Je profite de la pause estivale pour me balader dans les lignes de mes écrivains préférés : des chemins de mots à l'ombre ! J'ai saisi dans ma bibliothèque le tome 4 de Colette car j'aime me retrouver dans son monde, une France disparue, décrite dans une prose inimitable et poétique. L'écrivaine était une gourmande dans tous les domaines et dans chaque page, je devine un amour inconditionnel et farouche de la vie. J'ai donc découvert "Le Fanal bleu", son dernier texte, écrit entre 1947 et 1949. Tous les événements racontés dans cet essai autobiographique se situent après 1946. "Le Fanal bleu" ressemble à un testament moral, un bilan lucide d'une existence consacrée à la littérature. De Genève à Paris, du Beaujolais à Grasse, elle relate ses escapades et ses rencontres dont celles avec Jean Cocteau. Et comme dans chaque livre de Colette, apparaissent les chats et les chiens qu'elle adorait, des évocations sur son quotidien, sur le jardin du Palais Royal, sur son entourage immédiat. Elle évoque avec un courage particulier sa vieillesse et ses infirmités. Un grand chapitre est réservé à Marguerite Moreno, sa grande amie intime. Ce journal un peu décousu, un peu désordonné sur des anecdotes de sa vie possède un charme désuet et nostalgique. Elle avoue ses propres faiblesses physiques étant handicapée pour marcher et pour se déplacer. Mais, avec sa force vitale, elle relativise ses douleurs diverses dues à l'âge et se résigne, avec une dose magnifique de sagesse, son propre déclin inévitable. Comme elle est "confinée" dans son appartement du Palais Royal en raison de sa santé précaire, elle s'entoure autour de son bureau divan, de tous les cadeaux qu'elle reçoit, des centaines de lettres, des visites de ses fidèles et surtout de ses papiers précieux sur lesquelles elle compose cet hymne à la vie. Même la douleur, elle veut la dompter : "Surtout, j'ai la douleur, cette douleur toujours jeune, active, inspiratrice d'étonnement, de colère, de rythme, de défi, la douleur qui espère la trêve mais qui ne prévoit pas la fin de la vie, heureusement, j'ai la douleur". Dans un autre passage, elle définit son quotidien ainsi : "Choisir, noter ce qui fut marquant, garder l'insolite, éliminer le banal, ce n'est pas mon affaire, puisque la plupart du temps, c'est l'ordinaire qui me pique et me vivifie". Vivifiante Colette ! Lire cet été quelques uns de ses livres que je n'ai pas lus encore me procure un plaisir anticipé et je savoure par avance toutes ces heures de lecture ensoleillée.
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
lundi 24 juillet 2023
vendredi 21 juillet 2023
"Denier du rêve", Marguerite Yourcenar
Tous les étés, j'éprouve le besoin de lire et relire mes chers classiques que j'ai trop abandonnés depuis des années. L'air du temps, le goût des nouveautés, les nouveaux auteurs et autrices, ceux et celles que je suis à la trace depuis toujours, m'ont éloignée des lectures essentielles. Dans ce retour aux classiques, j'ai relu récemment "Denier du rêve" de Marguerite Yourcenar, ma chère Marguerite que j'aime presque autant que ma chère Virginia (Woolf, évidemment). En 1934, elle publie aux Editions Grasset, un récit "romain" dont la version définitive paraîtra chez Plon en 1959. Une journaliste du Monde évoquait ce texte en définissant l'art du roman de Marguerite Yourcenar : "Elle polit ses livres comme l'océan ses galets jusqu'à ce qu'ils acquièrent une forme définitive". L'écrivaine vit en Italie dans les années 30 et elle s'est inspirée d'un attentat manqué contre Mussolini, perpétré par une Anglaise. Elle compose dans ce roman original une histoire qui réunit quelques personnages reliés entre eux en utilisant une pièce de monnaie de dix lires. Les monologues se succèdent : le médecin Alessandro Sarte, l'intellectuel idéaliste Carlo Stevo, le peintre Clément Roux, le jeune Massimo, un parfumeur et d'autres personnages. Chacun s'exprime en solo et forme un concert de voix polyphoniques. La figure centrale s'appelle Marcella, une militante anarchiste. Elle rate son attentat antifasciste et se vit comme une héroïne de l'Antiquité, une Antigone italienne. Chaque personnage symbolise aussi une figure mythologique. Marguerite Yourcenar connaît parfaitement le monde mythologique antique et elle recrée une Rome mussolinienne, peuplée de fantômes. Les temporalités se juxtaposent ainsi entre un fait historique (bien oublié aujourd'hui) et des personnages inspirés des mythes. J'ai retrouvé en lisant ce roman peu connu et un peu complexe, les thèmes forts de l'écrivaine : le Temps et l'Histoire. Avant de rentrer dans le roman, il faut absolument lire la préface où Marguerite Yourcenar présente sa démarche littéraire et sa vision tragique de l'Histoire. Elle précise son objectif ainsi pour le "Denier du rêve" : "L'un des premiers romans français à regarder en face la creuse réalité cachée derrière la façade boursouflée du fascisme".
