mardi 6 juillet 2021

Philosophie magazine

 La revue Philosophie magazine propose régulièrement des numéros Hors-série et cet été, le stoïcisme est à l'honneur sous le titre suivant : "Construire sa citadelle intérieure" : "Le stoïcisme invite à ne pas s'attrister de ce qui ne dépend pas de nous - deuils, crises, épidémies". Le sommaire du numéro aborde cette philosophie pratique en trois thèmes : le souci de soi, le souci des autres et le souci du monde. Trois références dominent la thématique : Sénèque, le milliardaire, Epictète, l'esclave et Marc Aurèle, le philosophe roi pour ne citer que les plus grands stoïciens de l'époque romaine. Le premier article concerne l'inévitable et médiatique Michel Onfray (je ne sais plus quoi penser de lui tellement sa production de textes semble excessive) qui prône pour lui-même l'apprentissage stoïque dans toutes circonstances de la vie : "C'est une anthropologie lucide et concrète, enracinée dans l'expérience de l'ici et maintenant". La sympathique italienne, Ilaria Gaspari, autrice de "Leçons de bonheur, exercices philosophiques pour bien conduire sa vie", évoque le confinement de l'année dernière et propose une réflexion sur l'angoisse provoquée par l'isolement : "les pensées anxieuses s'enchaînent et m'enchaînent". Lire Epictète et Sénèque l'a aidée à surpasser cette épreuve. Un "best-seller" de la pensée antique, celle de Marc Aurèle, résume le stoïcisme dans toute sa vérité : "Nulle part en effet, l'homme ne peut goûter une retraite plus sereine, ni moins troublée que celle qu'il porte au-dedans de son âme, surtout quand on rencontre en soi ces ressources sur lesquelles il suffit d'appuyer un instant, pour qu'aussitôt, on se sente dans la parfaite quiétude". Il faut absolument lire "Pensées pour moi-même", une découverte essentielle, un livre de chevet,  quand on s'intéresse à la philosophie antique. Dans la transformation de soi, des philosophes contemporains éclaircissent le lien entre le stoïcisme et la psychanalyse ainsi que les TTC (Thérapies comportementales cognitives) : "Le soin psychique a toujours d'abord une finalité éthique ; il doit permettre au sujet de redevenir acteur de sa vie". Ce numéro riche, documenté et éclectique offre un panorama complet sur ce mouvement à la fois trop vulgarisé et trop peu analysé en profondeur. En ces temps troublés de notre société française post-covid , ouvrir un volume des philosophes cités dans la revue apporte une sérénité certaine et une sagesse qu'il faut toujours cultiver en soi. Bonne lecture estivale pour préparer la rentrée... 

lundi 5 juillet 2021

La culture gréco-latine

la culture gréco-latine commence à "énerver" sérieusement certains étudiants et professeurs aux Etats-Unis. Et on sait que dans quelques mois, ce mouvement va se propager dans nos universités françaises. Jugé misogyne, dominateur, raciste, le patrimoine culturel de nos anciens Grecs et Romains appartient désormais à une vision du monde bipolaire entre dominants et dominés, entre Blancs et non-Blancs. Adieu le grec ancien et le latin, nos racines anthropologiques partagées par l'humanité dans son ensemble jusqu'à aujourd'hui. Une grande suspicion plane désormais sur la tragédie grecque, sur Homère, sur la philosophie platonicienne, sur les mythes grecs, sur l'art des sculptures, sur les temples, etc. Ce nouveau clivage surgit dans une vague d'un antiracisme exacerbé, ressenti par des hommes et des femmes qui se sentent désormais coupables des crimes perpétrés par leurs ancêtres. Ce ressentiment mémoriel reste heureusement ultra minoritaire mais il faut vraiment se demander si cette mouvance politique dans les campus américains ne va pas grignoter quelques esprits rebelles en mal d'idéal. L'homme (et la femme) occidental, né en Grèce et à Rome, attire la détestation de ces étudiants qui ne supportent plus l'arrogance imaginaire de la culture gréco-latine. Donna Zuckerberg, (la sœur du créateur de Facebook), spécialiste de la Rome antique a dénigré sa propre discipline en dénonçant son implication dans "le racisme et le colonialisme et qui continue d'être liée à la suprématie blanche et à sa misogynie". Cette méthode de la déconstruction historique date des années 70 avec des philosophes très reconnus comme Michel Foucault, Pierre Bourdieu, etc. Cette remise en question de nos fondations culturelles dite la "cancel culture" peut provoquer un grand chambardement dans notre connaissance du monde antique. Les historiens ont toujours signalé l'existence de l'esclavage et de la place subalterne des femmes dans la démocratie athénienne. Est-ce une raison suffisante pour rejeter le grec et le latin ? Pour ne plus lire Platon, Epicure, Virgile, Hérodote, Homère ? Récemment, j'ai appris avec stupéfaction que les chiffres romains allaient disparaître dans la numérotation des salles dans les musées. J'ai lu avec intérêt un article de Pierre Assouline dans son blog, "La République des Livres", intitulé : "Les humanités gréco-latines seraient-elles toxiques ?". Il s'étonne de cette guerre idéologique larvée depuis des années. Même l'Education nationale a diminué fortement l'enseignement des humanités fondatrices de notre civilisation les considérant comme un élitisme de classe, augmentant les inégalités sociales. Si j'étais Président de la République, je mettrais l'apprentissage du latin dès la 6e et le grec ancien en 4e... Hélas, je n'ai aucun pouvoir pour réaliser ce projet innovant et ultramoderne. Dommage ! Quelle fierté pourtant si tous nos enfants apprenaient l'alphabet grec comme un jeu de piste, les déclinaisons latines comme une logique grammaticale, les mythes grecs comme celui d'Ulysse et de Pénélope ! Je deviens de plus en plus nostalgique d'une culture solide, structurante et ambitieuse pour tous ! J'ai appris le latin à l'université pendant trois ans et j'ai été initiée au grec ancien dans ma soixantaine... Rien n'est jamais perdu ! 

