lundi 29 décembre 2025

Escapade à Paris, "L'Empire du sommeil" au Musée Marmottan-Monet

 Le musée de Marmottan-Monet, situé dans le 16e arrondissement, propose une exposition originale : "L'Empire du sommeil", disponible du 9 octobre 2025 au 1er mars 2026. Dans le site internet du musée, les commissaires de l'exposition soulignent "la portée symbolique et allégorique du sommeil, son importance dans l'iconographie profane et sacrée et l'influence des recherches scientifiques, philosophiques et psychanalytiques liées au sommeil". Quelques oeuvres ont attiré mon attention : un tableau de Sorolla d'une douceur sereine où une mère et son bébé dorment dans un grand lit blanc, un Valloton, un Munch, un Picssso, etc. Ce thème riche d'images a vraiment inspiré de nombreux peintres du XIXe au XXe siècle. Cent trente pièces, issues des prestigieuses institutions, composent l'univers mystérieux du sommeil considéré comme "un pur bonheur, une grâce, une harmonie, un accord entre le monde extérieur et nous-mêmes" mais le sommeil peut aussi évoquer "la mort ou l'amour". Les expositions thématiques permettent de réunir sur un sujet commun des visions diversifiées des artistes choisis. Dans ce même musée, j'ai aussi découvert un peintre que je ne connaissais pas : Jean-Baptiste Sécheret, un artiste en dialogue avec Monet car ses peintures ont pour motif les paysages côtiers, les ciels de Trouville, des immeubles et des monuments dans cette Normandie si chère aux peintres. Une salle est aussi consacrée à Berthe Morisot, élève de Corot et muse de Manet, la première femme impressionniste. Ses toiles se sont peu vendues de son vivant dans les musées et ses héritiers ont souhaité que le musée Marmottan-Monet abrite ses oeuvres dont vingt-cinq tableaux. Elle a peint des paysages normands, des marines niçoises, des jardins fleuris, des jeunes filles en fleurs. A Paris, j'apprécie ces musées à dimension humaine, installés dans des hôtels particuliers magnifiques. Le soir, j'ai retrouvé mon chanteur préféré au théâtre des Champs Elysées : il se nomme Philippe Jaroussky et ce concert sur des cantates italiennes était un pur bonheur musical ! J'ai aussi vu les illuminations de Paris, mais, j'ai préféré de très loin  l'illumination musicale de Philippe Jaroussky ! 

vendredi 26 décembre 2025

Escapade à Paris, mes balades préférées

 Dans mon programme parisien, je n'oublie jamais la nécessité de la marche, un moyen de locomotion le plus efficace pour apprécier la capitale. Je ne compte plus les milliers de pas que cette ville implique et je ne ressens pas trop la fatigue comme s'il me poussait des ailes dans le dos. Le regard aux aguets est toujours en alerte pour admirer les monuments, les rues, les boulevards, la cité, les quais, les places sans oublier les passants, les touristes, les parisiens. Comme mon hôtel se situait dans la rue des Bons Enfants, je pouvais arpenter le jardin des Tuileries que j'aime tout particulièrement. En 1519, François 1er avait choisi ce vaste terrain occupé par des fabriques de tuiles, d'où son nom pour construire une résidence. Mais, ce projet n'a pas vu le jour et Catherine de Médicis aménagea un palais, les Tuileries, au milieu d'un jardin florentin. En 1664, André Le Nôtre, créateur des jardins royaux de Versailles, est chargé par Louis XIV de redessiner le parc. Le peuple pouvait s'y rendre une fois par an ! A cette époque, je n'aurais pas pu me balader dans ce lieu merveilleux... Les bassins attirent évidemment ma présence car peuplés de mouettes, j'assiste à un bal permanent et j'ai même aperçu un héron, (un vrai pas un faux) au milieu d'une brochette de mouettes. Les statues me réjouissent la vue et je capte souvent mes volatiles grimpées sur elles. De l'arche du Carroussel à la Place de la Concorde, la perspective enveloppe mon esprit et me plonge dans une rêverie où je croise tant de fantômes. Même au mois de décembre où les arbres sont défeuillés, le paysage conserve sa beauté multiséculaire. Je me balade aussi dans le Jardin du Palais royal et là je croise de temps en temps ma Colette, qui a vécu dans ce lieu magique. Des chaises "littéraires" sont dispersées dans le jardin et j'aime lire les citations choisies. Une m'a charmée, celle d'Emily Dickinson, la poétesse américaine : "Que c'est bon d'être en vie ! Que c'est infini - d'être" ! A deux pas du Palais royal, j'ai traversé les Passages Colbert et Vivienne, des espaces couverts où nichent des restaurants, des commerces de luxe et surtout la plus vieille librairie de Paris, la librairie Jousseaume, fondée en 1826. Ma déambulation m'a conduite jusqu'à la rue de Richelieu et j'ai effectué un pélerinage professionnel pour revoir la Bibliothèque nationale avec la Salle ovale et celle de Richelieu. Quand on a été bibliothécaire pendant presque trente ans, le métier colle à la peau... 

mardi 23 décembre 2025

Escapade à Paris, Georges de La Tour au Musée Jacquemart-André

Je me renseigne régulièrement sur les expositions parisiennes et j'ai remarqué celle du Musée Jacquemart-André, consacrée à Georges de La Tour (1593-1652). Ce peintre lorrain n'a été découvert qu'au début du XXe siècle par un historien d'art allemand. Né dans une famille de boulangers, il sera le peintre du roi Louis XIII et sera logé dans le Louvre. Il reviendra dans sa région natale à la fin de sa vie à Nancy. Le Musée, un de mes préférés à Paris, propose une trentaine de tableaux où ses clairs-obscurs d'une grande intensité dominent la tonalité globale. Les spécialistes ne savent pas s'il a voyagé en Italie car ses scènes intimistes et religieuses rappellent l'univers pictural du Caravage. Quand je me suis retrouvée devant ses toiles malgré la fréquentation dans les salles, j'ai tout de suite été séduite et fascinée par un élément essentiel : "une utilisation unique de la lumière". Des bougies illuminent ses toiles et donnent une dimension intime aux personnages, souvent issus du peuple commme des musiciens aveugles, des vieillards et des paysans. J'ai remarqué des scènes nocturnes à la chandelle parmi lesquelles "La femme à la puce", "Les Joueurs de dés", "Job raillé par sa femme". Cette flamme "s'impose alors comme sujet central de ses oeuvres du "Nouveau-Né" à la "Madeleine pénitente". Je pensais au très beau livre de Gaston Bachelard, "La Flamme d'une chandelle" qui m'avait enchantée quand je l'ai lu dans ma jeunesse. Il est temps de le relire après cette redécouverte de la flamme-lumière de Georges de La Tour. Bachelard écrit dans son ouvrage "lumineux" : 'Un être se rend libre en se consumant pour se renouveler, en se donnant ainsi le destin d'une flamme". Dans les tableaux du peintre lorrain, la lumière de la bougie donne une "intensité à la fois poétique, fragile et intemporelle". Après cette visite, j'ai revu avec un grand plaisir esthétique la salle Florence au rez-de-chaussée du musée où j'ai retrouvé et admiré mes chers amis italiens : Carpaccio, Botticelli, Mantegna, Signorelli et Bellini ! Un festin de reine. Après cette belle exposition, j'ai commandé chez un libraire un ouvrage épuisé de Pascal Quignard sur Georges de La Tour. Une prolongation heureuse de cette visite à la bougie... 

