Je poursuis ma découverte de Yasmina Reza avec son roman théâtral, "Anne-Marie la Beauté", édité chez Flammarion en janvier 2020. Ce texte a été joué au théâtre de la Colline. Anne-Marie Mille, une vieille actrice, évoque son passé en évoquant une amie, Gisèle dit Gigi, actrice et rivale plus célèbre qu'elle. Elle vient de mourir et sa disparition n'a pas "fait tellement de bruit". Cette remarque confirme à la narratrice cet adage : "Il ne faut pas oublier une chose, madame, dans notre monde, on tombe de haut". Anne-Marie, dans son long monologue, répond à une journaliste. Originaire du Nord, la comédienne, dans sa jeunesse, passe une audition à Clichy et interprétera des rôles secondaires au théâtre. Le cinéma ne s'est jamais intéressé à elle. Sa carrière plus que médiocre était due selon elle par un "visage qui n'allait pas" alors qu'elle se trouvait une ressemblance avec Brigitte Bardot. Son amie Gigi a raflé tous les beaux rôles comme Bérénice, Elvire et semble même avoir eu des liaisons avec Alain Delon et même Ingmar Bergman. Anne-Marie s'est sentie comme une "stagnante". Elle raconte aussi son mariage avec un mari très pragmatique qui lui a laissé un petit capital. Sa lucidité impitoyable lui fait dire : "Tu commences petites gens et tu finis petites gens". Son fils s'occupe un peu d'elle mais elle ne se fait aucune illusion sur lui : "Les enfants ne tiennent pas chaud très longtemps". Sa logorrhée est imprégnée de la banalité du quotidien : ses courses chez Picard ou Monoprix, sa prothèse au genou, sa toute petite famille, ses envies culinaires, sa jalousie envers Gigi. Les réflexions-clichés d'Anne-Marie reflètent une réalité prosaïque, dénuée de romantisme. Au fond, une vie au théâtre comme celle de la narratrice peut aussi se dérouler dans un anonymat obscur alors que son amie Giselle rencontre le succès. Cette vieille dame solitaire fouille son passé, cherche des traces heureuses sur sa vie d'avant et avec une verve populaire, elle revisite son destin de comédienne ratée avec une certaine ironie. La plume de Yasmina Reza s'épanouit dans ce registre caustique sur les hauts et les bas de toute existence, ses aléas, ses échecs comme ses succès. Anne-Marie éprouve certainement des regrets sur son manque de célébrité mais son amour des planches même dans des rôles plus que modestes a transformé sa vie. L'écrivaine rend hommage à ces comédiennes-ouvrières qui ont consacré leur existence au théâtre. L'écrivaine et dramaturge connaît ce milieu à merveille. Ce texte court, théâtral, ironique est un petit bijou littéraire...
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
lundi 28 juin 2021
jeudi 24 juin 2021
"Paris Fantasme"
Lydia Flem, écrivaine belge et psychanalyste, spécialiste de Freud, a toujours aimé les traces familiales surtout dans ses récits autobiographiques émouvants : "Comment j'ai vidé la maison de mes parents", "Panique", "Comment je me suis débarrassée de ma fille et de mon quasi-fils". Cette année, elle agrandit sa propre famille dans "Paris fantasme" en adoptant une rue, la plus petite rue de Paris, la rue Férou, située entre le Jardin du Luxembourg et la place Saint-Sulpice dans le VIe arrondissement. A la manière de Georges Perec, l'écrivaine s'est lancée dans une aventure littéraire d'une grande ampleur. Pari risqué, pari réussi. Cet ouvrage hybride de 500 pages réunit à lui seul un patchwork de textes : des souvenirs intimes, des histoires de vie, des biographies de célébrités, des recettes de cuisine, des extraits d'inventaire, des anecdotes historiques, des faits divers, etc. Elle s'est installée pendant cinq ans dans un studio de la rue Férou pour apprivoiser ce lieu traversé par des fantômes qu'elle veut retrouver grâce à la littérature. Lydia Flem se pose le dilemme du chez-soi, de la magie du verbe habiter : "Pas de maison sans l'épaisseur des souvenirs, la conscience du temps déposé, pas de sentiment d'être chez soi sans un peu de poussière... Combien de jours pour se sentir chez soi ? Faut-il s'en éloigner pour ressentir la joie des retrouvailles ?". Quels sont ces personnages croisés dans l'ouvrage ? Madame de La Fayette, Chateaubriand, Taine mais aussi