mercredi 19 juillet 2023
"Piliers vivants", Régis Debray, 2
Régis Debray met au sommet de ses admirations littéraires, Julien Gracq, "l'homme rangé dérangeant", "le rebelle très boutonné", "le petit prof, un cartable à la main". Il célèbre chez cet écrivain singulier la notion de "paysage-histoire", et ajoute "Cela ne manque pas de préscience : c'est dans les zones frontières que se passent les choses cruciales". Il faut se souvenir du roman emblématique de Julien Gracq, un chef d'œuvre de la littérature française, "Le Rivage des Syrtes" que Régis Debray évoque ainsi : "Les pourtours du rivage des Syrtes, où s'entremêlent l'excitation de l'inconnu et le pressentiment de l'inexorable, l'effondrement tout en douceur d'un vieil empire". L'auteur connaissait bien ce grand écrivain des bords de la Loire qui utilise la langue française "d'avant" qui ne sera peut-être plus comprise dans quelques années. Constatant le phénomène de "l'analphabétisme galopant", Julien Gracq poursuivait sa mission d'écriture somptueuse "sans s'arracher les cheveux". L'auteur conseille avec un esprit moqueur à nos écologistes politiques de lire Gracq dans son souci permanent d'une nature préservée. Le véritable lieu de naissance de Régis Debray se nomme Littérature. Tous les textes de l'abécédaire illustrent cette passion originelle. Un chapitre m'a particulièrement amusée. Intitulé "Vitesse", Régis Debray dénonce cette "accélération du monde" : "On veut tout tout de suite. Où êtes-vous donc partis, longueurs balzaciennes, tunnels proustiens, préliminaires sadomasos, vacances bretonnes, sans télévision ?". Il se souvient de cette question : "Quel bouquin j'emmène ?" et notre narrateur jubilatoire égrène les sagas de l'époque, les "Jalna", les "Thibault", "La chronique des Pasquier", "Les hommes de bonne volonté", nos séries écrites d'autrefois. Quelle belle nostalgie d'un temps où la lecture réservait des moments de silence et de quiétude ! Il termine son hommage à la littérature en évoquant Marguerite Yourcenar et son roman intemporel "Le coup de grâce". Cet éloge m'a donné envie de le relire cet été. Je citerai sa définition du "miracle littéraire qui saisit au passage, non l'air mais l'or du temps". La question de l'âge revient aussi à travers les lignes qu'il nomme "Obsolescence", un portrait de Régis Debray, soi disant inadapté aux mœurs actuelles, et racontées avec un humour détonnant. Un beau récit autobiographique, ce portrait de cet intellectuel français, lucide et honnête dont la principale qualité s'appelle "gratitude".
mardi 18 juillet 2023
"Piliers vivants", Régis Debray, 1
Régis Debray est le premier écrivain philosophe à publier son dernier opus, "Où de vivants piliers" dans une nouvelle collection très prometteuse, "La Part des autres" chez Gallimard. Ce titre, tiré du poème, "Correspondances" de Baudelaire, se présente sous la forme d'un abécédaire, forme très plaisante pour parcourir cet exercice d'admiration. Affaibli par un accident vasculaire cérébral, l'auteur rend un hommage émouvant à tous ses aînés préférés de la littérature française. Un régal de lecture ! A 82 ans, Régis Debray conserve son éternel esprit de jeunesse et cultive avec maestria son traditionnel humour caustique. La gratitude, ce sentiment rarissime de nos jours, se manifeste dans ce beau texte, l'un des meilleurs de notre "Gaulliste de Gauche" comme il se définit avec une certaine ironie. Il rappelle la beauté de la littérature, bien supérieure à tous les engagements politiques en "isme" dont il est revenu, lui l'ex-militant révolutionnaire, ami du "Che" et de Fidel Castro. Conseiller de François Mitterrand dans les années 80, il peut parler de "politique" sans jamais ennuyer en utilisant un style percutant, inspiré de son expérience. Les écrivains admirés (peu de femmes, hélas) sont pour lui