lundi 29 septembre 2025

"Au fond des années passées", Jens Christian Grondahl

 J'ai terminé récemment le dernier roman de Jean Christian Grondahl, "Au fond des années passées", publié chez Gallimard dans l'excellente collection, "Du monde entier". J'ai retrouvé le charme de ce "Modiano" danois comme on le qualifie parfois. Auteur d'une douzaine de romans, son univers révèle les fragilités des destins autour du couple, de la famille, de l'amour. Il connaît bien "Les bruits du coeur", comme l'indique le titre d'une de ses oeuvres si délicates. Un charme intime s'infiltre dans sa prose et le personnage principal qui ressemble tant à l'écrivain traverse une crise existentielle, teintée de solitude, digne du philosophe danois, cité dans le roman, Kierkegaard. Une femme qu'il a connue et aimée dans les années 80 resurgit dans sa vie alors qu'il avait vécu une histoire assez courte avec elle. A sa soixantaine, il est atteint de la maladie de Parkinson et ce verdict terrible provoque la séparation avec sa femme qui ne veut pas assumer la vie commune avec lui. Malgré cette grande bascule dans sa vie, il reste stoïque. Un jour, dans un parc de Copenhague, il croise Anna, son ancien amour de jeunesse. Le narrateur raconte sa première rencontre avec elle dans la mouvance libertaire de l'époque. Anna avait une relation avec un artiste singulier et le narrateur était très jaloux de cette liaison. Elle a quitté le Danemark après le décès brutal de son amant. La vie réunit à nouveau ces deux amants d'antan quarante ans après. Anna occupait un poste prestigieux à Bruxelles et s'est mariée avec un célèbre journaliste de la télévision danoise. Or, elle subit une humuliation en apprenant que son mari a harcelé sexuellement une de ses secrétaires. Un séisme dans sa vie de couple. Les deux protagonistes se rapprochent, l'un avec sa maladie, l'autre, avec le mensonge de son couple. Ce roman subtil, ancré dans son temps, raconte les "méandres indociles de ces vies pleines d'ombres et de silences". La prose fugace et intimiste de Jens Christian Grondahl fait penser au peintre danois, Vilhelm Hammershoi, dont les tableaux montrent l'intériorité des personnages dans un intérieur figé. L'écrivain évoque la transformation d'un "moi jeune" en "moi âgé" en chuchotant que l'on peut éprouver "un sentiment croissant de légéreté et de libération à l'automne de la vie". Un très beau roman à lire absolument dans la rentrée littéraire et j'espère qu'il obtiendra un prix !

vendredi 26 septembre 2025

"Je ne verrai pas mourir", Antonio Munoz Molina, 2

 Le roman démarre avec une longue et unique phrase de soixante pages, une "prouesse littéraire" véritable pour entrer dans l'esprit tourmenté de Gabriel. Dans cette grande parenthèse, comme "un flux de conscience", le narrateur raconte sa jeunesse, sa rencontre avec Adriana, ses parents, des souvenirs qui hantent ses nuits. Atteint d'un cancer, il est urgent pour lui de "solder" son passé en retrouvant son grand amour : "En s'éloignant d'Adriana Zuber, il s'était éloigné de lui-même et de ce qu'il y avait de meilleur en lui. (...) Détaché d'elle, il avait simplement été une personne différente sans le dissimiler, de manière résolue, intoxiqué par les aiguillons de la vanité et de l'argent, la sensation du pouvoir, l'ivresse de l'ascension sociale". D'autres personnages interviennent dans le roman comme Julio, un enseignant espagnol d'histoire de l'art, spécialiste d'un peintre baroque méconnu qui recueille les confidences de Gabriel. Cet homme est divorcé et sa fille ne veut plus communiquer avec lui. Cette situation le rapproche de son aîné, Gabriel. Fanny, l'aide à domicile, surveille et prend soin de sa maîtresse. Adriana relate aussi son mariage malheureux et les relations avec sa fille. Ce roman ressemble à un chant choral où chaque interprète joue une partition nostalgique du temps qui passe. L'amour de Gabriel et d'Adriana peut-il renaître malgré le poids impitoyable des années cumulées ? Le départ de Gabriel représentait une dette morale envers son père mais, n'est-ce-pas un lâche abandon de sa part ? La demande finale d'Adriana à Gabriel pour l'aider à mourir est-il un dernier acte d'amour ? Ce très beau roman aux phrases musicales rappelle les  suites de Bach, jouées par un ami exceptionnel de son père, Pablo Casals.  Un critique littéraire évoque "la grâce romanesque", la "virtuosité d'écriture" de ce texte profond et émouvant au message subtil : "La vie est comme une phrase subtilement complexe". Avec une délicatesse remarquable, l'écrivain espagnol pose la question des choix que l'on prend dans la vie et de ses conséquences. Le personnage central, le trop docile Gabriel, s'égare dans une identité double, loin de ses désirs profonds. Ses retrouvailles avec Adriana apporteront peut-être une clé de compréhension sur sa fuite aux Etats-Unis. Un critique qualifie Antonio Munoz Molina de "fin conteur de l'âme humaine". Pour moi, un des plus beaux livres de la rentrée littéraire. 

