Quelques romans de Philip Roth ont donc été lus avec beaucoup d'attention de la part des amies lectrices. "La bête qui meurt" (2004) fait partie du cycle David Kepesh. Homme vieillissant, ce professeur libertin collectionne les conquêtes féminines avec ses étudiantes. Il noue une relation érotique avec une belle cubaine, Consuela. Il la considère comme une œuvre d'art et préfère interrompre cette relation car il est rongé par la jalousie. Après plusieurs années, Consuela atteinte d'un cancer du sein le recontacte pour qu'il photographie son corps avant qu'il ne soit dégradé par la maladie. Philip Roth radiographie les relations amoureuses, le vieillissement, la maladie avec sa plume lapidaire habituelle. Le deuxième roman de Philip Roth, "Indignation" (2008) appartient au cycle "Némésis". Un jeune américain d'origine juive, Marcus, quitte sa famille à Newark pour aller étudier dans l'Ohio lors de la guerre de Corée en 1951. Etudiant modèle, il va se heurter au puritanisme de l'époque. Il découvre la sexualité avec une jeune fille expérimentée en proie à la dépression. Il ne veut pas se plier aux traditions universitaires et attire les foudres du président de l'université. Il finira par fuir ce monde étriqué en s'engageant comme soldat en Corée. Il y perdra sa vie. Ce roman d'apprentissage évoque la fragilité des êtres, le carcan du conformisme, le destin brisé d'un jeune homme vulnérable. Les angoisses prémonitoires du père de Marcus ponctuent ce récit comme le chœur de la tragédie grecque. Une fresque de l'Amérique des années 50 à travers le portrait de Marcus, un jeune homme solitaire, émouvant et égaré dans un monde trop dur. Dans ce cycle "Némésis", Philip Roth arrête donc d'écrire après la publication de "Némésis" en 2010. Dans ce roman, on retrouve un personnage emblématique, Bucky Cantor, jeune professeur de gymnastique. Durant l'été 44, une épidémie de poliomyélite se propage dans le quartier et plusieurs enfants en meurent. Bucky se sent coupable de ne pas intégrer l'armée pour combattre sur le front européen. Sa fiancée le supplie de la rejoindre dans un camp de vacances. Bucky, porteur du virus, accepte mais contamine quelques adolescents. Il quitte le camp pour son quartier. Vingt sept ans après, Bucky est reconnu par un des enfants qu'il soignait. Il se confie à lui et lui relate cet été terrible où il a renoncé à l'amour, au mariage et à une vie normale. Culpabilité, sacrifice de soi, destin brisé, mortification, ce personnage tragique est bouleversant d'humanité. Son dernier roman, le plus émouvant de Philip Roth. La suite, demain.
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
jeudi 13 décembre 2018
mercredi 12 décembre 2018
Atelier Lectures, 2
La deuxième partie de l'atelier était consacrée à l'écrivain américain Philip Roth (1933-2018). Avant de relater les romans découverts par les lectrices, quelques éléments biographiques me semblent indispensables pour comprendre son œuvre littéraire. Petit-fils d'immigrés juifs originaires de Galicie (Autriche), Philip Roth grandit à Newark auprès d'un père, agent d'assurances et d'un mère au foyer. Son enfance fut heureuse et il effectue des études universitaires à Chicago. Il sera professeur de lettres dans plusieurs universités jusqu'en 1992. Dès 1959, il publie son premier recueil de nouvelles, "Goodbye, Columbus". Dix ans après, il rencontre le succès avec "Pornoy et son complexe", un roman comique et grinçant sur la sexualité masculine. Il est considéré par la critique comme l'enfant terrible du roman juif-américain. Il partage sa vie avec une comédienne anglaise, Claire Bloom. Il se rend souvent à Prague pour rencontrer Milan Kundera et retrouver les traces de Kafka qu'il adule. Il fait connaître les écrivains de l'Europe de l'Est en Amérique. En 1995, il publie "Le Théâtre de Sabbath", portrait cocasse d'un marionnettiste nihiliste et lubrique. Deux ans après, il entame un tournant dans son œuvre avec "Pastorale américaine", "J'ai épousé un communiste" et "La Tâche". Son double littéraire vient de naître et il se nomme Nathan Zuckerman. Il renouvelle cette formule avec un nouveau cycle de trois romans où le narrateur est son deuxième double, David Kepesch. De 2007 à 2010, il écrit ses plus beaux romans crépusculaires dont le magnifique "Némésis". Il annonce qu'il cesse d'écrire à quatre-vingt ans. Ses influences littéraires prennent leurs racines chez Flaubert, Henry James, Kafka, Saul Bellow, Bernard Malamud. Son œuvre forme une vaste fresque d'une Amérique en proie à ses démons comme l'antisémitisme, le maccarthysme, le politiquement correct, la ségrégation raciale, le poids de l'Histoire, les relations conflictuelles hommes-femmes. Il évoque aussi la maladie, l'angoisse de la mort, le naufrage de la vieillesse. François Busnel résume bien cet écrivain : "Roth est l'un des rares écrivains à avoir vécu une vie d'écrivain au sens strict du terme : très peu de mondanités, des interviews au compte-gouttes. Seule, l'œuvre compte". Philip Roth a répondu à un journaliste qui lui posait une question sur le pouvoir de la littérature : "Très peu. La littérature peut très peu de choses. Et pourtant, elle est bigrement importante". La suite, demain
mardi 11 décembre 2018
Atelier Lectures, 1
Ce mardi, nous étions une bonne dizaine de lectrices toujours aussi motivées pour partager nos coups de cœur du mois. Annette a démarré avec "Salina" de Laurent Gaudé, publié chez Actes Sud. Salina, la mère aux trois fils, est recueillie dans un clan qui la considère comme une étrangère. Son fils raconte cette vie comme une légende. Un roman mythique et puissant, un beau portrait de femme. Véronique a aimé le roman de François-Henri Désérable, "Un certain M.Piekielny". Le narrateur part sur les traces d'un témoin, ce monsieur Piekielny, à Vilnius qui aurait connu le jeune Romain Gary. Pour les amateurs inconditionnels de l'écrivain diplomate. Mylène a pris la parole pour évoquer Karen Blixen et "le festin de Babette". Elle était étonnée d'apprendre que ce livre n'avait pas été apprécié par deux amies lectrices. Elle tenait à réhabiliter cette longue nouvelle qu'elle apprécie tout particulièrement pour sa profondeur, son humanité et son universalité. Mylène nous a donné envie de découvrir ce bijou littéraire, venue du Danemark. Sylvie a présenté le roman d'Emmanuelle Bayamack-Tam, "Arcadie", publié en septembre dernier. Farah, une jeune fille de treize ans, vit dans une communauté libertaire à la frontière franco-Italienne. Le gourou qui se nomme Arcadie prône l'amour libre, le naturisme, le végétarisme. Cette communauté accueille tous les marginaux inadaptés au monde extérieur. Un jour, Farah va cacher un migrant dans cette zone blanche. Mais, le gourou Arcadie ne réagit pas comme prévu. Sylvie a souligné la puissance du style et l'arrière-plan politique du roman. A découvrir sans tarder. Sylvie a aussi apprécié un ouvrage de Julie Ewa, "Les petites filles". Ce thriller dépaysant parle des réseaux d'adoption en Chine, de la mafia, du trafic d'organes et de la politique de l'enfant unique. Régine a terminé les coups de cœur avec le roman de Tanguy Viel, "Article 353 du code pénal". Martial Lazenec jette à la mer un promoteur immobilier. Il est arrêté par la police et il retrace son itinéraire devant le juge : son divorce, son licenciement et l'investissement de sa prime dans un bel appartement. Son geste va-t-il être compris par le juge ? Un roman à découvrir. Régine a aussi résumé le beau roman d'Alice Zeniter, "L'art de perdre", un succès de librairie en 2017. Naima, d'origine algérienne, raconte sa famille sur trois générations avec un secret de famille. Il est question des harkis exilés en France et pourtant si mal accueillis. Un livre émouvant, un éloge de la liberté d'être soi au-delà des racines et des héritages. Voilà pour la partie "coups de cœur" présentés par les lectrices de l'Atelier.