Hemingway, Michel Déon, Fantin-Latour, Prévert et tant d'autres disparus qu'elle ressuscite. Des souvenirs personnels et furtifs refont surface dans sa mémoire : sa mère Jacqueline dans sa Fiat 600, résistante et rescapée d'Auschwitz. Il lui arrive aussi de dire "je" quand elle évoque la vie d'une comédienne ou du photographe Atget. Lydia Flem évoque avec admiration Man Ray, photographe et peintre surréaliste, installé dans un atelier glacial de la rue Férou. Mais la question de la perte reste lancinante pour la psychanalyste : "N'est-ce pas un projet absurde de s'attacher à tant d'inconnus pour étancher la curiosité sur ce qui se cache derrière les façades, les portes, les fenêtres d'une ruelle parisienne ? S'approprier l'espace. (...) Puis-je m'arrimer en un point au hasard ? "Faire maison" là où le hasard me dépose, comme une graine qui s'enracine où le vent l'a semée ?". Cet ouvrage érudit décrit un monde disparu qui revit sous nos yeux ébahis de lecteurs et de lectrices. La rue Férou n'a plus de secrets pour moi et dès que je retourne à Paris, je m'y rendrai en pélerinage pour lire le gigantesque poème de Rimbaud, "le bateau ivre" gravé sur un de ces murs. Grâce à Lydia Flem, j'ai relu Rimbaud, redécouvert Man Ray, ressenti la magie de ce quartier entre le Luxembourg et la place Saint-Sulpice. Un livre cadeau labyrinthique pour tous les amoureux et amoureuses de la Capitale. L'écrivaine résume son livre ainsi : "Singulière ruelle qui s'absente à ces deux bouts. Ses pierres recèlent des trésors d'histoires, de légendes, de questions sans réponses et des réponses sans questions. Une rue, dix maisons, cent romans. Paris Fantasme". Un livre magistral.
mercredi 23 juin 2021
"Un jour ce sera vide"
"Un jour ce sera vide" du jeune écrivain, Hugo Lindenberg, vient l'obtenir le prix du Livre Inter. Ce premier roman fascinant, édité chez Christian Bourgois, raconte l'histoire d'un garçon de dix ans en Normandie. Il s'ennuie durant cet été avec sa grand-mère à l'accent prononcé et avec une tante au caractère infernal dans une maison de famille. Il épie sur la plage "les familles normales" : "j'aurais bu leur sang si ça m'avait permis de comprendre ce que c'est que d'avoir une famille comme les autres". Un jour, le jeune garçon rencontre un exemplaire de ces tribus familiales normales en la personne de Baptiste. Ils scellent tous les deux une amitié en sacrifiant une méduse à l'aide d'un bâton. Le narrateur se sent "sauvé" par cette relation qui bouleverse sa vie d'orphelin. Il est seulement entouré de sa grand-mère compatissante et d'une tante visiblement dérangée. Les ombres du passé se révèlent flous et opaques : des parents disparus, le silence des survivants, la présence menaçante de sa tante. Seul, Baptiste symbolise le présent réel du narrateur. Par touches délicates, le narrateur se construit, grandit en observant les adultes autour de lui, en particulier la famille soit disant idéale de Baptiste. Il est souvent invité chez son ami et la mère de Baptiste protège le jeune garçon et l'entoure d'affection. Le narrateur éprouve souvent de la honte quand il compare la vie des siens avec celle des autres, de la jalousie quand son ami le délaisse pour des cousins. Il décrit son quotidien avec le prisme "impressionniste" en utilisant la méthode de Nathalie Sarraute dans "Tropismes". Le jeune écrivain rend hommage à cette grande dame du Nouveau Roman. Ces instants de vie se manifestent dans des micro événements : un baiser échangé avec Baptiste, une colonne de fourmis sur le carrelage de la cuisine, des rencontres anodines, des conversations sous-jacentes, la mer, la maison de vacances. Ce roman envoûtant et captivant trouble agréablement le lecteur(trice) dans une sarabande de sensations, de sentiments, d'impressions. Les monstres ne sont jamais loin pour le narrateur : des méduses aux humains, le pas est franchi. Le narrateur se voit lui-même comme une anomalie, comme une tâche alors que son ami baigne dans une normalité évidente. L'amitié entre les deux garçons illumine ce roman subtil et profond d'une écriture somptueuse. A lire cet été, un coup de cœur pour un premier roman, ce qui est très rare pour moi.