jeudi 25 septembre 2025

"Je ne te verrai pas mourir", Antonio Munoz Molina, 1

 Antonio Munoz Molina est, à mes yeux, l'un des plus grands écrivains espagnols d'aujourd'hui. J'avais lu en 2023, "Tes pas dans l'escalier", un roman magnifique et troublant. Dans cette rentrée littéraire, j'ai donc découvert son dernier ouvrage, "Je ne te verrai pas mourir", publié au Seuil. Le personnage principal, Gabriel Aristu, un espagnol septuagénaire, s'est installé aux Etats-Unis depuis longtemps et a occupé un poste important dans les organisations internationales alors qu'il rêvait d'être violoncelliste professionnel. Son père voulait qu'il quitte ce pays "sinistre et arriérée" à l'époque du franquisme. Il s'est marié avec une américaine et s'est totalement intégré dans la société jusqu'à oublier son identité et son passé en Espagne. Mais, au moment de sa retraite, il ressent le besoin de retourner à Madrid, de se ressourcer. Il veut revoir son amour de jeunesse, Adriana Zuber, comme si rien n'avait changé depuis 1967. Plus de cinquante ans ont passé et la vie les a séparés, un océan les a séparés. Le narrateur raconte leur histoire d'amour, leur rencontre romanesque,  leur passion réciproque. Il sonne à la porte d'Adriana et elle est assise dans un fauteuil roulant. Son corps se paralyse, ses cheveux roux sont blancs. Une auxiliaire de vie l'assiste dans son quotidien empêché. Leur séparation n'a pas éteint leur amour et leurs retrouvailles s'avèrent délicates. Pourquoi Gabriel a-t-il quitté cette femme adorée ? Adriana lui renvoie une image de fils obéissant, trop respectueux de sa famille. Son père était un critique musical aux idées monarchistes et il connaissait les muisiciens de son temps. La guerre civile espagnole a aussi laissé des traces traumatisantes. Gabriel éprouvait une dette morale envers ce père qui s'était sacrifié pour lui. Cette rupture avec son pays et avec ses proches dont Adriana a rendu Gabriel étranger à lui-même, sans ancrage. L'écrivain a connu cet effet de décalage quand il a vécu entre deux continents de 1993 à 2017. Ce roman nostalgique met en avant ce personnage attachant, "un somnambule dans sa propre vie". (La suite, demain)

mardi 23 septembre 2025

"Kairos", Jenny Erpenbeck

 Dans les nouveautés de la rentrée littéraire, j'ai lu récemment le roman de Jenny Erpenbeck, publié en 2021 en Allemagne, lauréat de l'International Booker Prize en 2024. Dans ce texte dense et original, il est question d'un couple atypique, Hans et Katharina, vivant dans un pays assez inconnu encore aujourd'hui, l'ex RDA, la République Démocratique Allemande, un régime glacial qui résonne encore à nos oreilles comme une enclave soumise à l'URSS et au totalitarisme communiste. Au début du roman, Hans est mort comme son ex-pays. Katharina découvre une valise oubliée où des lettres racontent l'histoire oubliée de leur relation amoureuse. Hans a porté l'uniforme des nazis dans sa jeunesse et il a choisi de vivre en RDA pour des raisons idéologiques. Il est écrivain, homme de radio, proche du parti et son statut d'intellectuel le protège. Katharina, une jeune fille beaucoup moins idéaliste que lui, tombe follement amoureuse de cet homme alors que trente quatre ans les séparent. Cette improbable liaison avec ses hauts et ses bas va rythmer le texte. Une relation chaotique s'installe entre eux, basée sur des rituels amoureux qui rappellent leur coup de foudre réciproque malgré leur différence d'âge. Hans est marié et père d'un enfant. Comme l'avenir semble un peu précaire pour leur couple, ils vénèrent leur passé amoureux : "plutôt que de penser à l'avenir, dit-elle, souviens-toi". Le personnage de Hans n'attire pas la sympathie tellement il est engoncé dans ses certitudes politiques et avec sa jeune maîtresse, il se montre tyrannique, jaloux et lâche. Sa perversité envers Katharina dynamite leur histoire d'amour. L'histoire du Mur de Berlin, la vie difficile des Allemands de l'Est, Budapest et d'autres événements se faufilent en arrière-plan dans ce roman, vu de l'Est.  La vie intime du couple se mêle étroitement à l'Histoire du pays et de la réunification allemande après 1989. Katharina prend aussi conscience qu'elle peut vivre loin de cet enfer car son travail dans un théâtre et ses rencontres lui ouvrent un nouvel horizon. J'ai retrouvé dans ce livre la ville de Berlin, fascinante par son histoire, une ville séparée par un mur devenu mythique. Les personnages fréquentent les bars, arpentent les rues, les places, les gares dans une ville étrange et aussi familière. Un roman de la rentrée à découvrir pour Berlin, surtout.   