des "incitateurs ou excitants" ou des "intercesseurs ou éveilleurs" comme l'écrivait Julien Gracq. Il veut régler une dette avant de "s'éclipser", régler une dette envers ceux qui l'ont construit. D'Aragon à Yourcenar, les chapitres se succèdent à un rythme endiablé et sautillant et pour tous les "férus" de littérature, se balader dans ces lignes nous propulse dans les sommets d'une culture à "l'ancienne". Quand il évoque sa bibliothèque - un chapitre savoureux - le livre, les maisons d'écrivain, les voyages, son style ciselé et dynamique, son humour caustique provoquent souvent un sourire du lecteur(trice). Je sens résonner en lui un amour des livres, une passion communicative. Ses admirables admirés de la littérature : Perec, Gary, Genevoix, Barthes, Mauriac, Cordier, etc. Sur Proust, il écrit : "Chacun son Proust, c'est évident, mais c'est le dernier le meilleur, celui qui nous rejoint en fin de course". Il ne s'empêche pas de parler des "maudits" comme Céline et Morand : "Des imbuvables peuvent distiller de l'élixir". Mais son préféré le plus emblématique, celui qui symbolise l'essence même de la littérature s'appelle Julien Gracq ! (La suite, demain)
lundi 17 juillet 2023
Milan Kundera, un géant de la littérature
Alain Finkielkraut a reçu dans son émission, "Répliques" sur France Culture, Florence Noiville, journaliste du journal Le Monde, et surtout une amie du couple Kundera. Elle a écrit une biographie sur Milan Kundera que j'ai tout de suite achetée pour approfondir ma connaissance de cet écrivain au destin exceptionnel. La journaliste relatait la maladie de l'écrivain "qui était tombé dans l'oubli" et je n'ai pas été étonnée d'apprendre son décès à 94 ans. J'avais choisi quelques un de ses romans dans le cadre de l'Atelier Littérature et le redécouvrir en relisant mes Pléiades a ensoleillé mes lectures hivernales. Le lire vingt ans après m'a encore plus enthousiasmée car prendre de l'âge comporte quelques avantages appréciables comme du temps libre pour lire mieux, une attention plus approfondie, une curiosité plus affûtée. Dans les deux Pléiades publiées en 2011, il a exigé une absence d'indices biographiques et refusait l'effet "people" littéraire. Il ne désirait pas se mettre "en lumière" et privilégiait "la fugue intime". Se définissant comme un romancier (et non un dissident), il vivait littérature, respirait littérature, rêvait littérature, analysait la littérature dans ses divers essais comme "L'art du roman" et les "Testaments trahis". De "L'insoutenable légèreté de l'être" à "La Plaisanterie", du "Livre du rire et de l'oubli" à "Risibles amours", sans oublier ses derniers romans comme "L'Ignorance", j'ai tout relu pendant quelques mois, revisitant sa planète si particulière. Il s'empare de la fiction pour illustrer ses idées fondamentales : la lutte contre les ennemis de la liberté, tous ces "ismes" tel le totalitarisme communiste, le dogmatisme religieux, l'optimisme béat, le romantisme utopique et surtout, le lyrisme de la jeunesse et l'impérialisme. Mais, il préférait aussi évoquer l'amour dans les intrigues de ses fictions. Milan Kundera s'attachait sans cesse à explorer la condition humaine : "dévoiler un aspect inconnu de l'existence" en lui donnant une forme littéraire : "L'écrivain s'inscrit sur la carte spirituelle de son temps, de sa nation, sur celle de l'histoire des idées". Héritier légitime de Rabelais, de Cervantès, de Diderot et de Kafka, il cultive la fantaisie, le jeu, la liberté, l'ironie, mais aussi le désenchantement, la désillusion. Des amis écrivains le décrivent comme "un homme courtois, pudique, drôle, intelligent et rigoureux". Milan Kundera nous a quittés mais son âme reste avec nous dans toutes ses œuvres dont l'une porte le titre "L'Immortalité". C'est aussi ça la littérature : une porte vers l'éternité.
