lundi 23 août 2021

La rentrée littéraire

Vers le 20 août, une ritournelle revient comme une tradition inscrite dans le bronze : la rentrée littéraire. Ce phénomène presque exclusivement français, intéresse la presse et les médias. Alors que des milliers de Français réfractaires à la Raison râlent sans cesse contre le passe sanitaire, considéré liberticide, d'autres heureusement font confiance à la médecine, au progrès scientifique et  soutiennent totalement, entièrement la vaccination comme un acte simple et banal de solidarité et de fraternité. La "vaccinité" équivaut à une démarche citoyenne et républicaine. Cette protection contre le virus donne l'avantage de libérer l'esprit même s'il faut cultiver la prudence. Cette rentrée littéraire pourrait sembler futile au milieu de la pandémie, de l'Afghanistan, des violences endémiques. Lire des romans, des essais, aller dans une librairie ou dans une bibliothèque symbolisent l'essence de notre démocratie occidentale.  Ces traditions autour des livres et de la littérature marquent notre mode de vie, si précieux et si heureux. Pour se changer les idées, je me suis plongée dans le premier long article du Monde des Livres de vendredi dernier : 521 romans m'attendent dont 75 premiers romans ! J'ai envie de dévorer toutes ces gourmandises de l'esprit ! Evidemment, j'en lirai certains et déjà des écrivains m'intéressent : Lydie Salvayre, Catherine Cusset, Sorj Chalandon, Agnès Desarthe, Nina Bouraoui, Patrick Modiano sans oublier les "étrangers" : Richard Ford, Kazuo Ishiguro, etc. Les journalistes décryptent les tendances de la rentrée sur l'inévitable et effrayante pandémie, sur le dérèglement climatique et l'irruption d'une écologie montante et dérangeante. D'autres thèmes abordent la disparition, l'exofiction ou l'utilisation de personnages réels, l'autofiction nombriliste, l'enquête, le Proche-Orient, la violence faite aux femmes. Chaque paragraphe est illustré par quelques pépites à suivre dans la marée montante de tous ces romans. Certains seront célébrés, lus et aimés, d'autres ne rencontreront pas de nombreux lecteurs et tomberont dans l'indifférence générale. Certains apparaîtront sur les listes des prix littéraires, d'autres seront découverts grâce aux critiques exigeants ou à des conseils amicaux. La rentrée littéraire s'avère excellente selon le Monde des Livres. Les revues littéraires vont apporter leur lot de critiques dès septembre. Les librairies préparent déjà leurs tables pour accueillir toutes les nouveautés. Les bibliothécaires peaufinent leur sélection. Les livres, tous les livres forment un rempart contre la bêtise et l'inculture. Consommons sans modération ces nourritures spirituelles. Une bonne nouvelle, enfin.

vendredi 20 août 2021

"Un sanctuaire à Skyros"