lundi 22 décembre 2025

Escapade à Paris, "Les Mondes de Colette" à la Bibliothèque Nationale de France

 Je me suis offert une petite escapade à Paris la semaine dernière. Au menu de ces trois jours, des expositions et un concert de Philippe Jaroussky au Théâtre des Champs Elysées. J'avais envie de voir "Les Mondes de Colette" à la Bibliothèque Nationale de France que l'on peut voir jusqu'au 22 janvier. Pourquoi cette grande institution a-t-elle proposé de mettre à l'honneur l'une des voix les plus originales et les plus singulières de la littérature française ? Une des commissaires de l'exposition tente une explication : "L'oeuvre de Colette, souvent qualifiée de très classique, aurait pu être écrasée par la deuxième partie du XXe siècle, mais, elle continue cependant à nous parler dans sa capacité à traiter beaucoup de sujets comme l'amour avec une grande liberté et sans jamais donner de jugement moral". J'ai donc découvert plus de 300 documents (photographies, manuscrits, publications, films, tableaux) en cinq thématiques : "Souvenirs sensibles', 'Le monde", "S'écrire", "Le temps" et "La chair". Colette et son enfance merveilleuse avec une mère exceptionnelle qui lui apprend un mode d'être : "regarde, contemple, savoure le fait d'être vivante". Colette et ses amours libres après son divorce avec son premier mari, Willy, l'usurpateur. Colette et l'amitié avec sa cour féminine fidèle et ardente. Colette et son écriture autobiographique, une langue française patrimoniale, vivante, vibrante. Colette et sa vigoureuse vieillesse, vaincue par une arthrite de la hanche, mais toujours combattante. Je salue avec admiration son esprit de liberté, son accent bourguignon, son amour de la musique, de la nature et des animaux. Autour de l'exposition, la BNF organise des manifestations, des tables rondes, des lectures à voix haute. A mes yeux de "fan" de l'écrivaine, je ne pouvais que saluer cette initiative et cela m'a permis de revisiter cette bibliothèque à l'architecture monumentale et impressionnante sous la forme de quatre livres ouverts sous le ciel de Paris. J'avais organisé une visite approfondie de ce monument livresque dans les années 90 avec une cinquantaine de bibliothécaires de Rhône-Alpes. Pour les provinciales que nous étions, cette bibliothèque gigantesque nous fascinait. J'ai donc revu avec plaisir ce lieu unique et j'ai pensé à la citation de Borgès, l'argentin : "J'ai toujours pensé que le paradis est une sorte de bibliothèque". J'ai donc franchi les portes d'un paradis avec ses seize millions de livres et d'autres documents. Colette avait toute sa place dans ce lieu mythique et les dieux qu'elle a certainement rencontrés doivent savourer sa présence...

lundi 15 décembre 2025

Atelier Littérature, les coups de coeur

 Agnès a présenté "Les Guerriers de l'hiver" d'Olivier Norek. Un roman palpitant, selon notre amie lectrice, qui a découvert un aspect de la Deuxième Guerre mondiale entre l'URSS et la Finlande. Un peuple se dresse contre l'ennemi, et parmi ces soldats, un snipper, appelé Simo, un David finlandais contre un Goliath russe. Une légende est née. Mylène a beaucoup aimé le dernier roman de Leonor de Recondo, "Marcher dans tes pas", publié cette année chez l'Iconoclaste. La narratrice raconte la vie de sa grand-mère, Enriqueta, en août 1936. D'Irun à Hendaye, il faut vite fuir l'armée franquiste et quitter sa maison familiale en laissant tout derrière elle. Leonor de Recondo rend hommage à cette femme courage et sa petite-fille, née française, demande la nationalité espagnole pour tourner la page terrible de la guerre civile en Espagne. Le regard poétique de l'écrivaine sur cette grand-mère exceptionnelle est une belle découverte pour Mylène et pour les amies lectrices qui le liront certainement. Marie-Christine a lu un grand classique du XXe siècle : "Terre des hommes" d'Antoine Saint-Exupéry. Publié en 1939, le récit est un recueil de réflexions sur l'amitié, sur la mort et sur l'héroïsme à travers des évènements. En librairie, ce beau texte, illustré par Riad Sattouf, est publié chez Gallimard. Un beau cadeau à glisser sous le sapin de Noël. Geneviève a choisi comme coup de coeur un roman biographique sur Camille Claudel, "La Robe bleue", publié en 2004, chez Verdier. Le destin poignant de cette grande artiste ne peut laisser personne indifférent. Camille Claudel a passé plus de trente ans dans un hôpital psychiatrique près d'Avignon et son frère, Paul, l'écrivain, ne lui rend pas beaucoup de visites alors que Camille l'attendait en vain. Michèle Desbordes, avec son art si subtil de son écriture, a brossé un portrait émouvant de l'artiste et de sa descente aux enfers. Geneviève nous a donné envie de retrouver cette sculptrice de génie. Odile Ba a choisi "Un si beau diplôme" de Scholastique Mukasonga, née au Rwanda. La narratrice prend le chemin de l'exil pour échapper à l'identité hutu ou tutsi. Ce récit relate la lutte d'une femme à la "volonté inébranlable". Voilà pour les coups de coeur de décembre. Merci encore aux lectrices présentes ce jeudi et je donne rendez-vous le jeudi 22 janvier pour évoquer les liens de la musique avec la littérature. Tout uu programme ! 