lundi 10 décembre 2018
L'usage des mots
Le pays s'enlise dans une crise sociale, politique, civilisationnelle. Personne ne sait encore comment va se terminer cette "révolution citoyenne" comme disent certains. Des gilets jaunes, cette expression courante que l'on entend des milliers de fois, commencent à se transformer en bataillons d'électrons libres qui rejettent les représentations traditionnelles, les corps intermédiaires, le Parlement, les élections, la vie démocratique. Au départ, la pression fiscale et l'écrasement des taxes déclenchent la révolte populaire, le ras le bol généralisé et la sympathie des Français. J'ai écouté depuis trois semaines les paroles de ces Français en colère, voire désespérés qui ne bouclent plus leur fin de mois. Ce qui me frappe le plus dans toutes ces interventions, c'est la haine que notre Président attire. Tous ces hommes et toutes ces femmes évoquent le mépris et l'arrogance de ce trop bon élève de la classe. Un gouffre d'incompréhension s'installe, se creuse entre le Président et le peuple. Les mots ont tout gâché. Le vocabulaire a tout emporté comme une vague de fond. Pour une fois que nous avions un homme "littéraire" au sommet de l'Etat, j'imaginais qu'il utiliserait le langage pour se faire comprendre. Mais, les mots blessants qu'il a prononcés sur les "gens qui ne sont rien", "traverse la rue pour trouver un travail", "un pognon de dingue", "je suis fier d'avoir recruté B", ces mots ne peuvent plus s'effacer dans la mémoire de ceux qui se sont sentis humiliés, relégués, suspectés. Monsieur Macron a fait preuve de légèreté, d'insouciance et de frivolité dans sa prise de parole. Lui, le surdoué, n'a rien compris à la mentalité des gens modestes. Sa position de "financier" n'arrange rien à l'affaire. Lui, le premier de la cordée sait tout, maintient son cap alors que les autres se trompent. De l'autre bord, les Français pauvres ou qui s'appauvrissent présentent des solutions qui semblent économiquement difficiles à appliquer. La radicalité de certains gilets jaunes commence à m'alerter sur la fragilité de notre République. Quand j'ai entendu qu'il fallait marcher sur l'Elysée, sur Bercy, où est la raison dans toute cette hystérie collective ? Les Yaka se multiplient comme des petits pains. La violence dans les manifestations s'intensifie et va finir mal. Dans quel pays vivons-nous en ce moment ? J'ai entendu un gilet jaune qui, croyant au complot mondialiste, s'imaginait qu'il allait finir dans une favella… Dissolution, référendum, démission, assemblée citoyenne, proportionnelle, extrême droite, ultragauche, le vocabulaire politique s'enflamme dans les esprits. A l'heure de l'allocution de notre Président, je me demande si cette crise violente va cesser à deux semaines de Noël. Il faudrait un miracle pour que la paix et la raison reviennent des deux côtés… C'est bientôt le passage du Père Noël, Monsieur Macron va-t-il l'accompagner avec sa hotte ? On verra ce soir…
vendredi 7 décembre 2018
L'atelier Philo
Depuis la rentrée, je continue à suivre l'atelier "Les idées en partage", animé par une professeure de philosophie, Agnès. Nous sommes une bonne vingtaine de participants à nous retrouver autour d'une table pour vivre un moment de philosophie. Le fait religieux a été choisi comme thème pendant le premier trimestre. En écoutant attentivement Agnès, tout devient limpide et chaque référence parfois opaque s'éclaire sans difficulté. Quand je me retrouve devant Agnès, j'effectue un bond de cinquante ans quand je suivais les cours de philo en terminale A au lycée de Bayonne. Les vrais héros d'aujourd'hui à mes yeux, ce sont les professeurs, ceux qui consacrent leur vie aux autres, à l'éducation, au savoir, au mieux-vivre. Cet éloge de la parole professorale me semble indispensable pour nous mener sur le chemin de la connaissance. Quel plaisir d'écouter notre professeure, toujours attentive à expliquer, approfondir, mettre à la portée sans déformer les idées. En consultant mes notes, je retiens l'essentiel du cours et j'ai envie de me replonger dans des lectures plus ambitieuses. Des noms circulent : Paul Ricoeur, Sigmund Freud, Lévi-Strauss, Régis Debray, Spinoza. Des concepts fusent : Dieu, fonction symbolique, agnostique, structures inconscientes, mort, finitude, monothéisme, angoisse, manque… Un festival de mots et d'idées, un régal pour l'esprit. Nous avons étudié plus précisément le philosophe Pascal, sa conversion dans le Mémorial, son mysticisme. J'ai ainsi lu quelques passages des "Pensées" et j'ai eu la surprise de découvrir des textes "lisibles" et d'une profondeur abyssale. Cet atelier philo (ou les Idées en partage) sert surtout à susciter cette envie de lire des textes fondamentaux alors que l'on s'imagine très souvent leur difficulté insurmontable. Il faut sauter à pieds joints dans les Pensées de Pascal et une fois installée dans ces textes, il suffit de se laisser porter par le génie pascalien. Dans le cours suivant, Agnès a abordé les philosophes du soupçon : Marx, Nietzsche, Freud. Pour Marx, la religion est l'opium du peuple, Pour Nietzsche, Dieu est mort, place à l'homme et pour Freud, "un infantilisme psychique". Grâce à Agnès et à mes lectures, je creuse un sillon même modeste dans la forêt des idées et cet univers me fascine depuis ma philo en Terminale… Quelle chance pour tous ceux qui partagent cet atelier !