vendredi 2 juillet 2021

L'Atelier Philo

 Je l'appelle "mon" atelier Philo, animé avec un dynamisme sans faille par Agnès, professeur de philosophie à la retraite. Cela fait quelques années que j'assiste à ces séances qui ont lieu au sein de la Maison de quartier du centre ville. Mais, le Covid a grandement bousculé cette activité depuis le mois d'octobre dernier. Les groupes de plus de six personnes ne pouvaient plus se retrouver dans une salle et même avec les contraintes sanitaires (port du masque et vaccination), la préfecture interdisant ces regroupements sociaux. Exit les rencontres autour de la philosophie comme celles de mon atelier Lectures. Agnès a trouvé une astuce intelligente pour continuer ses "Idées en partage" en nous proposant des visioconférences. Nous avons démarré en septembre autour d'une trentaine de présents à l'AQCV. Avec la méthode de l'écran interposé, un petit tiers de participants a rejoint Agnès. Pour ma part, j'ai répondu présente même avec ce subterfuge virtuel qui me permettait d'écouter les réflexions philosophiques du jeudi. Le vent des idées soufflait un jeudi sur deux dans mon salon. Elle s'est donnée cette énergie pour réunir ses fidèles les plus assidus, les plus motivés. Pendant cet hiver et ce printemps, notre professeur nous a parlé de démocratie, de l'identité et du langage : vaste et passionnant programme pour stimuler nos neurones parfois paresseuses. La gymnastique de l'esprit me semble aussi importante que celle du corps. L'un ne va pas sans l'autre. Les cours sont ponctués d'interruptions des participants et c'était cocasse de signaler à l'un qu'il avait son micro coupé ou à l'autre, sa caméra désactivée ! Les nouvelles technologies pour notre génération (celle majoritaire des 70 ans et plus), ce n'est pas toujours automatique malgré notre immense volonté de ne pas s'écarter de ces nouveaux modes de communication. Tous ces moments partagés même derrière un écran m'ont vraiment procuré une parenthèse enchantée pendant cette saison 2020-2021. Le monde de la philosophie ressemble parfois à une planète opaque et hermétique et sa compréhension demande une médiation pédagogique. Même si je lis depuis longtemps quelques philosophes, certains styles conservent une difficulté sémantique parfois infranchissable. Quand on écoute Agnès, certains philosophes comme Spinoza prennent une clarté soudaine. C'est donc ça la pensée profonde de ce philosophe d'Amsterdam ! La saison s'est terminée jeudi dernier en "présentiel" à la Maison de quartier où nous étions une petite dizaine. Mais quel plaisir de se retrouver en vif, en vrai, avec nos corps, nos regards, notre respiration ! Les vacances d'été vont interrompre ces séances philosophiques mais les livres m'accompagneront avec une visite dans un texte de Spinoza sur les conseils d'Agnès et je retournerai à mes chers Grecs, aux stoïques comme Epictète et Sénèque. Vive la philosophie !  

