cette liste montre les différents courants d'idées qui se sont imposés au cours de la deuxième moitié du vingtième siècle. Ces livres fondateurs ont bouleversé le cours du monde. Les ouvrages de Kundera et de Soljenitsyne annoncent l'effondrement du Bloc de l'Est. Simone de Beauvoir amorce avec sa Bible féministe, la libération des femmes. Fanon annonce la décolonisation, Lévi-Strauss, la reconnaissance des peuples "sans écriture". Dans ma vie de libraire et de bibliothécaire, je diffusais ces livres importants et essentiels pour la pensée contemporaine à une exception : le Jean Raspail, trop polémique, dérangeant, considéré comme un brûlot contre l'immigration. Régis Debray l'a choisi pour révéler l'angoisse de l'Occident face aux invasions migratoires venues du delta du Gange... Ecouter cet ensemble remarquable de podcasts me réconcilie avec l'idée d'un été pensif, un été où l'esprit peut souffler partout, chez soi ou sur la plage, sur une montagne ou au bord d'une rivière. Après l'écoute de France Culture, place aux livres recommandés !
lundi 26 juillet 2021
"Rue Cinq-Mars"
Michel Crépu, écrivain et directeur de la Nouvelle Revue Française (NRF pour les intimes), a évoqué son père dans un récit aux allures proustiennes, "Un jour", publié en 2015. Ce récit bref et émouvant, "Rue Saint-Mars", (à peine 85 pages), se lit avec beaucoup d'intérêt. J'apprécie les chroniques souvent pertinentes de cet homme de lettres discret et efficace dans son blog de la revue. Dans son récit autobiographique, Michel Crépu raconte la vie de sa mère, couturière de métier à Paris, "Première main qualifiée" chez le couturier Lucien Lelong. Dès la première page, sa mère apparaît dans sa fin de vie, pensionnaire dans une maison de retraite : "Je n'aimais pas la chambre où ma mère est morte. (...) Elle semblait indifférente aux photographies de famille que nous avions placées sur sa table de chevet en même temps que le crucifix. L'indifférence de ma mère tenait d'une pierre grise, rêche, mystérieuse". L'univers de sa mère s'apparente à la description de Marcel Proust d'une France provinciale : "La province, ce n'est pas autre chose que le monde des traces et des échos enfuis, et en même temps, toujours là". Le narrateur retrace quelques souvenirs dans sa généalogie familiale : "J'écris comme cousait ma mère, millimètre par millimètre. Sans les mots, je ne suis que vacarme, un remuement de casseroles". Ses réflexions sur la famille parsèment le texte avec des expressions lapidaires : "Les familles ne sont que des agrégats en cours de désintégration lente". Au fond, il se pose la question de la personnalité étrange de sa mère, la trouvant "douce et dure" à la fois mais il sait qu'elle a aimé ses enfants. Il évoque aussi son métier de couturière dans un Paris chic, les années 60, les relations familiales et surtout sa vieillesse silencieuse : "Ma mère est devenue un morceau de silex. Le silex n'est pas causant, il ne réponde pas quand on lui parle, il est ce qu'il est". Le mutisme maternel l'interroge : "A quoi pense ma mère ? Ou bien : Qu'est-ce qui la pense ?". Michel Crépu avoue sa difficulté de décrypter cette femme sans histoire et qui restera à tout jamais un mystère insondable. Ce texte puzzle mélange les personnages, les souvenirs et les traces sans respecter la chronologie. Mémorialiste d'un passé insaisissable, il se heurte à une mère insaisissable. Un constat lucide pour cet écrivain subtil au style d'une élégance classique assez rare aujourd'hui.