lundi 21 juin 2021
Atelier Lectures, 2
Mylène a choisi un coup de cœur exigeant qui demande un effort de lecture, Ce roman, "Apeirogon" de l'écrivain irlandais, Colum McCann, a été salué à la rentrée dernière et a obtenu le Prix du Meilleur Livre Etranger. Ce titre d'origine grecque signifie une figure géométrique infini de côtés. Deux personnages principaux : Rami, israélien, fils d'un rescapé de la Shoah, et Bassam, palestinien, dépossédé et humilié. Tous deux ont perdu leur fille : Abir et Smadar. Ces deux hommes étaient nés pour se haïr mais leur histoire douloureuse les unit dans le deuil et ils décident d'œuvrer pour la paix. Mylène a surtout précisé que la construction de ce roman protéiforme, puissant et original se déroule en fragments et n'est pas toujours facile à saisir. Ce texte ambitieux explore avec complexité le conflit israélo-palestinien d'une actualité brûlante. Régine a pris la parole pour sa liste des coups de cœur. Je cite en particulier : "Le dit du mistral" d'Olivier Mak-Bouchard, "L'esquisse d'un rêve" de Kristi Marja Baldursdottir; "Ce qu'il faut de nuit" de Laurent Petitmangin, "Pardonnable, impardonnable" de Valérie Tong Cuong, "Château de femmes" de Jessica Shaffuck. Régine a surtout évoqué celui qu'elle mettait en tête de ses préférences : "Le grand Art" de Léa Simone Allegria. Paul Vivienne, commissaire-priseur, a dispersé des palais entiers, des vieux tableaux, des objets d'art. Aujourd'hui, il semble dépassé par les réseaux sociaux et les enchères en ligne. Il découvre un mystérieux retable au fin fond d'une chapelle toscane. Il tient là son ultime chef d'œuvre. Ce roman passionnant selon Régine se lit comme un thriller et nous plonge dans le monde fébrile de l'art. Un roman à découvrir cet été. Sylvie a terminé les coups de cœur avec un roman de Cécile Pivot (la fille de Bernard), "Les lettres d'Esther". Esther est libraire à Lille. Elle organise un atelier d'écriture autour de la correspondance. Cinq personnes répondent à sa proposition : un couple à la dérive, un homme d'affaires blasé, une dame âgée solitaire, un jeune homme en deuil. Ce roman épistolaire semble vraiment très intéressant. Tous ces coups de cœur peuvent figurer dans nos listes des lectures estivales. J'ai évoqué la poursuite de l'atelier dès le mois de septembre avec, à l'affiche, l'écrivaine Yasmina Reza. J'espère que le virus ne réapparaitra cet automne. Nous nous retrouverons autour des livres et de la littérature pendant la saison 2021-2022 avec un plaisir renouvelé. Partager le bonheur de lire. Découvrir des nouvelles voix littéraires, S'ouvrir au monde grâce à la lecture. Stimuler sa curiosité. Maintenir et approfondir coûte que coûte l'héritage de la culture de l'écrit, des livres, de la pensée. Tout un programme.