jeudi 1 juillet 2021

"L'homme surnuméraire"

 J'avais beaucoup apprécié le dernier roman de Patrice Jean, "La poursuite de l'Idéal", paru chez Gallimard en 2020. J'ai eu la curiosité de lire "L'homme surnuméraire", édité en 2017. Cette fiction savoureuse et d'une ironie très "kunderienne" s'avère bien plus complexe que son dernier ouvrage et j'ai retrouvé des thèmes chers à cet auteur français, né à Nantes. La construction du texte est constituée de deux fictions qui se chevauchent sans dérouter son lecteur(trice). Le premier niveau de lecture évoque la vie de famille de Serge Le Chenadec, un banlieusard de la classe moyenne. Marié depuis vingt ans et père de famille de deux adolescents, il devient quasiment invisible aux yeux des siens. Sa femme le délaisse, le méprise et elle préfère militer avec des féministes qui l'encouragent à se libérer. Les deux adolescents ne lèvent plus les yeux sur leur père qui se sent donc de trop, "surnuméraire". Ce personnage d'antihéros, falot et lâche, ne se rebelle jamais, accepte cette indifférence familiale. Le deuxième niveau du roman concerne le livre de Patrice Horlaville dont le titre coïncide avec "l'homme surnuméraire". L'écrivain introduit un deuxième narrateur en la personne de Clément, un jeune homme de trente ans, intelligent et cultivé, mais dilettante et peu soucieux de trouver un travail. Lise, sa compagne, brillante universitaire, l'entretient sans complexe. Autour d'eux, se démènent d'autres universitaires où la jalousie et la rivalité règnent. Grâce à ces fréquentations, Clément est engagé par un éditeur peu scrupuleux qui propose de créer une collection de littérature "humaniste" où les textes d'auteurs seraient expurgés de toutes les idées qui offenseraient la bien-pensance : il faut dorénavant éviter le machisme, la misogynie, l'homophobie, le racisme, le mépris de classe, etc. La tyrannie des minorités exerce son plein pouvoir. Patrice Jean avait anticipé à cette époque les problèmes d'aujourd'hui avec le "wokisme", le politiquement correct. Le roman d'Horlaville (alias Patrice Jean) est truffé de signaux négatifs. Clément doit se charger de contacter cet auteur (qui rappelle aussi Houellebecq) pour qu'il édulcore ses propos. Le destin un peu rétréci de Serge, agent immobilier, beauf de service, se met en parallèle avec celui de Clément, tous deux abandonnés par leur compagne. tous deux embrouillés dans leurs contradictions et dans leurs lâchetés, des perdants malheureux comme une image inversée de la situation des femmes, très longtemps jugées les victimes éternelles. Cette fiction à contrecourant des idées dites progressistes se lit avec plaisir tant l'autodérision imprègne toutes les pages. Philip Roth avait exploité ces thèmes dans un roman percutant et visionnaire avec "La tâche" où un professeur était accusé injustement de racisme par une jeune étudiante. L'élite universitaire fait partie des cibles de l'auteur qui critique la morgue des professeurs, leur détestation clanique et leurs querelles intellectuelles vaines et souvent dérisoires. Patrice Jean appartient à la catégorie des écrivains qui décrivent la comédie humaine en pessimiste réjoui. Seule la littérature "non trafiquée" peut échapper à son humour décapant et désespérant. Un roman ambitieux à découvrir.