samedi 13 décembre 2025

Atelier Littérature, Marie-Hélène Lafon, 2

 Odile Ba a lu et apprécié plusieurs romans de Marie-Hélène Lafon dont "L'Histoire du fils", Prix Renaudot en 2020. André grandit dans la famille de sa tante, auprès de ses cousines. Sa mère l'a confié à sa soeur et le petit André est né de père inconnu. Ce petit garçon illumine la vie de sa famille d'adoption : "Il avait été comme une chanson vive, en dépit des ragots et de ce trou que creusait dans sa vie, l'absence d'un père". André va se marier et sa tante lui révèle le nom de ce père inconnu... L'écrivaine évoque le poids des silences familiaux. Geneviève a commenté "Les Sources", publié en 2023, son dernier roman sur le thème d'une famille depuis les années 60. Une femme de trente ans, mère de trois enfants, subit la domination de son mari, violent et méprisant. Elle supporte cette ambiance menaçante car elle vit dans une grande ferme assez cossue et il faut, lui dit sa mère, "tenir son rang". Trois époques se suivent dans ce roman dense, percutant : juin 67 du côté de la mère de la narratrice, mai 1974 du point de vue de son père et octobre 2021, Claire, la cadette de la fratrie revient dans cette ferme vendue. Une phrase résume ce roman intense : "Elle va avoir trente ans et sa vie est un saccage, elle le sait, elle est coincée, vissée, avec les trois enfants, il les regarde à peine, mais il est leur père, il esr son mari et il a des droits". Heureusement, la mère va se réveiller et fuir cet ogre brutal. Ce roman, un des plus aboutis de l'écrivaine, a frappé Genevière par sa puissance narrative et par l'omniprésence de la violence intrafamiliale. Mylène a choisi un excellent ouvrage d'entretien, publié en 2019, "Le Pays d'en haut" entre Marie-Hélène Lafon et Fabrice Lardreau. L'écrivaine raconte sa vie, son pays d'en haut, le Cantal et l'influence de ses racines dans son oeuvre : "C'est un fond dont je ne me suis jamais départie et le travail d'écriture, depuis plus de vingt ans, m'y confronte constamment". Le récit présente aussi d'autres textes. La séquence "lafonienne" s'est donc achevée sur ce livre très intéressant pour comprendre l'univers romanesque de l'écrivaine. Geneviève a posé la question suivante : va-t-elle encore exploiter cette veine sur son Cantal dans son futur ouvrage ou changer de milieu ? Il faut donc attendre l'année prochaine pour lire son nouvel opus. Dans le panorama de la littérature contemporaine, Marie-Hélène Lafon s'impose comme une écrivaine importante avec son style ciselé pour décrire un univers romanesque très proche de nous. 

vendredi 12 décembre 2025

Atelier Littérature, Marie-Hélène Lafon, 1

 L'Atelier Littérature du jeudi 11 décembre s'est donc tenu dans le salon-bar, "Jetez l'ancre". Nous étions peu nombreuses car six amies lectrices n'étaient pas disponibles. J'avais choisi Marie-Hélène Lafon pour son talent d'écriture et pour la description quasi sociologique d'un monde disparu, celui des paysans du Cantal. Agnès a présenté "Nos vies", publié en 2017 chez Buchet-Chastel. La narratrice regarde et imagine la vie des autres, surtout celle de Gordana, une caissière dans une superette à Paris. Elle observe les clients dont un homme qui s'obstine à venir chaque vendredi matin. En parlant des autres, elle remonte le "fil de sa propre histoire". Agnès a éprouvé une certaine gêne quand l'écrivaine décrit le physique de Gordana mais elle s'est laissée emporter par le thème du roman, celui de la solitude dans les grandes villes. Marie-Christine a renoncé à poursuivre sa lecture. Trop triste, trop misérabiliste ? Elle a préféré de loin la biographie romancée de Cézanne, "Des toits rouges sur la mer bleue", publié en 2023. Elle a bien aimé l'ambiance familiale et amicale du récit dans la propriété du Jas de Bouffan avec les parents du peintre, le jardinier Vallier, le docteur Gachet, Flaubert et Zola. Et les silences aussi prennent aussi une place importante. Marie-Christine nous a lu le portrait du jardinier. Cet ouvrage sur Cézanne détonne dans l'ensemble des écrits "lafoniens" car il dégage une lumière et une chaleur que l'on ne retrouve pas toujours dans ses romans. Un beau récit à découvrir pour Cezanne et pour la Provence (ça change du Cantal) ! Odile Ba a lu "Les Derniers Indiens", publié en 2008 et, évidemment, elle a bien aimé ce huis-clos familial entre une soeur, la narratrice, et un frère muet, deux célibataires à la retraite. Lui garde le silence et elle, elle se parle à elle-même. Les voisins semblent mener une vraie vie en tribu et eux, sont sur le bord de la route. Tristesse, amertume, rancoeur, ces sentiments imprègnent les pages du livre et ce n'est pas toujours réjouissant à lire. En plus, Marie, la soeur qui pourrait vivre comme ses voisins, découvre l'horreur du geste de son frère sur sa jeune voisine, Alice. Ce roman d'une noirceur évidente peut décourager de nombreux lecteurs et lectrices mais, l'écrivaine possède l'art d'observer les "perdants" de la vie, les invisibles qui subissent une vie étriquée et restreinte. Elle pose un regard de sociologue littéraire sur ces "derniers Indiens" d'une terre austère et empêchée. A travers ses personnages solitaires et mal-aimés, elle révèle que la vie n'est pas toujours douce et sereine pour les "simples". (La suite, lundi)