jeudi 6 décembre 2018
Les 100 livres de l'année
La revue Lire de décembre-janvier propose une sélection de 100 livres de l'année. A ma grande satisfaction, l'ouvrage de Philippe Lançon, "Le Lambeau" a été choisi à l'unanimité comme Le Livre de l'année 2018. Dans un entretien, l'écrivain dresse son portrait et raconte ses lectures d'enfance : le Club des Cinq, la collection "Mille Soleils". Il aimait les romans d'aventures (Kessel et Stevenson) et il déclare que "la littérature est une mer intérieure". Il rentre à Libération dans les années 80 après des études de journalisme. Il apprend tout dans ce journal original, insolent et militant qui bouscule la tradition journalistique. Philippe Lançon se passionne pour la littérature sud-américaine et devient critique littéraire au sein du journal. Dans une de ses réponses, il évoque la matrice de son livre quand il a commencé à concevoir ce témoignage écrit en Ecosse et à Rome entre juillet 2017 et janvier 2018. Son témoignage bouleversant de l'attentat de Charlie Hebdo en janvier 2015 et sa reconstruction physique et morale ne peuvent que toucher des millions de lecteurs. La revue distingue aussi les écrivains des prix littéraires dont le Goncourt, très bon cru. Je citerai aussi Agnès Desarthe et son roman "La chance de leur vie", "ça raconte Sarah" de Pauline Delabroy-Allard. En littérature étrangère, la revue a choisi "My absolute darling" de l'américain Gabriel Tallent, Nicole Kraus, "Forêt obscure", le quatrième tome d'Elena Ferrante, "Le monarque des ombres" de Javier Cercas et d'autres titres à suivre. Dans la catégorie "essais", un ouvrage de Christophe Guilluy annonce la fin de la classe moyenne occidentale dans "No society". Une prémonition éclairante dans le conflit d'aujourd'hui. D'autres documentaires figurent dans la sélection : Michel Foucault, Pierre Rosenvallon, Yuval Noah Hariri, Régis Debray, Danièle Sallenave, Michelle Perrot, etc. Quand j'ai feuilletté la revue avec ces cent références, je me suis rendue compte que l'année éditoriale a comblé mon appétit insatiable de lectures… Que l'année 2019 nous apporte aussi de très belles et bonnes lectures…
mardi 4 décembre 2018
Eloge des bibliothèques
Cet après-midi, j'ai redécouvert le plaisir d'arpenter la ville de Chambéry pour diverses courses. Après quinze jours de confinement chez soi, le "sortir de chez soi" prend une couleur vive, tonique et se balader à son rythme constitue une parenthèse enchantée dans cette belle cité savoyarde. J'ai enfin échangé mes livres à la Médiathèque Jean-Jacques Rousseau et quand je suis entrée dans le hall d'accueil, le silence régnait et un calme serein flottait dans l'air. Quand on traverse une ville, des milliers de bruits pénètrent notre peau : voitures, bruits des travaux, scooters, etc. A la Médiathèque, un havre de paix. Les lecteurs installés dans les fauteuils et autour d'une table respectent absolument la consigne : le silence fait partie du contrat entre le lieu et l'usager. Un homme dormait même la main posée sur un dictionnaire. Personne ne le dérangeait. Chacun vaque à ses intérêts de lectures. Je regarde l'arrivage des romans sur la table des nouveautés. Je feuillette la presse littéraire et je note des références. Je cherche des ouvrages sur la mythologie, la philosophie. Parfois, en consultant les sommaires, je renonce à l'emprunter à cause de la complexité du texte. J'ai pris l'habitude de farfouiller dans les chariots des retours. Je vérifie ainsi que certains écrivains ont encore l'adhésion du public. Une bibliothèque ressemble à une malle à trésors. On peut chercher une pépite littéraire par hasard, et la trouver, abandonnée sur une table. Cet ouvrage m'attendait et je l'ai mis dans mon sac. Au deuxième étage, l'espace de la presse quotidienne et hebdomadaire rassemble beaucoup de retraités et de personnes seules. J'ai travaillé pendant trente ans dans ces lieux d'une importance capitale pour se sentir citoyenne, pour participer à un projet d'une société éducative et culturelle. En ce moment, certains de nos concitoyens souffrent de la confiscation fiscale et la notion d'impôt n'a pas bonne presse. Je pensais à ce service public, une bibliothèque, et j'étais vraiment heureuse de payer des impôts pour permettre la permanence de ces services publics comme une école, un hôpital, une mairie, un théâtre, etc. Quand je pense aux économies que j'ai effectuées en fréquentant la Médiathèque depuis quinze ans, je crois que j'ai bien équilibré mes comptes… Je suis repartie avec un sac plein de livres. J'ai aussi rencontré des lecteurs qui forment une communauté universelle et ouverte à toutes les idées, les pensées, diffusées par les livres. Et cerise sur le gâteau, l'usager peut emporter vingt cinq documents pour un mois. D'autres supports audiovisuels complètent le charme indéfinissable du papier. J'avais envie de relater ces moments passés au sein de la bibliothèque municipale (je préfère ce mot…), des moments de paix et de sérénité, bien appréciables dans ce monde en conflit permanent.
Inscription à :
Articles (Atom)