Michel Houellebecq a donné naissance à son huitième roman, très attendu par ses lecteurs et lectrices. Cette dystopie, "Anéantir", a pris l'apparence séduisante d'un beau livre cartonné d'une blancheur candide, une édition de luxe, accompagnée d'un signet rouge pour marquer les 733 pages. L'éditeur Flammarion a accepté les conditions de son écrivain en "or". Il sait que cet ouvrage va dépasser les deux cents mille exemplaires, ce qui est assez rare aujourd'hui. La campagne publicitaire et commerciale a commencé en décembre, ce qui semble un peu inutile pour un auteur aussi réputé. Evidemment, il faut un certain temps pour lire ces centaines de pages houellebecquiennes. Son huitième roman va-t-il surpasser le prémonitoire "Soumission" en 2015 et l'explosif "Sérotonine" en 2019 ? Ce romancier "balzacien" du XXIe siècle (il déclare souvent son amour de la "Comédie humaine") se lit toujours avec un intérêt certain même si, parfois, il sature son texte de considérations sociales et sociétales. Dans son dernier opus "Anéantir", notre Michel national et international (le français le plus traduit dans le monde) raconte l'histoire d'un "héros" qui peut ressembler à Monsieur Tout le Monde. Nous ne sommes pas dans le monde stendhalien ou proustien où la vie est magnifiée par l'amour et par l'art. L'intrigue se situe en 2026, soit quelques mois avant le début de l'élection présidentielle de 2027. Paul Raison, un quasi quinquagénaire et personnage central, travaille auprès du Ministre de l'Economie, des Finances et du Budget, Bruno Juge, le sosie de notre ministre actuel, Bruno Lemaire. Le climat politique est inquiétant car des attentats terroristes sophistiqués se propagent en Europe sans faire de victimes humaines : piratages informatiques, explosion d'un porte-conteneurs, saccage d'une banque de sperme, etc. Les motivations des auteurs semblent difficiles à évaluer, à analyser et surtout la traque de ces criminels semble perdue d'avance. Le père de Paul, Edouard, retraité, est un ancien membre des services secrets et avant qu'il ne soit atteint d'un AVC invalidant, il menait sa propre enquête sur les attentats. Sa compagne l'assiste avec amour dans sa maladie car il est placé dans un établissement hospitalier. L'auteur consacre quelques pages sur les maltraitances des résidents dans les EHPAD. Autour de Paul, sa femme, Prudence, également fonctionnaire, entretient avec lui une relation distante et s'intéresse à la mode vegan. Dans leur bel appartement parisien, ils cohabitent avec une lassitude indifférente. Leur relation ressemble à un "désespoir standardisé". La sœur de Paul, Cécile, catholique pratiquante, mariée à un notaire conservateur, habite Arras et vote pour le "Rassemblement national". Son frère cadet, restaurateur d'art, est marié à Indy, une femme dominatrice au caractère détestable. Dans ce portrait d'une famille hétéroclite et éclatée, l'auteur dresse en parallèle un rapport pessimiste (ou lucide) sur la France d'aujourd'hui. Passent dans le texte des allusions sur les panneaux solaires, la campagne électorale, les boomers, l'écolo fascisme, la misère sexuelle, l'euthanasie, les rêves, les nouvelles technologies, etc. Ce grand marché contemporain sous la critique acérée de l'auteur est l'un des marqueurs de la prose houellebecquienne. Il évoque aussi des journalistes médiatiques comme David Pujadas, François Lenglet ou Michel Drucker. Cette fresque familière d'un quotidien télévisualisé ne manque pas d'ironie caustique. Guy Debord, le pape de la société du spectacle, aurait bien apprécié ce roman labyrinthique sur la société actuelle. (La suite, demain)
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
mardi 1 février 2022
vendredi 28 janvier 2022
Rubrique Cinéma : "Une jeune fille qui va bien"
Sandrine Kimberlain, actrice française de talent, a décidé de prendre la caméra et son premier film, "Une jeune fille qui va bien" vient de sortir sur les écrans. C'est l'été 42 à Paris. Irène, (interprétée par Rebecca Marder) adore la vie et le théâtre en particulier. Jolie, insouciante, intelligente, la jeune fille croque ses vingt ans avec appétit. Elle vit chez son père (André Marcon), avec son frère Igor (Anthony Bajon) et sa grand-mère Marceline (Françoise Widhoff). Elle suit des cours de théâtre pour préparer un concours du Conservatoire et rêve aussi à son premier amour. Les jours passent dans une certaine allégresse de sa jeunesse prometteuse. Amis présents, famille aimante, études passionnantes, tout semble aller au mieux pour elle. Mais, l'inquiétude commence à percer chez le père et chez la grand-mère. Ils apprennent qu'il faut se déclarer comme juif à la préfecture de Paris. Irène ne mesure pas ces "contrariétés" dues à leur identité. Elle tombe enfin amoureuse d'un jeune homme, assistant de son médecin de