jeudi 11 décembre 2025

"Le Bel Obscur" de Caroline Lamarche

J'ai lu par curiosité le roman de Caroline Lamarche, "Le Bel Obscur", publié au Seuil. Quand je pense qu'il a manqué de peu le Prix Goncourt, j'en frémis d'avance. Salué par la presse, "Le Bel Obscur" m'a vraiment quelque peu agacée. Deux histoires s'entremêlent sur le thème de l'homosexualité masculine. La narratrice, issue d'une famille bourgeoise de Liège, raconte son couple depuis trente ans. Elle s'est mariée avec Vincent, un homme charmant, adorable, et ils ont eu deux petites filles. Mais, elle est malheureuse car son Vincent qu'elle adore préfère les hommes. Il lui impose en douceur sa vie sexuelle et elle accepte de recevoir les amants de son mari. Parallèlement à cette vie de famille originale et fun, elle mène une enquête sur un ancêtre, Edmond, mort à trente ans au milieu du XIXe siècle. Evidemment, ce jeune homme, gommé de l'arbre généalogique, est certainement homosexuel car il ne s'est jamais marié. Il avait des amis dont son dernier compagnon, un artiste italien. La narratrice ressent une empathie certaine pour cet aïeul discriminé par sa propre famille. Et commence alors pour elle un travail psychologique sur cet attachement maladif envers son mari qui lui impose ses amants successifs. Sa tolérance envers le comportement de son mari dépasse l'imagination et leur pacte va durer plusieurs années jusqu'au départ de leurs filles adultes. Son masochisme lui fait tout accepter et de son côté, elle recherche des partenaires pour vivre aussi sa sexualité. Elle contacte le milieu homo pour trouver des réponses et elle se sent esseulée car aucune association ne s'occupe des femmes dont les maris sont homosexuels ! Ce roman soit disant intimiste ressemble à un texte plaintif qui se veut résolument moderne. Pourquoi pas légaliser la polygamie au fond ? La narratrice finit par se lasser de cette révolution sexuelle et se sépare de Vincent. Ouf, il lui a fallu beaucoup d'années pour se libérer de ses chaînes conjugales perverses. Sur ce thème, je préfère de loin le chef d'oeuvre de Marguerite Yourcenar, "Alexis ou le Traité du vain combat", un texte magnifique sur l'homosexualité, publié en 1929. Un écrit audacieux et lumineux à relire. 

mardi 9 décembre 2025

"Le Boîtier mélancolique", Denis Roche

 J'avais remarqué ce livre, "Le Boîtier mélancolique" dans un bac de la médiathèque, réservé à la vente des "désherbés". Je l'ai donc acheté pour la somme modique de trois euros. Le titre, déjà, m'avait attirée car le mot "mélancolique" me fait rêver. Je connaissais un peu l'auteur du documentaire, Denis Roche (1937-2015), photographe, écrivain et poète. Comme je m'intéresse à la photographie, j'ai tout de suite compris que ce livre serait passionnant à découvrir. L'auteur participe à divers mouvements littéraires d'avant-garde comme la revue Tel Quel, fondée par Philippe Sollers. Son métier d'éditeur se poursuit aux éditions du Seuil et il dirige sa propre collection de littérature contemporaine, "Fiction et Cie". Son influence dans le milieu littéraire lui ouvre les portes du jury du prix Médicis. En 1980, il crée "Les Cahiers de la photographie". Son ouvrage est une histoire de la photographie depuis ses origines en 1826. L'auteur a choisi cent photos qui, pour lui, représentent la génealogie photographique, de Niepce à Lartigue en passant par des grands photographes sans oublier des inconnus : "Je voulais faire le tour de ma table, aller ouvrir ma bibliothèque vitrée, sortir un appareil photo, n'importe lequel, dévisser l'objectif qui serait dessus et plonger mon regard dans le creux du boîtier à la recherche de ce trouble et de cette douceur que la mélancolie de cet art y met depuis le début". Denis Roche commente avec son talent de poète chaque photo choisie et il enseigne ainsi le don du regard et le jeu de la lumière. Des photographes m'étaient familiers comme Atget, Brassaï, Cameron, Cartier-Bresson, etc. Mais, que de noms inconnus et pourtant aussi passionnants que les plus célèbres ! Une photo m'a vraiment étonnée car il s'agit d'un paysage en 1930 que j'ai reconnu tout de suite : le lac du Bourget à Aix les Bains de Jacques-Henry Lartigue. Denis Roche analyse cette photographie : "Et puis, il y a des bonheurs de l'image comme il y a des bonheurs d'écriture". Il ajoute aussi : "C'est le silence qui est dit, qui est montré et qui s'exprime". A partir de cette image, j'avais envie de connaître cette femme assise dans un fauteuil, ces deux garçons en maillot de bain sur le ponton. La photographie déclenche la rêverie, une réverie mélancolique. Ce livre a reçu le prix André Malraux décerné à une création artistique. Je remercie le ou la bibliothécaire qui a remis ce livre en vente. Je l'ai adopté définitivement et c'est un fleuron de ma bibliothèque ! 

lundi 8 décembre 2025

"Les Derniers indiens", Marie-Hélène Lafon

"Les Derniers indiens" de Marie-Hélène Lafon, publié en 2008 chez Buchet-Chastel, ressemble au pays natal de l'écrivaine pendant l'hiver : âpre et rugueux. Les deux personnages du roman, un frère et une soeur, tous les deux célibataires esseulés, représentent les "derniers Indiens" : "Les Santoire vivaient sur une île, ils étaient les derniers Indiens, la mère le disait chaque fois que l'on passait en voiture devant les panneaux d'information touristique du Parc régional des volcans d'Auvergne, on est les derniers Indiens". La famille Santoire a vécu sa propre fin car il n'y a plus d'enfants pour prendre la relève. Marie raconte leur vie quotidienne, morose et triste, sans surprise et sans projet. Par contre, elle observe les voisins qui forment une tribu bruyante, joyeuse, arrogante aux yeux de la narratrice. Marie au fond les envie et les jalouse. Cette vie tonitruante de ces voisins la nourrit et la fascine. Isolés et solitaires, la fratrie vit dans une attente sans espoir. La tribu "Lavigne" s'adapte aux temps nouveaux, se modernise, entreprend, suit la mode du jour, "tous sur le même modèle". Ils finiront par engloutir les terres des Santoire. Sur ces "plateaux mangés de vent vide sous le ciel énorme", la narratrice décrit avec son regard scalpel leur réel, tissé d'ennui et de silence. Marie revient sur sa mère, impériale et castatrice qui "empêchait tout". Le fils aîné, Pierre, a quitté la ferme pour travailler en ville mais il est revenu au pays pour mourir d'un cancer. Un autre drame a surgi dans le passé de Marie. Une jeune fille, Alice, leur voisine, a été retrouvée morte dans les bois des environs. Sa mort reste un mystère. Marie, à force de ruminer ses pensées, se rapproche de sa mère : "Ses propres ruminations répondaient à celles de la mère, étaient du même sang, faisaient pendant, muettes, gratuites, incongrues". Quand Marie va ranger les armoires de la maison, elle va découvrir un objet qui va bouleverser sa vie. Et les voisins, à ses yeux, poursuivent leur conquête de l'espace : "Les voisins auraient tout. Ils feraient fructifier. Le temps passait pour eux. Elle se sentait à côté d'eux comme un insecte". Ce roman évoque la fin d'un monde paysan, symbolisé par ce frère et cette soeur, démunis et absents à eux-mêmes. Le rôle mortifère de la mère a provoqué des ravages psychologiques sur ses enfants. Marie-Hélène Lafon décrit le déclin de cette famille paysanne, inadaptée et impuissante à vivre. Le texte, servi par un style ciselé et percutant, possède des aspects d'une tragédie grecque. 