jeudi 18 septembre 2025

Escapade en Provence, Aix-en-Provence, 3

Après la salle consacrée aux natures mortes de Cezanne, j'ai donc revu les portraits et les autoportraits de l'artiste : son père, son épouse, des amis, des paysans, les joueurs de cartes. Lui-même se peint avec un regard inquiet et interrogatif. Dans une autre salle, m'attendait une série des baigneurs et des baigneuses, un thème qui a hanté le peintre toute sa vie. Il a composé près de deux cents esquisses, souvent inachevées jusqu'à aboutir à quelques tableaux présentés dans l'exposition. Un critique d'art qualifie cette inspiration de "lointaines réminiscences de sujets mythologiques et bibliques". Loin des canons classiques du nu, Cezanne prend des libertés dans la figuration du corps en peinture. La Montagne Sainte-Victoire n'était pas assez représentée à mon grand étonnement. Mais, je sais que je reverrai des Cezanne à Paris dont "sa" montagne adorée. Après l'exposition, je voulais revoir la Chapelle des Pénitents, le troisième musée d'art de la ville mais, il était fermé pour causes techniques ! Parfois, pour des raisons liées au manque de personnel, les musées ferment des salles comme au Louvre. Le lendemain, j'avais réservé un billet pour visiter le Jas de Bouffan, la maison de famille du peintre, acquise en 1859 par son père et vendue 40 ans après. Cezanne séjournait très souvent dans cette demeure qui lui servait de refuge entre Paris et Aix-en-Provence. C'est dans ce lieu magnifique qu'il a peint la majorité de ses toiles. J'ai donc arpenté le parc avec émotion en imaginant Cezanne sortant son matériel pour peindre la bastide, le bassin, les arbres, la fontaine. A l'intérieur, tout a été renové et la cuisine est d'une simplicité quasi paysanne, loin des intérieurs bourgeois. Le Jas de Bouffan est devenu un centre de recherche pour l'oeuvre cezanienne. On évoque la notion d'esprit du lieu même quand l'urbanisation invasive a gâché le panorama de la bastide. Avant de quitter Aix, j'ai vu le Jardin des Peintres, aménagé sur un belvédère avec un point de vue unique sur la Montagne Sainte Victoire. La ville a installé quelques reproductions de tableaux pour célèbrer leur peintre, transformé en icône de l'art moderne. Ce phénomène de célébration se banalise partout dans chaque ville où est né un génie : Prague et Kafka, Lisbonne et Pessoa, Copenhague et Andersen, Paris et Victor Hugo, etc. Je voulais me plonger dans l'univers de Cezanne et grâce aux livres et à cette escapade brève mais intense, j'ai vévu à l'heure cezanienne, un grand bonheur esthétique.  

mardi 16 septembre 2025

Escapade en Provence, Aix-en-Provence, 2

 Avant de rejoindre le musée Granet, j'ai visité la cathédrale Saint-Sauveur, un édifice religieux remarquable, construit sur l'emplacement du forum antique et même sur les fondations d'un ancien temple dédié à Apollon. J'ai tout de suite remarqué un tryptique, "Le Buisson ardent" d'un artiste avignonnais, Nicolas Froment, réalisé au XVe siècle. Je visite systématiquement toutes les cathédrales dans chaque ville que je traverse. En Italie, ces édifices religieux sont des musées et en France, quelques cathédrales composent un patrimoine irremplaçable. Je pense à la cathédrale gothique de Bayonne près de laquelle j'habitais dans ma jeunesse. De ma fenêtre, je contemplais les arcs-boutants et j'avais l'impression de les toucher. J'ai beaucoup déménagé dans ma vie et cet appartement en plein centre de Bayonne, rue Argenterie, a marqué ma mémoire. J'avais réservé mon billet vers 16h pour visiter l'exposition Cezanne. Il fallait se présenter trente minutes avant avec un dispositif digne d'une zone d'embarquement dans un aéroport : présentation des papiers, fouille des sacs dans le portique, scanner corporel. J'étais vraiment étonnée par ce souci sécuritaire impressionnant. La majorité des visiteurs avait dépassé la soixantaine et je ne pense pas que nous avions l'intention de jeter des pots de peinture sur les magnifiques tableaux de Cezanne. La bêtise de certains gestes d'écologistes en furie m'afflige. Rentrer dans un musée ressemble maintenant à marathon où il faut s'armer de patience. Plus de 130 peintures, dessins et aquarelles composent cette rétrospective exceptionnelle : portraits, autoportraits, paysages de la bastide familiale, natures mortes, baigneurs et baigneuses. Ces oeuvres inestimables venaient de Bâle, Chicago, Londres, NewYork, Ottawa, Tokyo, Zurich, etc. Je ne pouvais pas manquer cette exposition internationale sur Cezanne ! J'étais fascinée par les natures mortes et je voue un culte particulier pour les pommes cezaniennes, symboles de la pureté, de la générosité et de la simplicité. Cezanne voulait redonner ses lettres de noblesse à la nature morte et il disait : "Avec une pomme, je veux étonner Paris !". Les fruits symbolisent aussi la vie dans sa dimension éphémère. Mais, selon son biographe, Bernard Fauconnier, Cézanne "cherchait la quintessence de la pomme. L'être de la pomme. Plutôt que de vouloir saisir l'instant, il tend vers une notion d'éternité". (La suite, demain)