 Je ne connaissais pas cet écrivain, Lucien d'Azay, mais le titre de son livre m'a attirée : "Un sanctuaire à Skyros", publié aux "Belles Lettres" en 2019. Cette île des Sporades au nord de la mer Egée, qualifiée de sanctuaire, concentre deux personnages légendaires de la Grèce antique : Thésée et Achille et une troisième icône littéraire : le poète anglais, Rupert Brooke. Le narrateur tient un journal intime et séparé de sa femme, il part avec son fils en vacances à Skyros. Il loue une maison à demi troglodyte sur un piton rocheux face à la mer. Il explique que, depuis vingt ans, la Grèce est devenu son pays de villégiature et pour choisir une île à visiter, il veut réunir trois critères : un mythe, un écrivain, la forme poétique du lieu ou la beauté du nom. Thésée, en exil, fut assassiné et les Athéniens vinrent récupérer ses ossements pour instituer son culte à Athènes. Achille se cache, déguisé en jeune fille, pour fuir la guerre de Troie. Mais Ulysse le démasque et l'embarque avec lui pour faire la guerre. En 1915, le poète anglais succombe à une infection alors qu'il partait se battre contre les Ottomans pour libérer la Grèce. Le narrateur raconte au fil des jours les rencontres avec les habitants comme sa logeuse Aspasia,  des pêcheurs, des retraités paisibles, installés sur des chaises devant leur porte. Il étudie le grec moderne et note souvent la beauté de cette langue triplement millénaire dans certaines expressions. La vie quotidienne de l'île est décrite dans tous ses aspects en particulier, sa cuisine simple et succulente : salades avec la feta, keftédhès (boulettes), mezzés, brochettes grillées, hachis, riz et pommes de terre, pastèque et yaourt au miel. La météo berce aussi le rythme des jours avec le redoutable meltem, ce vent violent époustouflant qui coupe le souffle. Une visiteuse anglaise intrigue le narrateur. Elle vient seule en pèlerinage depuis 33 ans pour se recueillir pendant une semaine sur la tombe du poète anglais. Ce dévouement mystérieux restera une énigme. La tombe sous un olivier ressemble à un "écrin" et le narrateur dévoile le sens de cette dévotion : "Dans ce champ clos, comme dans un portrait photographique, on assiste à la convergence de forces spirituelles, à la projection mentale de fantasmes puissants, à la transmission d'une métaphore, à la formation d'un spectre de résonance. L'absence se réconcilie avec la présence". Le narrateur s'interroge sur l'influence de l'hellénisme dans l'imaginaire occidental et ce livre charmant, érudit et élogieux se lit avec un grand plaisir surtout pour les amoureux(ses) de la Grèce. Il raconte aussi Athènes, une étape de son voyage et les pages consacrées à cette capitale chaotique, pierreuse et blanche, m'ont rappelé les impressions que j'ai ressenties dans mes escapades grecques. Lucien d'Azay rend un hommage vibrant à la langue grecque, à sa culture antique, à sa géographie et aussi à ses habitants. Une lecture lumineuse, d'une lumière grecque, unique au monde. J'ai envie d'y retourner et j'y retournerai dès l'année prochaine pour découvrir une île mythique à mes yeux qui combine les trois critères de Lucien d'Azay : Corfou !

jeudi 19 août 2021

"Librairies essentielles"

Antoine Gallimard précise dans la présentation de sa nouvelle collection, "Tracts", son intention d'éditeur : "faire entrer les femmes et les hommes de lettres dans le débat, en accueillant des essais en prise avec leur temps mais riches de la distance propre à leur singularité". Dans les années 30, Gide, Giono, Thomas Mann se sont faits entendre dans des textes courts, baptisés eux aussi, Tracts de la NRF. Cette "belle exigence" se retrouve donc dans ces publications nombreuses depuis un an et à un prix plus que modique. Récemment, j'ai lu le tract de Christian Thorel, "Essentielles librairies". Ce libraire a repris la librairie "Ombres blanches" en 1978 à Toulouse. Sa librairie s'est agrandie au fil des années et il vient de passer la main. Il a composé cet opus pour fêter les quarante ans de la loi Lang sur le prix unique du livre. Il évoque dès la première page ces lieux magiques : "Nos jardins de papier recèlent des illusions nécessaires, des rêves indispensables, autant qu'ils révèlent des savoirs et des voix nouvelles". Il retrace les circonstances de la loi protectrice des libraires et salue la détermination de Jérôme Lindon dans cet acte fondateur. Christian Thorel raconte sa vocation de libraire et quand j'ai lu ces pages sur son métier, j'ai humé un air de famille, celle des passionnés des livres et de la littérature. Il décrit les librairies parisiennes découvertes lors de ses études et ces souvenirs ont percuté ma propre mémoire quand j'ai vécu dans la capitale au début des années 80. Je citerai en particulier Gibert Jeune, La Hune, Compagnie, les Presses universitaires de France, Des Femmes, les Bouquinistes des bords de Seine. Paris, à mes yeux, prenait la forme d'un livre. Je me souviens encore de Corti à côté du jardin du Luxembourg où j'ai acheté un Julien Gracq et c'est l'éditeur légendaire, José Corti qui m'avait remis l'ouvrage dans les mains, en me souhaitant une bonne lecture. "Ombres blanches" à Toulouse est devenu un centre culturel, un lieu d'animation en recevant régulièrement des écrivains. Il lance avec d'autres libraires indépendants, l'excellente publication, "L'Œil de la Lettre" qui proposait des bibliographies thématiques toujours percutantes. Il aborde aussi dans ce texte, des questions techniques comme le milieu de la distribution, la fragilité financière de ces commerces particuliers. Christian Thorel cite Virginia Woolf : "Le seul conseil qu'une personne puisse donner à une autre à propos de la lecture c'est de ne demander aucun conseil, de suivre son propre instinct, d'user de sa propre raison, d'en arriver à ses propres conclusions". Le lecteur(trice) prend donc le relais dans cette chaîne essentielle du livre après l'écrivain(e), l'éditeur(trice) et le ou la libraire. Ce plaidoyer pour le commerce des livres se lit avec plaisir et pour moi, ancienne libraire à Bayonne dans les années 70, cette lecture a représenté une belle échappée dans mon passé basque où j'étais une "jardinière de livres". Quand je rentre dans une librairie au moins une fois par semaine, ma curiosité vibre à la vue de tous ces livres étalés sur les tables ou installés dans les rayonnages. Des promesses d'heures heureuses, la lecture !