mardi 29 juin 2021

Giorgio Morandi au Musée de Grenoble

 Quand un artiste majeur s'expose dans la région Rhône-Alpes, je n'hésite pas à prendre ma voiture pour aller à la rencontre de l'art, surtout après la longue période du Covid actif quand les musées étaient considérés comme des propagateurs du virus... Ce lundi 28 juin, j'ai donc visité le musée de Grenoble, l'un des plus importants en France. Un de mes peintres préférés, Giorgio Morandi (1890-1964), est à l'honneur depuis plusieurs semaines et comme l'exposition se termine le 4 juillet, je ne pouvais pas manquer cet événement. Un Italien à Grenoble, une aubaine pour moi surtout que je me suis rendue à Bologne pour voir le musée qu'il lui est consacré. La Fondation du collectionneur, Luigi Magnani, a prêté des aquarelles, des toiles, des dessins pour le plus grand bonheur des amateurs et amatrices de ce peintre subtil, attachant et énigmatique. Son œuvre se compose uniquement de paysages de sa région bolognaise, de fleurs et surtout de natures mortes autour de vases, bouteilles, bols, tasses, récipients divers. Pourquoi ces toiles minimalistes, aux tons écrus avec quelques touches de couleurs, me fascinent autant ? Ces objets usuels, modestes, simples me rappellent les ustensiles quotidiens de l'Antiquité que l'on trouvait dans les tombes des Etrusques quand ils accompagnaient les morts dans l'Au-delà. Le peintre a consacré sa vie entière à cet art si modeste des natures mortes que l'on trouve aussi sur les parois des maisons à Pompéi ou à Herculanum. J'ai relu avant de partir à Grenoble le magnifique essai de Philippe Jacottet, "Le bol du pélerin", publié en 2001 chez La Dogana. Je cite le poète sur Morandi : "Une vie aussi concentrée que celle des religieux ; aussi recluse, dans la cellule de l'atelier, que la leur ; recluse et tournant le dos au monde, à l'histoire du monde, pour mieux s'ouvrir sans doute". Plus loin, il écrit : "Un homme a le droit de réduire toute sa vie à cette bizarre occupation, si durement que les vagues du temps viennent battre son seuil". Giorgio Morandi m'apprend une des vertus les plus calmantes : la patience qui se dégage de ses toiles : "Une lumière à la fois intérieure et lointaine qui se confondrait avec une patience infinie". Ces bouteilles et ces vases prennent la "poussière du temps" et donnent "l'aspect et la dignité des monuments". Un autre poète, Yves Bonnefoy, a défini la démarche du peintre italien : "Oui, Morandi est proche de Mallarmé. Comme celui-ci, on se doute bien qu'il avait la politesse du désespoir, la simplicité de l'extrême solitude, la douceur des négations radicales". Dès que j'apercevais un tableau de Morandi dans les musées visités en Italie, j'étais toujours sous le charme de ses bols si simples comme un appel à l'essentiel. Je laisse la parole au peintre lui-même : "Je suis convaincu qu'il n'y a rien de plus surréel ou de plus abstrait que la réalité". J'ai vraiment apprécié cette exposition exceptionnelle sur Morandi, un des représentants les plus surprenants de l'art italien, le Giacometti des bols, bouteilles et vases dans une unité de couleurs et de supports. J'ai profité de la visite pour revoir la collection permanente du musée avec des Matisse, des Picasso, Nicolas de Staël, Braque, et tant d'autres. Grenoble a vraiment de la chance de posséder ce musée mais pour me consoler, je peux y retourner dès qu'une nouvelle exposition aura lieu. Au fond, je ne suis qu'à trente minutes de ce lieu magique. 

lundi 28 juin 2021

"Anne-Marie la Beauté"

 Je poursuis ma découverte de Yasmina Reza avec son roman théâtral, "Anne-Marie la Beauté", édité chez Flammarion en janvier 2020. Ce texte a été joué au théâtre de la Colline. Anne-Marie Mille, une vieille actrice, évoque son passé en évoquant une amie, Gisèle dit Gigi,  actrice et rivale plus célèbre qu'elle. Elle vient de mourir et sa disparition n'a pas "fait tellement de bruit". Cette remarque confirme à la narratrice cet adage : "Il ne faut pas oublier une chose, madame, dans notre monde, on tombe de haut". Anne-Marie, dans son long monologue, répond à une journaliste. Originaire du Nord, la comédienne, dans sa jeunesse, passe une audition à Clichy et interprétera des rôles secondaires au théâtre. Le cinéma ne s'est jamais intéressé à elle. Sa carrière plus que médiocre était due selon elle par un "visage qui n'allait pas" alors qu'elle se trouvait une ressemblance avec Brigitte Bardot. Son amie Gigi a raflé tous les beaux rôles comme Bérénice, Elvire et semble même avoir eu des liaisons avec Alain Delon et même Ingmar Bergman. Anne-Marie s'est sentie comme une "stagnante". Elle raconte aussi son mariage avec un mari très pragmatique qui lui a laissé un petit capital. Sa lucidité impitoyable lui fait dire : "Tu commences petites gens et tu finis petites gens". Son fils s'occupe un peu d'elle mais elle ne se fait aucune illusion sur lui : "Les enfants ne tiennent pas chaud très longtemps". Sa logorrhée est imprégnée de la banalité du quotidien : ses courses chez Picard ou Monoprix, sa prothèse au genou, sa toute petite famille, ses envies culinaires, sa jalousie envers Gigi. Les réflexions-clichés d'Anne-Marie reflètent une réalité prosaïque, dénuée de romantisme. Au fond, une vie au théâtre comme celle de la narratrice peut aussi se dérouler dans un anonymat obscur alors que son amie Giselle rencontre le succès. Cette vieille dame solitaire fouille son passé, cherche des traces heureuses sur sa vie d'avant et avec une verve populaire, elle revisite son destin de comédienne ratée avec une certaine ironie. La plume de Yasmina Reza s'épanouit dans ce registre caustique sur les hauts et les bas de toute existence, ses aléas, ses échecs comme ses succès. Anne-Marie éprouve certainement des regrets sur son manque de célébrité mais son amour des planches même dans des rôles plus que modestes a transformé sa vie. L'écrivaine rend hommage à ces comédiennes-ouvrières qui ont consacré leur existence au théâtre. L'écrivaine et dramaturge connaît ce milieu à merveille. Ce texte court, théâtral, ironique est un petit bijou littéraire... 