lundi 15 septembre 2025

Escapade en Provence, Aix-en-Provence, 1

 J'avais deux rendez-vous importants à Aix-en-Provence : le "Caumont" et le "Granet". J'ai trouvé un hôtel très pratique, "La Caravelle", situé dans le centre ville et très proche d'un parking public. Quel plaisir de se balader dans les rues et les places, de voir les fontaines diverses, les hôtels particuliers, les monuments ! Aix-en-Provence ressemble à une ville italienne, ce qui me ravit toujours. Ma première visite était réservée à l'hôtel de Caumont, un lieu culturel incontournable. Ce centre d'art, ouvert en 2015, après des années de travaux, présente actuellement l'artiste franco-américaine, Niki de Saint Phalle (1930-2002), à travers "un bestiaire unique et fascinant". La plasticienne a grandi dans une famille aisée entre New York et la France. Artiste autodidacte dès 1961, ses idées personnelles se retrouvent au coeur de son art protéiforme : féminisme, soutien aux peuples opprimés, droits civiques, etc. Violée par son père à l'âge de onze ans dont elle ne guérira jamais, l'artiste a trouvé dans l'art "une sorte de thérapie qui calmait le chaos qui agitait son âme et fournissait une structure organique à sa vie". Elle rencontre le sculpteur suisse, Jean Tinguelly, avec lequel elle va partager sa vie. Sa célébrité démarre avec la création des "Nanas", ces femmes monumentales, libérées, indépendantes, libres et joyeuses. Dans la cour de l'hôtel de Caumont, une de ses "nanas" me tendait les bras et j'ai vu avec intérêt les animaux et créatures fantastiques, exposés dans les diverses salles. Le parcours coloré, bariolé, ludique des oeuvres montre des licornes, des serpents, des dragons, des monstres, des tableaux sculptés. Un monde mythologique, magique, proche de l'enfance, de l'innocence perdue avec un effet conte sur les frayeurs et sur les illuminations d'une grande artiste. L'exposition démontre à merveille sa démarche artistique et engagée. Quand j'ai quitté Niki de Saint Phalle, j'ai eu l'impression de rajeunir ! Le musée proposait aussi un film sur la vie de Cezanne qui durait trente minutes. Une bonne introduction pour savourer ma deuxième exposition au musée Granet. 

vendredi 12 septembre 2025

Escapade en Provence, la montagne Sainte-Victoire

 Quand j'ai quitté la calanque de Figuerolles, je voulais longer la Montagne Sainte-Victoire pour parcourir les vingt kilomètres du versant sud entre Puyloubier et Aix-en-Provence. La carte d'identité de la Sainte-Victoire : 15 millions d'années, 18 kilomètres de long, 1 000 mètres d'altitude (le Pic des Mouches), 1 million de visiteurs par an. Ce joyau naturel domine l'arrière-pays d'Aix et comme les calanques, ce lieu doit échapper à la foule des randonneurs. Les pins d'Alep et de chênes verts, s'aggripent aux rochers. Je me suis baladée dans un sentier et je sentais le thym, la lavande, la sarriette. La lumière du matin illuminait le calcaire des roches et j'imaginais Cezanne derrière un pin parasol avec son chevalet, sa palette et son pinceau. Il a peint sa montagne des centaines de fois tellement il lui vouait un culte païen. Jean Giono, un amoureux fou de sa Provence, écrivait : "Les beaux paysages ne se captent pas dans des boîtes, ils s'installent dans les sentiments". Arrivée au Tholonet, un des hauts lieux d'inspiration artistique du peintre, j'ai bu un café au Relais Cezanne pour ressentir sa présence fantomatique. La route Cezanne démarre au Tholonet jusqu'à Aix-en-Provence  et pendant des années, le peintre a puisé son énergie en traversant les pinèdes et les oliveraies qui bordaient le chemin. La roche rouge des argiles, les verts des pins, des oliviers, le gris lumineux des calcaires, toutes ces variations de couleurs ne pouvaient qu'éblouir Cezanne. Ses toiles reflètent cette symphonie colorée. Mon intérêt pour cette montagne est né aussi d'un texte, "Sur les chemins de la Sainte-Victoire" de Jacqueline de Romilly, la grande Helléniste. L'universitaire randonneuse évoque ses balades dans cette montagne et elle en fait un symbole de sérénité en contemplant sa "permanence qui perdure au delà du passage du temps". D'autres écrivains ont été fascinés par ce lieu comme Peter Handke dans "La Leçon de la Sainte-Victoire". Observer la montagne devant ses yeux, observer la même montagne dans un tableau de Cezanne, "c'est découvrir les assises du monde" (citation de Georges-Arthur Goldschmidt). Ce petit détour sur le versant sud de la Sainte-Victoire, un enchantement !  