lundi 16 août 2021

"La force de l'âge", 5

 Après la Guerre d'Espagne, Simone de Beauvoir relate l'Occupation et donne une idée particulièrement saisissante de cette époque noire. Cet événement représente pour l'écrivaine une "coupure" : "Je renonçai à mon individualisme, à mon anti-humanisme. J'appris la solidarité". Elle écrit plus loin : "En 1939, on existence a basculé d'une manière aussi radicale : l'Histoire m'a saisie pour ne plus me lâcher : d'autre part, je m'engageai à fond et à jamais dans la littérature". Elle compose son premier roman, "L'Invitée", inspiré du trio qu'elle forme avec Sartre et Olga. La littérature "apparaît lorsque quelque chose dans la vie se dérègle". Elle évoque aussi le sujet de l'indépendance matérielle des femmes quand elle établit un bilan dans sa trentième année : "Se suffire matériellement, c'est s'éprouver comme individu complet". Son féminisme universaliste naît à ce moment là. Commence pour elle la période la plus sombre de sa vie : celle de l'Occupation. Elle utilise son journal intime pour raconter ses angoisses face à la guerre, sa faim permanente, Sartre prisonnier, la vie quotidienne harassante, les amis disparus, l'exode des parisiens, le moral en berne, les bombardements et tous ces faits quotidiens que la guerre provoque dans la privation subie et dans l'inquiétude permanente. Ces textes intimes racontent ce passé traumatisant pour tout un pays, prisonnier des nazis et des pétainistes. A ma grande surprise, je n'avais pas "vu" dans ma première lecture l'intérêt de ce témoignage quand j'ai lu cette œuvre dans les années 8O. L'écrivaine retrace avec minutie ce quotidien anxiogène et ce présent tragique ne l'empêche pas de s'adonner à la littérature dans ses rencontres avec l'intelligentsia de l'époque. La hiérarchie scolaire lui demande de signer un papier où elle affirmait qu'elle n'était ni juive, ni liée à la franc-maçonnerie : "Il n'y avait aucun moyen de faire autrement". Ce fait lui sera reproché plus tard ainsi que son manque d'engagement dans la Résistance. Le texte fourmille de détails sur l'atmosphère étouffante de Paris sans oublier, malgré tout, que la vie culturelle continue aussi. Elle rencontre un jeune écrivain, inconnu du public, Albert Camus, qui vient de publier "L'étranger". Et ils se fréquentent souvent dans les fêtes, les soirées au restaurant. Le bilan de ces quatre ans : "un compromis entre la terreur et l'espoir, entre la patience et la colère, entre la désolation et des retours de joie". Elle raconte la Libération de Paris, son émotion de retrouver la liberté et l'euphorie générale. Ces années noires ont transformé l'écrivaine et ont tué son insouciance : "Aucun brin d'herbe, dans aucun pré, ni sous aucun de mes regards, ne redeviendrait jamais ce qu'il avait été. L'éphémère était mon lot. Et l'Histoire charriait pêle-mêle, avec des moments glorieux, un énorme fatras de douleurs sans remède". Relire les "Mémoires" de Simone de Beauvoir avec un bond conséquent d'années est une expérience étonnante et aussi détonante. J'ai redécouvert la richesse considérable de la vie culturelle de cette époque-là, le rôle de l'Histoire dans la vie sociale et individuelle. Dans les billets précédents, j'ai essayé de traiter des différents étapes de la vie exceptionnelle de Simone de Beauvoir : sa jeunesse, la genèse de sa complicité avec Jean-Paul Sartre, la matrice de ses romans et de sa vocation d'écrivain, sa soif de vivre, sa passion des idées, son amour total de la liberté, des voyages, de l'amitié, des livres, du cinéma, du théâtre et évidemment de Paris. Ses ouvrages autobiographiques montrent le parcours extraordinaire d'une femme libre ! Mais, cette intellectuelle sans concession ne cache aucun de ses défauts, de ses manques, de ses frustrations. A travers son autoportrait littéraire, elle a dessiné aussi son époque, une France intellectuelle vivante, vibrante, inoubliable. A lire et à relire sans attendre. 