famille qu'elle voit pour des évanouissements récurrents. Mais, un jour, Irène est obligée de porter l'étoile jaune. Il leur faut aussi déposer leurs vélos et leur téléphone à la Préfecture. Irène malgré tous ces événements ne peut pas imaginer le pire : "On n'a pas la peste, quand même !". L'examen approche pour Irène et son amie qui préparent une pièce de théâtre de Marivaux. Des scènes insouciantes se succèdent dans la vie de la jeune fille : répétitions, repas de famille, rencontres avec son amoureux, fêtes amicales. Le tragique de l'histoire surgit en une seconde quand la jeune fille, attendant les résultats de son concours, est dénoncée par une serveuse de bar. Un homme de la Gestapo se tient derrière elle et le film se termine sur cette image effrayante. Pour la réalisatrice, le film exclut le symbolique de la période nazie : pas de drapeaux, pas de soldats allemands, aucun S.S. en vue. Pourtant, la menace monte crescendo pour les citoyens juifs. Face à ce drame tragique, Irène symbolise l'hymne à la vie, à la culture, à l'amour et à l'amitié. La jeune comédienne, issue de la Comédie-Française illumine ce film par sa beauté espiègle, par son innocence et par sa joie de vivre. Quand on a vingt ans en 1942, la réalité morbide et tragique d'une France occupée semble irréelle. Sandrine Kimberlain s'est inspirée de journaux intimes relatant cette époque comme celui d'Helen Berr. La critique a soulevé l'aveuglement de la jeune Irène sur l'actualité de l'Occupation et de la déportation des Juifs. Ce beau film sensible et sobre pose la question permanente de l'antisémitisme, une question essentielle encore vive de nos jours. Un rappel historique salutaire pour ne jamais oublier.
mercredi 26 janvier 2022
Atelier Littérature, 3
La séance de ce jeudi s'est terminée avec les coups de cœur des lectrices. Annette a beaucoup apprécié le livre de Rachid Benzine, publié au Seuil. De Sarcelles à la frontière kurde en passant par la Syrie, le petit Fabien, devenu Farid, raconte sa nouvelle vie qu'il ne comprend pas. Loin de l'insouciance de l'enfance, il est confronté à l'horreur du camp et du totalitarisme islamiste. Ce petit garçon écrit pourtant des poèmes, Poignant et d'une grande humanité, ce roman pose la question de la protection des enfants face à des parents bourreaux. Ce voyage au bout de l'enfer dénonce le fanatisme, l'endoctrinement et la barbarie. Odile a changé de registre en évoquant une saga très agréable à lire, celle des "Cazalet" de l'anglaise Elizabeth Jane Howard en quatre tomes : "Etés anglais", "A rude épreuve", "Confusion", "Nouveau départ", publiés à la Table Ronde. Cette fresque familiale démarre en 1937 en Angleterre dans le Sussex. Dans la grande propriété de Home Place, la famille au grand complet se réunit avec épouses, enfants et gouvernantes. Les intrigues se succèdent dans un climat d'incertitudes car la guerre approche. Quelques lectrices ont parlé de la très bonne série anglaise, "Downtown Abbey" en six saisons qui rappelle la saga des Cazalet. On peut aussi se souvenir du succès sans précédent des "Jalna" de la canadienne Mazo de La Roche. Régine a choisi un récit étonnant, "La grâce" de Thibaut de Montaigu, publié dans la collection "J'ai Lu". Le narrateur explique qu'il a sombré dans une vertigineuse dépression. Il n'avait plus le goût de vivre. Quand il a pénétré un jour dans une chapelle d'un monastère, il a été touché par la grâce. Pourtant athée, cette révélation provoque une incompréhension en lui. Il va chercher des réponses auprès d'un oncle devenu prêtre franciscain après une vie dissolue. La foi reste un mystère... Mylène a découvert une petite nouvelle glaçante d'Alain Damasio, "Scarlett et Novak" qui l'a frappée. L'auteur dénonce l'emprise des écrans et des smartphones sur nos vies. Danièle a parlé du premier roman de Mariette Navarro, "Ultramarins". A bord d'un cargo qui traverse l'Atlantique, l'équipage décide un jour, d'un commun accord, de s'offrir une baignade en pleine mer. La commandante accepte cette transgression qui aura des conséquences funestes sur leur traversée. Odile a évoqué le roman de deux sœurs, Anne et Claire Berest. En 1908, Gabrielle Buffet, une jeune femme indépendante et féministe, rencontre le peintre Picabia. Ce roman très documenté suit le parcours atypique de cette femme sulfureuse qui brise les carcans de la société. Elle rencontre Marcel Duchamp, Apollinaire, les dadaïstes, les précurseurs de l'art abstrait. Et défilent aussi les capitales incontournables de l'art : Paris, Berlin, Zurich, Barcelone, New York, etc. Les sœurs Berest ont en fait relaté la vie très tempétueuse de leur arrière-grand-mère. Voilà pour les coups de cœur des lectrices de l'atelier. Nous nous retrouvons le jeudi 10 février pour partager quelques lectures sur le thème du temps...