jeudi 11 septembre 2025

Escapade en Provence, la Calanque de Figuerolles

 Deuxième étape de mon escapade provençale : la Calanque de Figuerolles à La Ciotat, à quelques kilomètres de Cassis. J'avais réservé une chambre d'hôtel dans la calanque, un fait rare, le domaine étant privé. Comme c'était dimanche, je n'avais pas prévu, par naïveté, la fréquentation de Figuerolles car il a fallu se garer loin de l'hébergement par manque de parkings surchargés dans cette période de l'année. A mon arrivée, l'étroite plage de la calanque fourmillait de monde, les serviettes étant collées les unes près des autres. Sur un espace si restreint, cette vision de la plage à galets, saturée, bondée, ne ressemblait pas à un petit paradis. Comment apprécier ce site avec le phénomène du surtourisme comme toutes les villes du bord de mer ? Comme à Biarritz, où je ne mets plus les pieds de mai à novembre...  Comment tenir compte du décor naturel magnifique avec le bruit, les cris, la musique du restaurant, la promiscuité ? La calanque avait perdu sa sauvagerie naturelle et perdait sa magie. Il fallait attendre le crépuscule pour observer cet environnement particulièrement beau, un site classé depuis 1944. J'ai donc attendu le soir pour contempler la crique, encadrée de falaises de "poudingue" et surplombée par le Rocher du Capucin. Les falaises abruptes se composent d'une roche sédimentaire, constituée de galets qui forment des conglomérats. Le silence est donc revenu dans la soirée et au petit matin, la calanque retrouvait son identité première, un lieu fréquenté par des pirates et des contrebandiers. Figuerolles (qui vient de figuier) a inspiré surtout les peintres dont le cubiste Braque, attiré par la "force et l'étrangeté" du lieu. Ce cadre original a aussi servi de décor dans quelques films. Dès le petit matin, j'ai arpenté la plage avec ses galets et j'ai ressenti l'esprit du lieu, revenu à sa vocation originelle où la nature se conjugue avec la solitude, accompagnée d'un silence appréciable. Les "vraies richesses" selon Jean Giono célèbrent "la gloire du soleil, de la terre, des collines, des ruisseaux, des fleuves" et il aurait pu ajouter des calanques, mais, attention, danger. Il faut absolument protéger ces espaces naturels qui deviennent des parcs d'attraction estivaux. Dommage... 