vendredi 13 août 2021

"La force de l'âge", 4

 Simone de Beauvoir, dans ce deuxième volume de ses Mémoires, évoque la montée du nazisme en Allemagne et analyse sa propre cécité en la comparant avec celle de la gauche entière. Elle écrit : "Aujourd'hui, cela me stupéfie que nous ayons pu enregistrer ces événements avec une relative sérénité ; certes, nous nous indignions ; le nazisme inspirait à la gauche française encore plus d'horreur que le fascisme italien ; mais elle refusait de regarder en face les menaces qu'il faisait sur le monde". Elle constate cette faiblesse du politique en 1958, plus de vingt après cette période dramatique. Sartre portait une attention particulière au monde politique alors que le Castor poursuivait "avec entrain mon rêve de schizophrène", drôle de définition pour son attitude distanciée par rapport à l'actualité historique. Elle précise sa pensée en avouant : "Le monde existait, à la manière d'un objet aux replis innombrables et dont la découverte serait toujours une aventure, mais non comme un champ de forces capable de me contrarier". Son compagnon lui reprochait parfois son "insouciance". Elle pense écrire un roman mais constate son manque d'imagination : "Contre la plénitude de mon bonheur, les mots se brisaient ; et les menus épisodes de ma vie quotidienne ne méritaient que l'oubli". Elle cherche des modèles pour se lancer dans une fiction et s'intéresse à Stendhal en particulier. Parallèlement, alors que les menaces d'une guerre se précisent, elle reste "installée dans la paix éternelle". Elle prend conscience de la situation quand elle part rejoindre Sartre à Berlin où il travaillait à l'Institut français. Les pages qu'elle consacre à cette période sont particulièrement passionnantes. Elle voyage en Allemagne et assiste à des manifestations de nazis, "des cohortes de chemises brunes" et se demande : "Assis coude à coude, ils buvaient de la bière et chantaient. Peut-on tant aimer la chaleur humaine et rêver de massacres ? Cela ne paraissait pas conciliable". Simone de Beauvoir intègre dans son récit autobiographique les faits d'actualité tout en évoquant sa relation avec un Sartre de plus en plus impliqué dans sa philosophie existentialiste. Elle ressent aussi le poids des ans (à 26 ans !) et éprouve une certaine mélancolie : "J'étais encore capable de transes et pourtant, j'avais une impression d'irréparable perte". Une rupture intervient dans son récit en 1936 : la Guerre d'Espagne éclate qui sera suivie par la Deuxième Guerre mondiale. Elle s'enthousiasme pour la guerre civile espagnole soutenant comme beaucoup d'intellectuels de gauche la cause des Républicains. Quand Léon Blum refuse d'aider la République espagnole alors qu'Hitler vient soutenir les franquistes, Simone de Beauvoir estime ce manque de solidarité comme une trahison. (La suite, lundi)