lundi 24 janvier 2022
Atelier Littérature, 2
Régine a présenté le roman de Jonathan Coe, "La pluie avant qu'elle tombe", publié chez Gallimard en 2009. Notre amie lectrice nous a posé la question suivante : "Pourriez-vous résumer votre vie en vingt photos ?". Evidemment, non, mais pour Jonathan Coe, ce pari est tenu sans aucune difficulté. Ces vingt photos représentent l'armature du roman et racontent l'histoire de Rosamond. Sa voix résonne dans une confession enregistrée que sa nièce, Gill, seule héritière de cette tante célibataire, écoute. Elle découvre que ces cassettes sont adressées à une jeune fille aveugle, Imogen. Ce testament oral révèle l'histoire de trois générations de femmes des années 40 aux années 80. Ce formidable écrivain anglais évoque la répétition des "scénarios de vie" dans les choix hasardeux, les décisions arbitraires, les échecs prévisibles. Régine a apprécié ce roman bien ficelé, avec des personnages attachants et des questions à foison dont celle-ci en particulier : "Notre destin serait-il relié aux générations précédentes ?". La réponse de Jonathan Coe s'impose : "Il n'y a rien à dire, je crois, d'un bonheur qui ne comporte aucun défaut, aucune ombre, aucune tache, si ce n'est la certitude qu'il aura une fin". Annette a beaucoup aimé l'ouvrage d'André Kertész (1894-1985) dans la très bonne collection "Photo poche" chez Actes Sud. Ce photographe d'origine hongroise et naturalisé américain a façonné le style de la photographie moderne. Spontané et sincère, il traque le réel en instants de grâce à la "lisière poétique" sans emphase. Proche des surréalistes et du mouvement Dada, il réalise des distorsions photographiques qui auront une influence déterminante sur la reconnaissance de cet art comme une discipline à part entière. Un photographe à découvrir dans cette collection emblématique d'Actes Sud. Odile a choisi la biographie de Pierre Assouline sur Henri Cartier-Bresson, "L'Œil du siècle", paru chez Folio en 2001. Né en 1908, le photographe a le "regard d'un promeneur lucide" entre l'Afrique des années 20, la Guerre d'Espagne, la Libération de Paris, Gandhi quelques heures avant son assassinat. Le photographe était l'assistant de Jean Renoir, a fondé Magnum, une des plus prestigieuses agences de photos. Il a photographié Mauriac, Camus, Faulkner, Sartre, etc. Odile a particulièrement apprécié la personnalité d'Henri Cartier-Bresson, inscrite dans une histoire du XXe siècle, bien présente dans cette biographie de Pierre Assouline. La littérature et la photographie font donc bon ménage à travers tous les livres retenus, romans et documentaires réunis.