mercredi 10 septembre 2025

Escapade en Provence, Cassis

 Dimanche dernier, j'avais rendez-vous avec la mer Méditerranée à Cassis. Parfois, le bleu marin me manque beaucoup à Chambéry. J'ai vécu jusqu'à mes trente ans en Côte basque et l'océan imprègne mon imaginaire. J'ai besoin de cet espace liquide d'un bleu changeant, virant souvent au vert et symbolisant sans cesse le mouvement. La montagne médite dans son immobilité et sa magnificence nous élève. La mer bouge sans cesse et les vagues bousculent, dynamisent, vibrent d'énergie. Mais, pour sentir la mer, il vaut mieux faire une balade en bateau pour sentir son parfum salé et pour ressentir sa "bougitude". J'ai donc pris un bateau à Cassis pour visiter trois calanques avec un vent d'Est assez fortifiant.Cette promenade bien tonique m'a permis de voir les calanques de Port Miou, de Port Pin et d'en Vau. Ces anses bordées de pentes abruptes offrent un panorama spectaculaire et j'ai pensé aux paysages des Cyclades en m'approchant des falaises rocheuses. De vaillants et jeunes visiteurs prennent les chemins escarpés pour atteindre les plages. Toutes ces criques appartiennent au Parc national des Calanques incluant Marseille, Cassis et La Ciotat. Gaston Rebuffat qualifiait les Calanques de "véritables jardins de pierres en bordure de mer". Ce moment marin m'a procuré un sentiment "océanique" avec souvent des éclats d'écume sur mon visage. J'ai aperçu un banc de poissons argentés entre deux vaguelettes. J'ai ensuite visité le charmant port de Cassis et j'ai pensé à Virginia Woolf qui, de 1925 à 1929, a passé quelques jours de vacances dans ce village provençal qui attirait beaucoup d'Anglais. L'écrivaine avait même envisagé d'acheter une maison mais ce projet n'a pas abouti. Le port a conservé sa beauté malgré une quantité de voiliers et de yachts au détriment des barques de pêche. Virginia Woolf écrivait dans une lettre qu'elle n'oublierait jamais Cassis : "Cette sensation de chaleur, le vin, la beauté, la liberté, le silence, la vie sans téléphone". Une destination de rêve pour elle en 1925. Evidemment, cent ans après, aurait-elle reconnu le village avec ses dizaines de restaurants, la musique d'ambiance, sa foule de touristes, ses magasins de souvenirs ? Je crois bien que non... Heureusement, le phare était là, la mer était là, les quais, les façades colorées, les platanes, quelques barques. J'ai même aperçu sa silhouette dans une rue ombragée. Un mirage, évidemment. 

vendredi 5 septembre 2025

"Cézanne", Bernard Fauconnier

 J'ai remarqué depuis longtemps l'excellente collection "Folio Biographies" des Editions Gallimard, créé en 2005. Sur le site internet de la collection, l'éditeur précise qu'il propose des biographies "courtes, inédites, avec photos et à des prix accessibles". Composés par des écrivains, des historiens et des universitaires, ces ouvrages permettent à un large public de découvrir le destin unique d'un grand nombre de créateurs : de Balzac à Colette, de Kafka à Zweig, des peintres, des sculpteurs, des musiciens, des personnages historiques, des scientifiques et des religieux. J'ai donc lu le "Cézanne" de Bernard Fauconnier, publié en 2006. Ce même biographe a aussi proposé quatre autres destins uniques : Platon, Flaubert, Beethoven et Jack London. Né en 1839 à Aix en Provence, Paul Cézanne n'a pas suivi les traces de son père, ancien chapelier et banquier. Il a refusé de faire des études de droit et il a choisi la voix difficile de l'art. A Paris, il rencontre les impressionnistes et surtout Camille Pissaro. Il tente plusieurs fois de participer aux salons officiels sans y parvenir. Mais, il ne sombre jamais dans le défaitisme. Malgré le rejet de ses tableaux, il persiste dans son art. Emile Zola, son ami d'enfance, le soutient malgré le "mauvais caractère" de Cézanne. L'artiste s'éloigne du groupe impressionniste et s'isole dans sa Provence natale. Sur le plan intime, il a rencontré Hortense avec laquelle il a un fils, Paul mais cette relation restera longtemps cachée dans sa famille. A la mort de son père, sa situation financière s'améliore et il peut peindre sans se soucier de vendre ses toiles. Evidemment, comme le peintre Morandi avec ses bouteilles et ses bols, Cézanne a choisi son motif préféré : la Montagne Sainte-Victoire, son obsession picturale, sa passion charnelle, sa religion panthéiste. En utilisant "des formes géométriques pour représenter les éléments du paysage, il déconstruit et reconstruit". Bernard Fauconnier raconte un homme que la légende magnifie car, de son vivant, il était moqué, vilipendé. Ses contemporains le considéraient comme un fou. Mais, lui, il marchait dans la montagne, installait son chevalet, travaillait du matin au soir sans relâche. Son biographe raconte cette vie de labeur jusqu'à sacrifier ses amitiés et sa propre famille. Cézanne savait qu'il "réinventait la peinture". Une biographie très agréable à lire avec pour personnage principal, un peintre de génie. 