vendredi 5 décembre 2025

"Douce menace", Lea Simone Allegria

 J'avais repéré ce roman, "Douce menace" de Léa Simone Allegria, dans une rubrique littéraire d'un hebdomadaire. Le personnage central du roman s'appelle Michele Merisi, dit Le Caravage. Comme j'aime beaucoup ce peintre "maudit" dont les toiles fascinent dès qu'on les voit à Rome, à Paris au Louvre et dans divers musèes de la planète, j'ai donc lu ce roman très italien, publié chez Albin Michel. Lea Simone Allegria (française d'origine italienne) possède une solide culture artistique et pourtant, plus je lisais ces pages, plus je m'ennuyais tellement le roman étale des paragraphes sortis des guides touristiques sur Rome. Deux histoires cohabitent : un couple de "bobos" parisiens. Lui est un écrivain connu, Nino Malaval, invité à débattre dans la très chic librairie Stendhal. Sa maîtresse, Alba, le rejoint dans son hôtel de luxe avec un tableau du Caravage, le "Bacchus malade". Elle a déniché cette toile chez un antiquaire romain. Experte en oeuvres d'art, Alba est persuadée que cette copie est un vrai. L'autrice intègre dans son récit présent des moments de la vie du peintre avec ses excès, sa violence, sa méthode pour peindre ses personnages. Ce n'est plus un guide touristique mais des extraits d'un livre d'art sur la mode du caravagisme avec l'introduction du clair-obscur. Les aventures rocambolesques du peintre fournissent à la narratrice l'opportunité de raconter un destin singulier, celui d'un homme d'une époque baroque flamboyante. Les deux amants rencontrent la directrice de la galerie Borghese pour authentifier le tableau. Cette copie devient aussi l'alibi pour évoquer ce phénomène courant, le plagiat dans le monde de la peinture. Le roman se transforme alors en thriller pour cacher le tableau alors que la police s'en mêle. Certains critiques ont salué "la fougue" de l'autrice qui "dévoile les arcanes du caravagisme". D'autres ont relevé les défauts du texte, un style maniéré, l'histoire du couple adultère d'une banalité rare. J'ai lu jusqu'au bout cette biographie romancée du Caravage tellement j'aime l'Italie ! Mais, Léa Simone Allegria aurait du se limiter au peintre lui-même et éviter le ressort romanesque de ce couple improbable. J'évite souvent de ne pas émettre un avis négatif sur un roman qui a, certainement, donné beaucoup de travail à son autrice. Dommage pour Rome et Le Caravage. Il vaut mieux lire le Rome de Stendhal et le roman de Dominique Fernandez, "La Course à l'abîme" sur ce peintre génial. 

jeudi 4 décembre 2025

"Joseph", Marie-Hélène Lafon

 Marie-Hélène Lafon a déclaré dans un entretien : "Mes livres viennent du pays... de ce coin du monde de la vallée de la Santoire... des pays frappés, évidés, récurés... des lignées finissantes des miens... des attachés, des empêchés d'aller ailleurs, comme l'écrit Ramuz dans "Salutations". Je n'écrirais d'abord et avant tout que de ça, que de là-haut, pays perché, perdu, tondu". Le roman, "Joseph", publié en 2014 chez Buchet-Chastel, s'inscrit dans cet univers "lafonien" où les "invisibles" deviennent enfin visibles grâce à la littérature. Ouvrier agricole depuis l'âge de seize ans, il est employé dans diverses fermes. A 59 ans, il travaille dur avec compétence et vit avec ses employeurs. Il pressent que son métier va disparaître avec le machinisme triomphant. Il aime la ferme et les animaux avec lesquels il se sent complice : "Quand on rentre dans une étable bien tenue, l'odeur large des bêtes est bonne à respirer, elle vous remet les idées à l'endroit, on est à sa place". Sa vie va défiler dans ce texte : sa famille éclatée et perdue, sa mère préférant son frère, sa fiancée qui l'a quitté et sa chute dans l'alcool, un véritable fléau dans ce milieu agricole. Il s'est soigné avec des cures de désintoxication et a même rencontré une psychologue. Joseph, un éternel taiseux, un silencieux monacal se parle à lui-même en se remémorant tous les souvenirs de sa vie comme un ruminant. Son sens de l'observation se manifeste à tout moment : sa vie quotidienne routinière, son entourage immédiat, ses voisins, son passé toujours avec l'idée de "tenir sa place" sans jamais déranger. L'écrivaine admire Flaubert et son "Joseph" ressemble à la Félicité, l'héroïne de sa nouvelle, "Un coeur simple". Son style décortique avec précision les micro-événements d'une vie simple, une vie de travail épuisant sans qu'aucune plainte ne sorte de la bouche de Joseph. J'avais lu ce roman à sa sortie et ma deuxième lecture récente m'a bien confirmé le talent subtil d'une styliste hors pair. Marie-Hélène Lafon rend hommage à un homme simple, un homme du peuple paysan, un ouvrier de la terre et des bêtes. Et il s'appelle Joseph, ce n'est pas anodin à l'approche de Noël et des crèches. 