vendredi 21 janvier 2022
Atelier Littérature, 1
Nous étions presque toutes au rendez-vous mensuel de l'Atelier ce jeudi 20 janvier à la Maison de Quartier du Centre Ville pour débattre de la relation entre la photographie et la littérature. Masquées pendant les deux heures de la séance et respectant les consignes sanitaires, la réunion s'est déroulée sereinement malgré nos visages où quelques lunettes des participantes se nimbaient de brume hivernale. Je rêvais d'une séance d'antan quand des sourires s'affichaient sur nos lèvres. Pour février et mars, nous garderons encore nos armures de papier contre le virus. Mais en avril ? Peut-être... Il faut être optimiste. Nous nous regarderons avec un étonnement émerveillé. La séance a démarré sur un coup de griffe de Geneviève concernant "La femme révélée" de Gaëlle Nohant. Notre lectrice a classé ce roman dans la "Pop littérature" ou littérature populaire en remarquant le style moyen, les intrigues invraisemblables, les personnages falots. En 1950, à Paris, Eliza se cache dans un hôtel sous un faux nom. Elle a quitté Chicago, son mari fortuné et son petit garçon. Dans sa valise, son Rolleiflex va l'aider à apprivoiser la ville, les visages des parisiens, sa nouvelle vie. Cette histoire est inspirée par la photographe américaine Vivian Maier, exposée en ce moment au Palais du Luxembourg. Mylène et Odile ont aussi lu ce roman et ont un avis plus nuancé et plus positif. Le roman documenté évoque le Paris des années 50 et se lit avec plaisir. Janelou a présenté avec un enthousiasme certain, l'autobiographie de Willy Ronis, "Ce jour-là", paru chez Folio. A partir d'une cinquantaine de photos, Willy Ronis à l'âge de 96 ans, évoque ses voyages, ses rencontres dans les rues de Paris, ses reportages dans les années 30. Janelou a beaucoup apprécié ce montage entre les photos et les textes les comparant à des petits contes. "Une photo, c'est un moment pris sur le vif, mais, c'est aussi l'histoire d'un jour", écrit Willy Ronis. Ces photos émouvantes forment "le tissu de ma vie, elles se font des signes par-delà les années". Après la présentation de ce Folio illustré, toutes les lectrices auront la curiosité de découvrir ce bel ouvrage. Danièle a choisi "S'émerveiller" de Belinda Cannone, publié chez Stock en 2017. Elle aussi s'est sentie émerveillée par ce beau livre illustré de photos montrant la beauté du monde. Pourtant, ce sentiment n'est pas très à la mode en ce moment mais, l'écrivaine s'en moque et propose une démarche modeste afin de mieux regarder notre environnement tout simple : un chêne devant sa fenêtre, un essaim d'oiseaux, le grain d'une peau, du linge qui sèche dans le vent. Cette attention renouvelée demande une certaine concentration, une présence sensible aux choses qui nous entourent. Ce "sentiment fugitif" ressemble à un "état intérieur favorable qui nous permet de percevoir une dimension secrète et poétique du monde". Cet ouvrage anti-déprime, écrit dans une langue élégante, ne bascule pas dans une autosatisfaction béate. Belinda Cannone semble trop fine pour tomber dans le piège de la mièvrerie. Il lui faut même un certain courage (ou de l'aveuglement ?) pour s'émerveiller de tout et de rien. Un livre à découvrir. (La suite, lundi)
mercredi 19 janvier 2022
Rubrique Cinéma : "La leçon d'allemand"
Christian Schwochow a adapté au cinéma le roman de son compatriote allemand, Siegfried Lenz, "Une Leçon d'allemand", publié en 1968. Un jeune homme, Siggi Jepsen, incarcéré pour un refus de composer une dissertation sur les "joies du devoir" se souvient de son adolescence au bord de la Mer du Nord en Allemagne. Son père, officier de police et nazi, l'éduque à la dure et ne supporte aucune discussion. Un voisin, artiste de métier et ami d'enfance du policier, consacre sa vie à la peinture. Mais, ces tableaux ne correspondent pas du tout à l'idéologie nazie qui considère cet art comme un acte dégénéré. Ce peintre, Max Nansen, se voit confisquer toutes ces toiles et le jeune garçon assiste à cette scène avec une incrédulité totale. Peu à peu, la conscience de Siggi commence à émerger car il décide d'aider son ami peintre. Mais son père, borné et cruel, poursuit avec détermination l'éradication des peintures de son ancien ami. Comment défier ce père puissant et rigide ? Le jeune garçon découvre une maison abandonnée et utilise une de ses pièces pour entreposer ses trouvailles naturalistes ramassées sur la plage et des toiles de Max qu'il subtilise avec adresse sans que le peintre ne le devine lui-même. Déchiré entre l'obéissance qu'il doit à son père et son affection pour son voisin, Siggi cherche dans la nature sauvage de la Mer du Nord une réponse à son conflit intérieur. Sa sœur le soutient mais sa mère ne réagit pas car elle subit la tyrannie de son mari en silence. Un jour, le fils aîné revient chez ses parents car il a déserté l'armée en se mutilant. Siggi cache son frère dans sa maison abandonnée. Le peintre et sa femme, ancienne cantatrice, aident le jeune garçon mais ils prennent un risque inouï. Le père, honteux d'apprendre la désertion de son fils aîné, le dénonce à la police quand celui-ci est blessé par un avion ennemi dans les dunes voisines. Entre la traque du voisin qui n'a plus le droit de peindre et le reniement de son fils soldat, Siggi ne supporte plus l'aveuglement idéologique de son père et il se rapproche de son ami peintre. Cette "leçon d'allemand" démontre la folie nazie totalitaire. Mais, en face du nazisme, l'art symbolise une forme de résistance absolue à travers le peintre empêché de représenter "la douleur du monde". Les splendides paysages de la Mer du Nord avec ses milliers de mouettes répondent à la beauté des toiles du peintre. Quand la guerre se termine, le père est arrêté. La famille respire à nouveau. Le peintre est libéré mais il perd sa compagne. Le jeune Sirri l'aide à traverser ce deuil. Ce beau film, austère dans sa forme et complexe dans la psychologie des personnages, rappelle la barbarie nazie qu'il ne faut jamais oublier. A découvrir à l'Astrée en ce moment.