vendredi 18 juin 2021
Atelier Lectures, 1
Enfin ! La saison 2020-2021 s'est résumée en deux séances : l'une en octobre et la dernière ce jeudi 17 juin. Deux ateliers en un an ! Et pourtant, la solidité du groupe m'a fait un plaisir immense et m'a rassurée sur l'avenir du groupe. Malgré le covid, la suspension des activités culturelles, l'absence des rencontres autour des livres et de la littérature, les lectrices étaient donc présentes cet après-midi sur une terrasse de bar à Chambéry. La jauge de six personnes nous a imposé ce rendez-moi à l'extérieur de la Maison de Quartier. J'étais donc ravie de retrouver ces lectrices motivées et je les cite tout particulièrement pour les remercier de leur fidélité : Régine, Mylène, Janelou, Pascale, Véronique, Danièle et Sylvie. Je n'avais pas donné de programme particulier après huit mois d'interruption. Nous avons donc abordé les coups de cœur de ces derniers mois. Danièle a démarré avec un roman singulier, "Le sanctuaire" de Laurine Roux. Une famille a trouvé refuge dans la montagne en pleine crise d'un virus apporté par les oiseaux. Le père pourvoie à la subsistance de sa femme et de ses deux filles et leur interdit toutes échappées hors du "sanctuaire". Gemma, la cadette, transgresse peu à peu les règles paternelles en rencontrant un ermite sauvage entouré de rapaces. Dans ce conte moderne, l'écrivaine décrit une nature souveraine et évoque une immense compassion aux hommes et aux femmes qui luttent pour leur survie. Le premier roman de Laurine Roux, "Une immense sensation de calme" avait obtenu le prix des libraires en 2018. Une jeune écrivaine à découvrir. Dans la liste des coups de cœur de Danièle, je retiens "Just kids" de Patti Smith, "Café vivre" de Chantal Thomas, "Le monde selon Garp" de John Irving, "Le sillon" de Valérie Manteau, "Le Pays des autres" de Leila Slimani. Pascale a pris le relais en choisissant "Un loup pour l'homme" de Brigitte Giraud. Ce roman se déroule pendant la Guerre d'Algérie. Antoine se retrouve infirmier à l'hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès car il ne veut pas tenir une arme. Ce soignant recueille les récits des "Appelés" qui racontent leur vie dans ce conflit. Ce roman "épique et sensible" parle aussi de fraternité et de solidarité. Dans sa liste de coups de cœur, j'ai noté "La douleur" de Marguerite Duras, "La cause des femmes" de Gisèle Halimi, "19 femmes, des femmes syriennes racontent" de Samar Yazbac, "Le consentement" de Vanessa Springora. Un choix de lectures fortes avec un esprit de solidarité envers de nombreuses femmes courageuses. Véronique a beaucoup aimé une histoire très plaisante, "Tout le bleu du ciel" de Melissa Da Costa, autour d'une échappée en caravane d'un jeune homme atteint de la maladie d'Alzheimer et qui traverse la France avec sa nouvelle compagne. Une aventure inédite, pleine de rebondissements, une lecture optimiste, ensoleillée. La suite lundi.
mercredi 16 juin 2021
"Une maison sur l'eau"
Les Editions Albin Michel proposent, "Une maison sur l'eau" d'Emuna Elon, écrivaine israélienne, souvent primée dans son pays. Journaliste de renom, militante des droits des femmes, elle enseigne aussi le judaïsme, l'hassidisme et la littérature hébraïque. Son personnage principal, Yoël Blum, écrivain cultivé, pratique sa religion avec rigueur. Il est né à Amsterdam mais sa mère ne désirait pas qu'il retourne dans ce pays, maudit à ses yeux. A la fin de la Seconde Guerre Mondiale, sa mère avait quitté la Hollande pour s'installer en Israël avec sa sœur aînée, Néty. Des décennies plus tard, l'écrivain accepte de se rendre à Amsterdam pour promouvoir son dernier livre. Il découvre la ville comme un touriste curieux. Quand il pénètre dans le Musée juif, il aperçoit fugitivement sur un écran sa mère et sa sœur qui passent en boucle. Ce film d'archives montre un mariage et sa mère porte dans les bras un petit bébé. Il ne se reconnaît pas dans ce bébé et l'homme à côté de sa mère est-il son père ? Yoël se sent pétrifié devant ces images surgies d'un passé refoulé. Sa mère aurait-t-elle caché un secret de famille ? Elle vient de mourir et seule, sa sœur lui révèle que sa mère voulait taire la vérité sur cette période tragique. Le narrateur se met en quête de ce passé occulté en repartant dans sa ville natale pour s'y installer pendant plusieurs mois dans