jeudi 4 septembre 2025

"Petite route du Tholonet", François Gantheret

 J'ai toujours apprécié la peinture de Cézanne, un de mes artistes préférés. J'ai vu et revu ses toiles à Paris au musée d'Orsay et à l'Orangerie. Son univers me touche particulièrement entre les portraits, les natures mortes et surtout la Montagne Sainte-Victoire qui m'a fascinée dès que j'ai posé mon regard sur cette montagne si compacte et si puissante. Une grande exposition sur Cézanne a lieu en ce moment à Aix en Provence et j'ai déjà réservé mon billet pour aller sur les traces du peintre, du Musée Granet à son atelier en passant par le Jas de Bouffan, sa maison de famille. J'ai même l'intention de contempler ses paysages en parcourant les villages de la Montagne Sainte-Victoire. En ce moment, je me "cézanne" en lisant des catalogues, sa biographie et d'autres documents. Cette fin de semaine, je m'embarque pour vivre mes moments cézanniens. Un ouvrage original m'a vraiment marquée : "Petite route du Tholonet" de François Gantheret, publié en 2005 dans la collection "L'un et l'autre", dirigée par J.-B. Pontalis chez Gallimard. L'auteur, psychanalyste et docteur ès-lettres était l'un des rédacteurs de la Nouvelle Revue de Psychanalyse. L'écriture littéraire lui convenait mieux pour évoquer la psychanalyse et il écrivait : "Le seul mode de transmission de l'expérience ne pouvait être que de fiction". Dans ce récit, le narrateur part à la recherche d'une femme qu'il a aimée et qu'il a perdue. Elle vivrait peut-être dans une maison sur la route du Tholonet. La figure de Cézanne surgit dans ce texte rêveur dans un "jeu de miroir", dans un flou cotonneux. Par touches "impressionnistes", l'auteur montre l'influence de Cézanne sur sa propre écriture : "Ecrire comme il peignait". Un portrait du peintre se dégage au fil des pages : homme solitaire, bougon, acariâtre. Evidemment, il évoque ses amis dont Emile Zola, son ami d'enfance. Défilent aussi Pissaro, Monet, Gasquet, Renoir, ses compères peintres mais aussi sa famille, Hortense et Paul, son redoutable père, Louis-Auguste. Incompris par son époque, refusé plusieurs fois au Salon officiel, le peintre passionne François Gantheret qui, en psychanalyste, révèle la vérité de Cézanne, ses tourments, ses angoisses et son obsession du geste pictural. "Ce roman d'investigation" montre un artiste de génie qui a sacrifié sa vie à l'art. François Gantheret admire totalement le peintre : "Savoir faire cela... Dans quelques mots, une phrase, savoir laisser surgir le monde, le voir comme l'enfant qui vient de naître. Et le faire voir, ainsi, à nos yeux désillés, retrouvés". Un des plus beaux livres sur Cézanne, à lire absolument quand on aime ce peintre novateur et admirable. 

mercredi 3 septembre 2025

"Journal. Les années d'exil, 1969-1989, tome 3", Sandor Marai, 2

 Ce tome 3 du journal montre le côté sombre de Sandor Marai car, âgé de 67 ans quand il écrit ses mémoires, il évoque souvent le déclin de sa santé et surtout celle de sa femme. Avec un certain esprit de dérision, il plaisante en pensant à sa disparition : "A notre âge, ce n'est pas tant un logement que l'on cherche qu'un crématoire proche et fiable". Le couple s'installe à San Diego en Californie après Salerne et ils semblent bien isolés dans cette ville balnéaire : "Le nombre de personnes que nous pouvons appeler diminue de plus en plus". Heureusement la nature luxuriante et la beauté du Pacifique atténuent ce sentiment de solitude. Les livres sont les véritables soutiens affectifs de l'écrivain, en particulier ses collègues hongrois, Arany, Babits et Krudy. Il parle aussi de Soljenitsyne qu'il admire pour avoir dénoncé les atrocités du communisme : "Le prix de la liberté est élevé. Je ne lis que les livres de ceux qui l'ont payé". Son goût pour les mots ne faiblit jamais et il consulte les dictionnaires avec gourmandise : "C'est comme farfouiller secrètement dans un sac d'or". Il cite ses lectures qui le rendent heureux, en particulier Marcel Proust et Stendhal. Les bibliothèques le rassurent aussi, considérant ces espaces comme des paradis. Mais, plus l'écrivain vieillit, plus la vie devient difficile. Il s'intéresse aux écrivains qui se sont suicidés comme Nerval et Montherlant. Les séjours à l'hôpital se multiplient et quand son épouse, Lola, meurt dans une souffrance terrible, Sandor Marai se retrouve seul et il pense à propre mort, ne supportant pas cette cruelle séparation. Il achète un pistolet et pense au suicide. Il perd alors ses deux frères et sa soeur, et apprend la mort subite de son unique enfant adoptif, Janos, âgé d'une quarantaine d'années. En janvier 89, il se tire une balle dans la tête et ses cendres seront dispersées dans l'océan. Malgré son naufrage final, l'écrivain hongrois a aimé la vie malgré ses trente ans d'exil. L'amour pour Lola est omniprésent dans son journal, un amour immense quand il écrit, trois ans après sa mort : "Aujourd'hui, Lola, m'a beaucoup manqué, son corps, noble et élégant. Son sourire. Sa voix". Un beau journal intime, sincère et poignant, un hymne à l'amour et à la littérature. 