lundi 17 janvier 2022
"Les forêts de Ravel"
J'éprouve une grande admiration pour Maurice Ravel, notre monument national de la musique du XXe. Je pense même que la jeunesse d'aujourd'hui pourrait écouter avec intérêt les compositions colorées, rythmées, éclatées comme le lancinant "Boléro", la Pavane magnifique, les concertos vivifiants pour piano. J'ai suivi les conseils d'Alain Finkielkraut dans son émission Répliques. Il avait invité un écrivain que je ne n'avais jamais lu. Il s'agit de Michel Bernard, peu connu du public mais son dialogue avec notre philosophe m'a convaincue de le découvrir. J'ai acquis "Les forêts de Ravel" aux éditions de La Table Ronde dans la collection La Petite Vermillon. Ravel se désespérait de ne pas servir la France pendant la guerre de 14-18. Au printemps 1916, l'armée répond à sa demande malgré ses quarante-et-un an et l'envoie chez les artilleurs où il sera conducteur d'ambulance, rapatriant les blessés du front pour les hôpitaux de Bar-le-Duc : "Il partit un matin d'avril 1916, au volant de sa camionnette, le casque sur la tête et le masque à gaz à portée de main, sur la route nationale de Bar-le-Duc et Verdun". Il s'adapte avec courage à cette nouvelle vie où il croise des hommes broyés par la guerre. Il n'économise pas ses efforts et se fait un devoir d'accomplir ses missions malgré les nombreuses péripéties comme les pannes de camions, les routes saturées, les problèmes d'intendance. Il remarque la "musique du front", "la profonde pulsation de la canonnade". Dans sa vie de musicien, il vient de terminer son "Trio" et se sentait en panne d'inspiration. Les soldats découvrent un jour la véritable identité de leur compagnon quand celui-ci se remet à jouer Chopin dans une salle de l'hôpital où il vient de conduire l'ambulance. Il sera envoyé au Nord Ouest de Verdun dans une forêt où il partage tout avec tous ces soldats du feu. Peu à peu, le désir de composer lui revient quand il écoute les chants d'oiseau dans cette forêt enchantée : "Elle était l'enfance et le refuge, la mère des contes et des songes. Elle était comme l'océan, elle était l'océan sur terre". Il lit Nerval et Alain-Fournier qui l'inspirent dans sa musique. Epuisé par la vie militaire, il se laisse réformer quand il apprend la mort de sa mère. Cette guerre a décuplé son énergie créatrice avec la composition du "Tombeau de Couperin" et de la "Suite française". Ce beau roman sur un de nos musiciens emblématiques se lit avec plaisir en remarquant le style élégant de l'auteur, la présence de la musique, la personnalité intègre de Ravel, son courage et son "patriotisme", si démodé aujourd'hui. En lisant cet ouvrage, j'ai songé à mon grand-père, sous-officier, présent à Verdun qui a peut-être croisé son compatriote basque sans savoir que ce camarade ambulancier se nommait Ravel... Après avoir lu "Les Forêts de Ravel", j'ai écouté sa "Rhapsodie espagnole". Quand la littérature et la musique se rejoignent dans les mots, les notes ne sont pas loin...