jeudi 12 août 2021

"La force de l'âge", 3

J'ai découvert dans "La force de l'âge" la passion de Simone de Beauvoir pour les voyages : "Voyager : ç'avait toujours été un de mes désirs les plus brûlants. Avec quelle nostalgie, jadis, j'avais écouté Zaza quand elle était revenue d'Italie !". Cette grande randonneuse a sillonné la France dans toutes les régions, surtout près de Marseille quand elle a été nommée professeur de philosophie. Elle découvre seule les calanques, les massifs proches, sans aucune sécurité et même chaussée de sandalettes légères. La marche et la pratique du vélo font partie de ses loisirs préférés : "chaque promenade était un objet d'art". Je n'avais pas imaginé une Simone téméraire, sportive, intrépide, frôlant même de nombreux dangers dont celle de la curiosité malsaine de quelques hommes seuls. Avec Sartre, elle entreprend des voyages à l'étranger, des parenthèses heureuses, surtout en Italie qu'elle adore, l'Espagne, la Grèce, l'Allemagne, Londres, etc. Elle recherche des traces littéraires et artistiques dans les capitales alors que Sartre s'intéresse davantage aux conditions sociales. Elle avoue que parfois, elle était "consternée" par leurs divergences tellement elle souhaitait la plus ample "harmonie" dans leur couple. Les mémoires décrivent l'environnement des villes, gangrenées par une extrême pauvreté en particulier dans ces pays du Sud qui n'étaient pas, dans les années 30, couverts d'hôtels et de piscines. Le tourisme mondial ne sévissait pas comme aujourd'hui et beaucoup de lieux conservaient un cachet d'éternité, en particulier le site archéologique de Délos, près de Mykonos. Dans ces relations de voyage, elle note tous les détails les plus infimes qui donnent une réalité tangible à tous les paysages qu'elle décrit. A Athènes, des enfants dépenaillés n'hésitent pas à lancer des cailloux aux étrangers. A Barcelone, elle arpente les rues moites de chaleur, se gavant de "tasses de sauce noire" (du chocolat !) et savourant tous les endroits les plus atypiques. Cette curiosité insatiable prouve son adhésion au monde qu'elle ressentait au contact du réel. Tout l'intéressait : les humains comme les paysages, les modes de vie, les nouvelles techniques de son temps comme l'aviation inabordable. Elle compulsait les "guides bleus avec frénésie". Elle ressent une certaine jubilation en découvrant Avila : "A Avila, le matin, j'ai repoussé les volets de ma chambre ; j'ai vu, contre le bleu du ciel, des tours superbement dressées ; passé, avenir, tout s'est évanoui ; il n'y avait plus qu'une glorieuse présence : la mienne et celle de ces remparts, c'était la même et elle défiait le temps. Bien souvent, au cours de ces premiers voyages, de semblables bonheurs m'ont pétrifiées". Il faut préciser que nos deux acolytes disposaient de confortables vacances avec leur métier respectif d'enseignant...   (La suite, demain)

mercredi 11 août 2021

"La force de l'âge", 2

 Simone de Beauvoir construit sa propre famille avec Sartre en créant un cercle de proches, issus de la promotion de l'agrégation et aussi de leurs élèves respectifs. Cette bande d'amis lui tient lieu de refuge et elle décrit leurs rencontres dans de nombreux cafés parisiens, des boîtes de nuit, des restaurants. Ils vivaient dans des chambres d'hôtel et refusaient catégoriquement un embourgeoisement notoire. Cette nouvelle bohème les rendait heureux : "Le monde n'arrêtait pas de nous raconter des histoires que nous ne lassions pas d'écouter". Son regard acéré sur les hommes et sur les femmes qu'elle rencontre la met "en transe" et elle décrypte tous les comportements avec un Sartre qui commence à élaborer sa philosophie sur l'existence. Elle évoque un de ses modèles littéraires : la sublime Virginia Woolf. Les idées, les concepts prennent une grande place dans leur quotidien d'intellectuels parisiens : "Nous étions perdus dans un monde dont la complexité nous dépassait". Ils partagent tous les deux la même passion des livres qu'elle empruntait souvent chez la libraire la plus emblématique de l'époque, Adrienne Monnier. Leur curiosité insatiable les dispose à découvrir toute la littérature, tout le cinéma et surtout le théâtre. On ne devient pas écrivain sans boire à la source même de la culture universelle : "Mais il n'y avait pas d'alcool pour m'énivrer ; j'allais de surprise en émerveillement, de plaisir en fête. Tout m'amusait, tout m'enrichissait. J'avais tant de choses à apprendre que n'importe quoi m'instruisait". Simone de Beauvoir célèbre dans ce deuxième tome son goût de la vie, des autres, des paysages sans oublier sa vocation enracinée au plus profond d'elle : écrire son œuvre. Elle revient sans cesse sur ce besoin vital : "A dix-neuf ans, malgré mes ignorances et mon incompétence, j'avais sincèrement voulu écrire. Je me sentais en exil et mon unique recours contre la solitude, c'était de me manifester". Elle décrit avec précision la mise en scène de son premier manuscrit : "Je m'asseyais sur une de mes chaises orange, je respirais l'odeur du poêle à pétrole et je contemplais d'un œil perplexe le papier vierge : je ne savais pas que raconter". L'écrivaine ne cache rien de ses difficultés, de ses doutes, de son manque d'imagination, ni de ses échecs pour ses premiers manuscrits. Elle cherche sa voie (et sa voix propre) pour entamer une carrière reconnue. Ces mémoires constituent ainsi un témoignage d'une richesse littéraire incontestable et répondent à cette question essentielle : comment devenir écrivain ? Entre Sartre et elle, le pacte n'était pas seulement basé sur leur relation amoureuse. Il relevait aussi d'un pari insensé, ambitieux, audacieux : se lancer à corps perdu dans la littérature. (La suite, demain)