mercredi 3 décembre 2025

"L'Ami Louis", Sylvie Le Bihan, 2

 Elisabeth Daguin prépare donc l'émission sur Camus et elle est chargée de réunir quelques témoins de sa vie dont Louis Guilloux. Elle rencontre l'auteur, un homme très réservé qui se méfie des médias. L'écrivain semble dubitatif pour témoigner de son amitié envers Camus, mais la jeune femme s'investit dans cette relation et sa détermination fonctionne. Elle partage avec Louis Guilloux un point commun car sa mère est originaire de Saint-Brieuc et elle ne sait rien sur ses grands-parents maternels. Le texte combine le présent entre elle et Louis Guilloux, leurs rencontres, leurs discussions et le passé avec les portraits des écrivains comme Jean Grenier, André Malraux, et d'autres. Elle imagine la première rencontre des deux futurs amis : "Rue du Bac, en retrait derrière le professeur de philosophie, son ancien élève, Louis, se surprit à sourire. En ce matin d'été, la joie, petite veilleuse des coulisses, venait de faire une entrée fracassante dans la vie du Breton". La jeune Elisabeth éprouve une admiration grandissante pour Louis et elle propose même à Bernard Pivot de consacrer une émission spéciale sur Guilloux. Le portrait de l'écrivain s'affine et s'approfondit au fil des pages et la narratrice découvre aussi un secret dans la vie de cet homme discret. Il a vécu une histoire d'amour avec une italienne de Venise, Liliana, sa traductrice. Mais, il finira par rompre et ne reverra plus cette femme. Elisabeth va rechercher les traces de cet amour perdu. Défilent dans ce livre quelques écrivains de l'époque comme Roger Grenier, René Char, Max Jacob, Louis Guilloux se confie ainsi : "Albert et moi, on a eu ce qu'on pourrait appeler un coup de foudre existentiel. Je te souhaite de rencontrer ton âme soeur, toi aussi. Il avait tous les dons, y compris ceux de la jeunesse et de la liberté". L'écrivain s'attache aussi à cette jeune femme et lui donne des conseils de vie car elle a rompu avec sa famille. Elle va retrouver sa mère pour comprendre son passé familial. Ce roman mélange des faits réels à des faits fictifs et entraîne le lecteur et lectrice dans le monde littéraire de la première moitié du XXe siècle. A partir d'une documentation exemplaire qui n'alourdit pas le roman, elle redonne la vie à ces écrivains majeurs avec leurs forces et leurs faiblesses, leurs visages, leurs modes de vie. Un régal de lecture et surtout qui donne envie de lire ou relire Albert Camus et évidemment, Louis Guilloux. 

mardi 2 décembre 2025

"L'Ami Louis", Sylvie Le Bihan, 1

Chacun se choisit ses propres héros : des sportifs de haut niveau, des artistes, des chanteurs, des révolutionnaires, etc. J'ai choisi logiquement ceux et celles qui consacrent leur vie à l'écriture et à la littérature : les écrivains, des hommes et des femmes qui passent leur temps, qui brûlent leurs heures, pour déposer sur des feuilles ou sur un écran, des mots. Ils sont souvent enfermés dans leur bureau, devant une table et alors, ils imaginent des destins singuliers, des situations dramatiques, des univers proches ou lointains.  J'ai lu récemment le roman de Sylvie Le Bihan, "L'Ami Louis", publié cette année chez Denoël, un roman où elle évoque l'amitié entre Louis Guilloux et Albert Camus. Je suis, en général, curieuse de ces romans biographiques littéraires. Les deux personnages principaux portent des noms illustres : Louis Guilloux et Albert Camus. Tout le monde connait notre Prix Nobel de Littérature, le philosophe de l'Absurde, l'amoureux de l'Algérie, le fils d'une mère analphabète, le dramaturge politique, le romancier visionnaire, sa mort tragique dans un accident de voiture. Ses romans sont devenus des grands classiques contemporains et n'ont pas pris une ride comme "L'Etranger" ou "La Peste".  Mais, Louis Guilloux, que le lit aujourd'hui ? Encore un de ces écrivains oubliés comme tant d'autres du XXe siècle : Henri Calet, Marcel Aymé, Roger Martin du Gard, François Mauriac, et. Le mérite de Sylvie Le Bihan réside dans cette redécouverte de cet écrivain dit populaire, né à Saint-Brieuc en 1899 et mort dans cette même ville en 1980. Il a écrit plusieurs romans : "Le sang noir", "La maison du peuple", "Le Pain des rêves", "Coco perdu" pour citer les plus connux. Son oeuvre autobiographique a aussi marqué son oeuvre comme "L'Herbe d'oubli" et les "Carnets". L'univers romanesque de cet écrivain "breton" concerne le milieu populaire d'une France disparue dans les années 30. Il s'intéresse au sort des plus démunis et s'engage contre le fascisme. Camus et Guilloux sont fils d'artisans, tonnelier et cordonnier. Ils ont connu la pauvreté et leur amitié, fondée sur leur vocation littéraire, a conquis Sylvie Le Bihan qui se saisit de cette rencontre pour nous plonger dans l'univers de la littérature française du XXe siècle. L'écrivaine crée un personnage féminin, Elisabeth Daguin, qui, en 1976, travaille pour Bernard Pivot afin de préparer une émission d'Apostrophes sur Albert Camus. Elle découvre alors l'amitié indéfectible qui liait ces deux hommes. (La suite, demain)

lundi 1 décembre 2025

"Les Pays", Marie-Hélène Lafon, 2

 Marie-Hélène Lafon raconte le destin de Claire, son alter ego fictif, issue du Cantal qu'elle aime charnellement. Pourtant, son exil à Paris la libère d'un milieu restreint mais qu'elle décrit toujours avec une empathie certaine, sans amertume, ni esprit de révolte quand elle évoque ses origines modestes. Elle écrit : "Les rivières partent, s'en vont vers des ailleurs devinés et demeurent cependant en guipure têtue aux lisières du monde qu'elles bornent. Claire est partie, les filles partent, les filles quittent les fermes et les pays". Claire devient donc professeur de grec et de latin dans un lycée parisien et une fois par an, son père monte dans la capitale pour rendre visite à sa fille. Toujours célibataire, la narratrice a adopté sa ville, Paris, sans renier son Cantal. Son père semble perdu dans cette cité frénétique qu'il peine à comprendre. Dans le métro, il s'adresse aux voyageurs et ce monde ressemble à une planète inconnue. Quand il visite le Louvre avec sa fille et son petit-fils, il ne peut déchiffrer toute cette beauté devant ses yeux car il lui manque les codes d'une éducation artistique. La relation père-fille est très bien analysée par l'écrivaine. Malgré leurs liens familiaux, ces deux protagonistes n'ont plus rien en commun : deux lieux, deux destins, deux manières de voir la vie. Mais, entre ces deux êtres si différents, l'amour demeure et la tolérance règne, même si la communication semble limitée. Claire sait qu'elle doit sa nouvelle vie aux livres : "Il n'y avait pas de paradis. On avait réchappé des enfances ; en elle, dans son sang, et sous sa peau, étaient infusées des impressions fortes qui faisaient paysages, et composaient le monde, on avait ça en soi, il fallait élargir sa vie, la gagner et l'élargir par le seul et muet truchement des livres". Le mirage d'appartenir à ces deux univers, celui de la terre et celui du papier, devient une réalité dans l'oeuvre de Marie-Hélène Lafon. Je pense que l'on "porte en soi" deux pays qui ne se heurtent pas mais se complètent avec intelligence et avec la sensation de se multiplier. Certains d'entre nous possèdons ces deux identités, celle de sa terre de naissance et celle de sa terre d'adoption. L'univers romanesque de l'écrivaine s'appuie sur cette dichotomie existentielle, entre deux mémoires vécues et surtout sur son écriture "flaubertienne",  où chaque mot compte, où chaque phrase travaille, où chaque paragraphe organise ce flot organique de la langue française. Pour moi, ce roman autofictif résume à merveille toute son oeuvre. Et cet hommage aux livres, un geste de gratitude à partager.   