jeudi 24 juin 2021

"Paris Fantasme"

 Lydia Flem, écrivaine belge et psychanalyste, spécialiste de Freud, a toujours aimé les traces familiales surtout dans ses récits autobiographiques émouvants : "Comment j'ai vidé la maison de mes parents", "Panique", "Comment je me suis débarrassée de ma fille et de mon quasi-fils". Cette année, elle agrandit sa propre famille dans "Paris fantasme" en adoptant une rue, la plus petite rue de Paris, la rue Férou, située entre le Jardin du Luxembourg et la place Saint-Sulpice dans le VIe arrondissement. A la manière de Georges Perec, l'écrivaine s'est lancée dans une aventure littéraire d'une grande ampleur. Pari risqué, pari réussi. Cet ouvrage hybride de 500 pages réunit à lui seul un patchwork de textes : des souvenirs intimes, des histoires de vie, des biographies de célébrités, des recettes de cuisine, des extraits d'inventaire, des anecdotes historiques, des faits divers, etc. Elle s'est installée pendant cinq ans dans un studio de la rue Férou pour apprivoiser ce lieu traversé par des fantômes qu'elle veut retrouver grâce à la littérature. Lydia Flem se pose le dilemme du chez-soi, de la magie du verbe habiter : "Pas de maison sans l'épaisseur des souvenirs, la conscience du temps déposé, pas de sentiment d'être chez soi sans un peu de poussière... Combien de jours pour se sentir chez soi ? Faut-il s'en éloigner pour ressentir la joie des retrouvailles ?". Quels sont ces personnages croisés dans l'ouvrage ? Madame de La Fayette, Chateaubriand, Taine mais aussi Hemingway, Michel Déon, Fantin-Latour, Prévert et tant d'autres disparus qu'elle ressuscite. Des souvenirs personnels et furtifs refont surface dans sa mémoire : sa mère Jacqueline dans sa Fiat 600, résistante et rescapée d'Auschwitz. Il lui arrive aussi de dire "je" quand elle évoque la vie d'une comédienne ou du photographe Atget. Lydia Flem évoque avec admiration Man Ray, photographe et peintre surréaliste, installé dans un atelier glacial de la rue Férou. Mais la question de la perte reste lancinante pour la psychanalyste : "N'est-ce pas un projet absurde de s'attacher à tant d'inconnus pour étancher la curiosité sur ce qui se cache derrière les façades, les portes, les fenêtres d'une ruelle parisienne ? S'approprier l'espace. (...) Puis-je m'arrimer en un point au hasard ? "Faire maison" là où le hasard me dépose, comme une graine qui s'enracine où le vent l'a semée ?". Cet ouvrage érudit décrit un monde disparu qui revit sous nos yeux ébahis de lecteurs et de lectrices. La rue Férou n'a plus de secrets pour moi et dès que je retourne à Paris, je m'y rendrai en pélerinage pour lire le gigantesque poème de Rimbaud, "le bateau ivre" gravé sur un de ces murs. Grâce à Lydia Flem, j'ai relu Rimbaud, redécouvert Man Ray, ressenti la magie de ce quartier entre le Luxembourg et la place Saint-Sulpice. Un livre cadeau labyrinthique pour tous les amoureux et amoureuses de la Capitale. L'écrivaine résume son livre ainsi : "Singulière ruelle qui s'absente à ces deux bouts. Ses pierres recèlent des trésors d'histoires, de légendes, de questions sans réponses et des réponses sans questions. Une rue, dix maisons, cent romans. Paris Fantasme". Un livre magistral.