mardi 2 septembre 2025

"Journal. Les années d'exil, 1969-1989, tome 3", Sandor Marai, 1

 J'ai toujours apprécié les journaux intimes littéraires. J'ai découvert que l'écrivain hongrois, Sandor Marai, avait écrit un journal intime. J'ai donc lu les trois tomes : "Journal. Les années hongroises, 1943-1948", puis "Journal. Les années d'exil, 1949-1967", et le dernier, "Journal. Les années d'exil, 1968-1989", publiés chez Albin Michel de 2019 à 2023. Obligé de quitter son pays devenu communiste, il savait que tous ses romans et essais étaient interdits. Il était considéré comme un ennemi de classe, un bourgeois conservateur. Dans ce troisième tome, plus crépusculaire que les précédents, j'ai retrouvé la lucidité, le courage et la curiosité de Sandor Marai. La lucidité se trouve dans son regard "politique" sur le monde au XXe siècle avec sa méfiance viscérale du communisme et ses critiques pertinentes sur les démocraties libérales. Il peut se montrer prémonitoire sur la pollution, sur les ravages, provoqués par les humains sur la nature et sur la notion d'écologie. Il observe aussi les conquêtes médicales sur le corps humain et évoque le transhumanisme. Il étrille Richard Nixon, traite Khomeyni de "prêtre fou, sadique et sanguinaire", déteste Mao, critique le pape qui interdit la contraception. Des événements le marquent aussi comme Mai 68, le Printemps de Prague, l'assassinat d'Aldo Moro, la guerre des Malouines. Son courage lui permet de supporter avec philosophie son exil, que ce soit à Salerne en Italie ou aux Etats-Unis. Il vit loin de son pays natal, de ses racines, de sa famille, de sa langue, de ses traditions et il lui faut un courage presque surhumain pour supporter cette rupture. L'amour de son épouse le soutient sans cesse et sa force intérieure est renforcée par sa vocation d'écrivain. Il conserve cette lumière que lui procure l'écriture, son chemin de vie. En Italie, de 1967 à 1980, il subit l'ambiance toxique des attentats pendant les années de plomb : "Les contrats sociaux d'une civilisation craquent de toutes parts". Ces  notations sur son époque révèlent un homme curieux, concerné, citoyen du monde, un grand lecteur, passionné de littérature. Sa curiosité insatiable donne au journal un intérêt sur cette époque du XXe pas si lointaine que ça. (La suite, demain)

lundi 1 septembre 2025

"Le piano d'Epictète", Jean-Pierre Martin

 Quand j'ai rangé et donné mes livres pour faire subir un régime d'amaigrissement à ma bibliothèque, j'ai retrouvé quelques ouvrages que j'avais complètement oubliés. Ainsi, j'ai lu "Le piano d'Epitècte" de Jean-Pierre Martin, publié dans l'excellente maison d'édition, José Corti. J'ai remarqué le nom de l'auteur car j'avais vraiment apprécié un de ses essais sur Georges Orwell, "L'autre vie de Georges Orwell" après avoir lu "Le Meilleur des mondes". Comment ce livre était arrivé sur mes étagères ? Mystère et donc, il m'attendait patiemment sans désespérer de me croiser un jour. Ce jour est arrivé. Jean-Pierre Martin, né en 1948, traverse Mai 68 en militant et en voyageant en Asie et en Amérique. Il va même travailler pendant cinq ans à l'usine comme ouvrier. Il passe une agrégation de lettres en 1987 et devient enseignant et Maître de Conférences à Lyon. En 1995, il publie dans la NRF ses premiers textes et pousuivra une carrière de critique littéraire et d'écrivain. Cet ouvrage original se compose de huit textes sur un pianiste de bar, passionné par le jazz et les stoïciens, un lecteur fou, un écrivain passionné de cuisine, un couple préhistorique, un admirateur de la beauté féminine, un pays pù les hommes de lettres sont au pouvoir. Cette mosaïque de chroniques possède un point commun : l'esprit de sérieux n'est pas de mise. Le narrateur se lance avec humour à la conquête d'une sagesse stoïcienne en contrepoint d'un monde brutal, d'un monde où la littérature et la musique s'uniraient pour le bonheur de tous. Jean-Pierre Martin écrit dans un journal : "Suis-je redevenu celui que j'étais ? Boucle bouclée ? Tribulations, déviations, bifurcations, puis retour à la case départ ? Fait de tous ces moi, je ne suis aucun d'eux. Je me suis construit avec et et contre eux. J'ai changé". La recherche de la sagesse passe par la littérature, selon l'auteur. Ce recueil d'une écriture élégante pratique l'art du décalage, de la dérision et de l'ironie. Ecrits depuis trois décennies, ces textes peuvent étre lus comme s'ils avaient publiés aujourd'hui. La littérature n'a pas d'âge et peut prendre tout son temps pour rencontrer ses lecteurs et lectrices. La preuve avec ce "Piano d'Epitecte"...