vendredi 28 novembre 2025

"Les Pays", Marie-Hélène Lafon, 1

 Je cherchais une écrivaine française pour l'Atelier Littérature de décembre et j'ai hésité longtemps car aucun nom ne venait d'emblée à mon esprit. En dehors de nos aînées comme Yourcenar, Colette, Duras, je ne voyais pas une "classique" à venir. Pourtant, de nombreuses autrices possèdent un talent certain : Alice Ferney, Karine Tuil, Lydie Salvayre, Geneviève Brisac, Delphine Le Vigan, Camille Laurens, etc. Qui donc pouvait cocher les cases suivantes : création d'un univers singulier et l'élaboration d'un style remarquable ? Et, j'ai songé à Marie-Hélène Lafon, une écrivaine de terrain, son Cantal natal et une écrivaine du "terreau des mots" à la manière d'une artisane. J'avais lu aussi sa biographie romancée sur Cézanne, un régal de lecture sans oublier sa passion pour Gustave Flaubert, un géant de la littérature. J'ai relu "Les Pays" et  j'ai mieux savouré la qualité de sa prose et sa lecture du monde paysan. Son roman, paru en 2012, raconte l'arrivée de Claire, un sosie de l'écrivaine, à Paris. Ses racines paysannes du Cantal n'ont pas ancré la jeune fille dans un destin prédeterminé car l'école et les études ont forgé sa personnalité nouvelle, loin des siens. De toutes façons, les filles n'héritaient pas des terres familiales. La réalité de cette terre revient sans cesse dans son esprit quand elle rencontre un magasinier dans la bibliothèque de la Sorbonne : "Chaque fois la mince chronique de là-bas ferait tout leur entretien, les rigueurs de l'hiver, les fluctuations du cours du lait ou de la viande, les élections locales". Elle a laissé ce monde ancien, rythmé par les saisons et par le labeur perpétuel. Et dans cette ville capitale, la narratrice doit trouver sa place, comprendre les codes sociaux et culturels pour s'adapter à ce nouveau monde urbain. Sa description de Paris dans ces années-là m'a touchée car j'ai vécu dans la capitale dans les années 80 en vivant aussi la nostalgie de ma région natale, la Côte basque, mon Cantal marin. Elle ne renie en aucun cas ce lien charnel, viscéral avec ses origines même si elle se sent une "transfuge" de classe. Paris l'exalte aussi : "Elle respire la ville animée, sa seconde peau, elle hume le fumet familier qu'elle ne parvient pas tout à fait à démêler ; c'est, tout entassé, machine et chair, rouages et sueurs, haleines suries et parfums fatigués sur poussière grasse, c'est animal et minéral à la fois ; c'est du côté du sale et elle se coule dans cette glu, elle prend place s'insère dans le flot". Terroir d'un côté, terre d'accueil de l'autre, Marie-Hélène Lafon possède un esprit géographique sensuel avec les saisons et avec les paysages. (La suite, lundi)

jeudi 27 novembre 2025

Une journée fructueuse

Evidemment, en tant qu'amoureuse des livres et de la littérature, je vais une fois par semaine à la Médiathèque de Chambéry et aussi chez mon libraire Garin. Je fréquente aussi l'excellente bibliothèque municipale de La Motte-Servolex où l'accueil des lecteurs s'avère fort sympathique. A la médiathèque, existent deux espaces à fouiller : le troc des livres près des robots de prêt et l'espace des ventes des collections près de la banque d'accueil. J'ai demandé à la bibliothécaire les raisons de ces mises en vente depuis quelques mois. Elle m'a dit que ces ouvrages partaient au "pilon" c'est à dire à la poubelle... Il vaut mieux les disposer sur des tables et sur des chariots et les vendre à des prix dérisoires, de un euro à trois euros. A ma grande satisfaction, je trouve parfois de très bons documents. Ainsi, j'ai cueilli des livres de philosophie, des romans et dernièrement, j'ai acheté un livre rare sur la photographie de Denis Roche au titre évocateur : "Le boîtier mélancolique". Sur le meuble consacré au troc que je consulte, j'ai recueilli récemment un Boualem Sansal, un Jean-Paul Kauffmann, un Doris Lessing et surtout, un roman d'une écrivaine anglaise, Iris Murdoch, "La mer, la mer", introuvable sur les sites des libraires et que je recherchais pour le relire. Qui est donc ce lecteur ou cette lectrice qui a abandonné ce roman ? J'aurais bien aimé rencontré cette personne pour évoquer cette écrivaine trop oubliée de nos jours. Parfois et même souvent, je ne déniche pas des "perles" mais mardi dernier, j'avais gagné au loto des livres ! Aujourd'hui, j'étais en ville et, en passant devant les halles, j'ai fouillé les étagères qui se trouvent à l'entrée et j'ai déniché un recueil de poèmes de Claude Roy, "Sais-tu si nous sommes encore loin de la mer ?", publié dans la collection Poésie-Gallimard. L'avantage de tous ces livres laissés en liberté, hors librairie et hors bibliothèque, me semble évident dans la résurgence d'un temps de lecture au XXe siècle. Ces espaces livresques et gratuits sont toujours remplis. Alors, je me dis que l'acte de lecture reste encore bien pratiqué et bien vivant ! Une si douce tradition culturelle et éternelle, espèrons-le !