mercredi 12 juillet 2023
"La Famille", Naomie Krupitsky
Paru en novembre 2021 aux Etats-Unis, ce premier roman, "La famille" de Noamie Krupitsky, a connu un succès fulgurant, un phénomène rarissime pour une écrivaine inconnue. La maison Gallimard le publie à son tour dans l'excellente collection, "Du monde entier". Tous les ingrédients du roman se mélangent pour composer une saga très séduisante : le milieu sulfureux de la Mafia, l'amitié soudée entre deux petites filles, une écriture subtile et la densité du sujet. L'écrivaine s'est inspirée de Mario Puzo, auteur du "Parrain", publié en 1970 et de la série culte, "Les Soprano". Elle a situé cette histoire dans un New York du début du XXe siècle, de 1928 à 1948, quand les immigrants venus du monde entier reconstituent des communautés, les unes à côté des autres. Deux amies, Sofia et Antonia, grandissent au sein du clan, "La famille", d'origine sicilienne. Leurs pères respectifs travaillent pour la Mafia sans le dire vraiment à leurs filles. Elles ressentent bien leur exclusion à l'école, leur marginalisation et cet ostracisme feutré renforce leur lien. Comment fonctionne la mafia ? Sous forme de protection d'un commerce en échange d'une contribution, des trafics d'alcool, de drogue, etc. La corruption atteint des couches de la société : policiers, politiques, syndicalistes. Cette pieuvre gangrène une partie de la population. Ce sont des hommes qui s'occupent de ces affaires sensibles et glauques. Les femmes restent cantonnées dans leur maison et s'occupent des enfants en fermant les yeux. Sofia, l'intrépide et Antonia la sage, fréquentent la même école, partagent repas et sorties et se voient sans cesse. Leurs mères encouragent cette amitié jusqu'à leur maturité. Mais, la vie va peu à peu les séparer. Pourtant elles poursuivent la tradition familiale en épousant chacune un "soldat" de la "Famille". Ce roman puissant et romanesque se lit avec plaisir et l'on suit les états d'âme des deux personnages féminins avec beaucoup de curiosité. Sofia va basculer dans la violence du clan en prenant la place de son père. Antonia sera plus tourmentée par ce monde dangereux se souvenant de l'exécution de son propre père par ses collègues sans scrupules. Naomie Krupistky évoque avec un talent certain la problématique de la "secte" maffieuse entre le besoin de protection et l'aspiration d'une délivrance. Cette fresque familiale se lit d'une traite !
mardi 11 juillet 2023
"Rétrécissement", Frédéric Schiffter
J'ai rencontré Frédéric Schiffter, philosophe et écrivain, à Biarritz lors d'une conférence philosophique sur la notion de l'âme. J'ai discuté avec lui quelques minutes pour la dédicace de son livre. Quand j'ai appris qu'il venait de publier un roman, je l'ai tout de suite lu avec beaucoup d'intérêt. Le narrateur s'appelle Baudoin Villard. Il enseigne la philosophie dans un lycée catholique et compose quelques ouvrages qui ne rencontrent qu'un succès relatif. Déjà divorcé, il se prépare à un deuxième divorce. Ses relations féminines le laissent perplexe et abattu. Federica, une femme pragmatique, détestable et riche, travaille dans l'immobilier et se moque totalement de la philosophie. Leur couple ne pouvait que se fracasser sur le mur du réel. A la quarantaine, il traverse une crise existentielle sans précédent. Comme il se sent de plus en plus fragilisé, il décide de consulter un psychiatre. Celui-ci craint qu'il ne souffre du syndrome d'Alceste, un trouble de l'humeur, provoquant des épisodes psychotiques. Il se met en congé maladie. Son mal être et la perte de poids commencent à le "rétrécir", à l'amoindrir, à l'affaiblir. Comment lutter contre cette pente fatale, ce glissement progressif vers le pire ? Le narrateur tente des solutions. Il tombe amoureux d'une jolie quadragénaire mais elle est mariée et choisira son mari lorsque celui-ci est muté dans un pays étranger. Pas de chance pour notre narrateur déprimé. L'amitié avec un voisin âgé le rassure un temps mais cette relation ne l'aide pas à surmonter sa chute psychique. En écrivant ce roman d'une noirceur évidente, Frédéric Schiffer brosse le portrait d'un "double" qui lui ressemble beaucoup. Il cite ses penseurs préférés : Schopenhauer, Thomas Bernhardt, Montaigne. Il développe ses obsessions familières : sa méfiance maladive envers la société, son allergie totale à la notion de groupe, son esprit anarchiste et rebelle mais aussi un pessimisme à la Unamuno, un philosophie espagnol, auteur du "Sentiment tragique de la vie". Cet antihéros ne croit pas à grand chose et son pessimisme désespéré l'isole d'autrui. Il avoue qu'il "n'a aucun talent pour tisser de nouveaux liens". Le narrateur sombre peu à peu dans une forme de folie et sa chute lucide me rappelle l'univers de "L'Etranger" d'Albert Camus. Ce roman raconte les dégâts psychiques de la dépression et l'auteur, pourtant amateur de légèreté et de plaisir dans sa vie océanique à Biarritz, a choisi la gravité et la pesanteur pour son héros malheureux. Un roman surprenant et philosophique à découvrir tout en conservant un "bon moral" !