un hôtel proche de l'immeuble où vivait sa famille. Il va tenter de reconstituer le puzzle de son enfance. Le texte se juxtapose en deux parties : la déambulation de l'écrivain dans cette ville fascinante et la narration de la vie de ses parents à cette époque. Soixante-dix ans plus tôt sous l'Occupation nazie, les juifs ont subi les lois raciales, ont été déportés massivement dans les camps. Le narrateur reconstitue avec précision la vie quotidienne de sa famille dans cette ville, pourtant réputée tolérante. Un conseil juif, constitué par les chefs de famille les plus fortunés, collaborait naïvement avec les nazis pour essayer de sauver leurs compatriotes. Les rafles s'intensifiaient et la mère de l'écrivain a réussi à s'échapper pour rejoindre Israël. Dans ce chaos, beaucoup de familles confiaient leurs enfants à la Résistance qui les mettaient à l'abri à la campagne. Certains enfants n'ont jamais été réclamés par leurs parents, disparus dans les camps. Le narrateur évoque aussi la figure symbolique d'Anne Frank qui relate dans son journal cette période terrible de sa clandestinité pour sauver sa vie. Le roman est construit autour de l'ultime révélation sur l'identité de ce bébé. Emuna Elon retrace cet univers avec une émotion contenue et la narration basée sur un passé tragique et un présent incertain pose la question des origines, de l'insupportable réalité que représente la Shoah. Ce roman poignant retrace un voyage dans un passé tragique où malgré l'horreur de ces ténèbres, l'amour d'une mère pour ses enfants prend une dimension universelle. Ce fils perdu va enfin découvrir la vérité sur ses origines et se reconcilier avec la mémoire familiale. Un roman grave et profond.
lundi 14 juin 2021
"Les morts ne nous aiment plus"
Philippe Grimbert, écrivain et psychanalyste, est connu du grand public grâce à son roman, "Le secret", prix Goncourt des Lycéens en 2004 et adapté au cinéma par Claude Miller en 2007. Cette année, il publie son dixième roman, "Les morts ne nous aiment plus", chez Grasset. Le personnage central s'appelle Paul, psychologue et écrivain. Il donne des conférences sur le deuil, sa grande et unique spécialité. Il se sent lui-même en danger car son cœur lui fait des misères. Il est opéré d'urgence après son arrêt cardiaque et une pile implantée dans son organe déficient va lui permettre de poursuivre son chemin de vie malgré cette alerte angoissante sur sa santé. Mais le vrai drame surgit quand son épouse, Irène, dépressive depuis longtemps, se tue en voiture sur le lieu même où ses parents ont perdu la vie dans un accident suicidaire. Paul est dévasté par ce deuil, un deuil insupportable à ses yeux. Il se sent coupable de la mort de sa femme qu'il n'a pas su retenir. Paradoxalement, lui, le spécialiste du deuil, n'arrive pas à surmonter cette épreuve. Il rencontre un ami musicien qui lui conseille une solution pour atténuer son chagrin d'homme inconsolable. Il accepte un contrat avec un énigmatique entrepreneur, Jacod Shade, qui fait parler les morts. Irène va devenir un avatar informatique avec toutes les données que son mari va communiquer à l'équipe du laboratoire. Ce pacte diabolique isole le narrateur car il cache ce secret à sa fille et à ses amis. La société, baptisée Ternity, lui propose un rendez-vous quotidien avec son ex-femme avec laquelle il entame un dialogue régulier. Cet avatar virtuel atténue malgré tout son chagrin. Ce tête à tête imaginaire finit par lasser le veuf inconsolable. Philippe Grimbert revisite le mythe d'Orphée et d'Eurydice pour illustrer la relation post-mortem qu'il entretient avec sa femme disparue. Ce roman surprenant aborde la question du deuil, de l'intelligence artificielle, des grandes manœuvres de l'homme "augmentée" entre un cœur soutenu par la technique et une épouse fantomatique informatisée. Il semblerait qu'une société japonaise a mis au point un logiciel capable de faire revenir les disparus et ainsi alléger l'épreuve terrible du deuil. L'écrivain psychanalyste dénonce à travers son roman les illusions technologiques pour conjurer la mort. Seule, la littérature possède un parfum d'éternité. Le pauvre mari en question se résout à l'inéluctable et reprend sa vie d'avant : il fait son deuil comme on dit dans le langage familier et il se remet à écrire pour renaître à soi. Un bon et percutant roman.