mercredi 26 novembre 2025

Atelier Littérature, les coups de coeur, 2

 Danièle a proposé un conte de Jacob Grimm, un choix qui ressemble bien à notre lectrice amie qui aime beaucoup les livres pour enfants. Le personnage principal s'appelle, tenez-vous bien, "Grigrigredinmenufretin", un petit lutin qui va aider la fille du meunier à transformer la paille en or. Ce conte parle de l'avidité et de la soif de richesses. Et ne parlons pas de la condition des femmes, monnaies d'échange entre le père et le roi. Un album à offrir à Noël à ses petits-enfants ! Odile Bo a beaucoup apprécié le film, "L'Etranger" du réalisateur François Ozon. L'univers camusien lui a donné envie de relire "Le Premier homme", d'Albert Camus, publié en 1994 chez Gallimard. Le manuscrit de ce roman autobiographique a été retrouvé dans la sacoche de l'écrivain au moment de sa mort. Il a fallu attendre quelques années pour découvrir ce texte magnifique où sa personnalité se révèle entièrement : sa sensibilité, sa droiture et surtout sa fidélité à sa mère d'origine très modeste. Malgré la pauvreté dans son enfance, sa soif de vivre et sa force d'aimer lui ont permis d'étudier, de s'engager pour la justice et aussi de se consacrer à son oeuvre littéraire. Le narrateur, Jacques Cormery, revient sur les traces de son père, mort au combat en 1914. Il va découvrir cette cruelle vérité car sa mère ne parlait jamais de lui. Le narrateur va alors raconter la vie de ce père disparu et intégrer son propre passé avec la rencontre de Monsieur Bernard, alias Monsieur Germain, l'instituteur qui l'a mené sur le chemin du savoir et de l'écriture. Un livre capital pour comprendre cet écrivain majeur, essentiel et fraternel. J'avais lu ce récit à sa sortie et dorénavant, je vais vite le relire avec un nouveau regard sur ce texte magistral bien qu'inachevé. Odile Ba a terminé la séquence coups de coeur avec un premier roman, "Ce que je sais de lui", d'Eric Chacour, publié en Folio. Dans la ville du Caire des années 80, Tarek doit reprendre le cabinet médical de son père et il va épouser Mira, son amour de jeunesse. Mais, son destin tout tracé se heurte à une nouvelle rencontre avec Ali qui va bousculer ses certitudes. Ce premier roman a reçu le Prix Femina des Lycéens et le Prix des Libraires en 2024. Un roman passionnant à découvrir. Voilà pour les coups de coeur de l'Atelier Littérature de ce Jeudi 20 Novembre. Nous nous retrouverons le Jeudi 11 décembre autour de Marie-Hélène Lafon. 

mardi 25 novembre 2025

Atelier Littérature, les coups de coeur, 1

 Je tiens à conserver la séquence "coups de coeur" qui permet à nos amies lectrices de présenter un livre qu'elles ont aimé pendant le mois précédent le jour de l'Atelier. Marie-Christine a commencé avec un ouvrage sur la montagne, "Les 8 montagnes" de Paulo Cognetti, déjà mentionné dans les années précédentes. Pietro, enfant de la ville, se lie d'amitié avec Bruno, un vacher de son âge. Ils parcourent inlassablement les alpages, les forêts et les chemins. Vingt ans plus tard, Pietro revient dans ses montagnes pour faire le point sur sa vie. Le roman a obtenu le prix Médicis en 2017. Janelou a découvert une écrivaine québécoise, originaire du Japon, Aki Shimazaki, avec un coffret de cinq romans courts, une pentalogie : "Le Poids des secrets", une oeuvre puzzle étonnante qui a vraiment intéressé notre amie lectrice. Je cite les titres : "Tsubaki", "Hamaguri", "Tsubame", "Wasurenagusa" et "Hotaru", publiés dans la collection Babel d'Actes Sud en 2021. Il serait illusoire de raconter chaque histoire mais Janelou nous a précisé que les secrets de famille forment la trame romanesque de la suite. Un exemple avec Yukiko, une survivante de la bombe atomique, qui raconte son enfance et son adolescence auprès de ses parents à Tokyo et à Nagasaki. Elle reconstitue une vie familiale marquée par les mensonges d'un père qui a commis un meurtre. Janelou nous a donné envie de dévorer ce coffret original. Mylène a présenté deux coups de coeur. Le premier concerne un auteur allemand, "25 étés", un premier roman publié cette année chez Actes Sud. Le narrateur mène une vie très agitée, stressante, occupée. Il rencontre Karl, un "trieur de pommes de terre", le contraire du narrateur. Karl lui annonce qu'il lui reste 25 étés à vivre et à ce moment-là, surgissent des grandes questions sur la vie, sur le travail, sur l'amour des siens, sur le courage de résister. Un ouvrage apaisant, un cheminement à entreprendre nous a dit Mylène. Elle a aussi évoqué l'ouvrage d'entretiens d'Olivier Le Naire avec Marie de Hennezel, "L'Eclaireuse", publié chez Actes Sud. Cette psychologue clinicienne, spécialiste du bien vieillir et pionnière des soins palliatifs, revient sur son parcours hors norme, sur ses rencontres et sur ses choix de vie. Elle propose aussi des solutions "audacieuses et réalistes" pour bien vieillir chez soi, en priorité. Un documentaire à découvrir sans se voiler les yeux sur la vieillesse et "pour finir ses jours paisiblement, dignement et sans souffrance". (La suite, demain)

lundi 24 novembre 2025

Atelier Littérature, les romans historiques, 3

 Odile "Ba" a choisi la trilogie de Pierre Lemaître, "Les Enfants du désastre" avec "Au revoir là-haut", prix Goncourt 2013 suivi de "Couleurs de l'incendie" et du "Miroir de nos peines", publiés chez Albin Michel. L'écrivain est réputé pour sa production de romans policiers très efficaces. Dans le premier tome, il propose une "fresque d'une rare cruauté, remarquable par son architecture et sa puissance d'évocation". Ce roman de l'après-guerre de 14 raconte l'histoire d'Albert, un employé modeste qui a tout perdu et Edouard, un artiste loufoque devenu une "gueule cassée". Ils se sentent oubliés, marginalisés, méprisés alors qu'ils étaient au combat. Pour se venger, ils mettent en place une escroquerie audacieuse. L'auteur dénonce le rôle de l'Etat qui "glorifie ses morts" et oublie ses vivants, mais aussi la lâcheté de certains et la noirceur des autres. Il semble que l'on ne s'ennuie pas dans les romans de Pierre Lemaître avec les rebondissements romanesques, les touches d'humour, le style clair et limpide. Un film basé sur cette histoire est sorti en 2017, réalisé par Albert Dupontel. Régine a présenté le texte d'Henri Bauchau, "Antigone" mais avant d'évoquer le destin tragique d'Antigone, elle nous a conté avec talent le mythe grec de la famille des Labdacides, les rois légendaires de Thèbes. Oedipe selon l'oracle va tuer son père, Laïos, va se marier avec sa mère, Jocaste, et tous ces actes insensés sans qu'il le devine le conduit à se punir en crevant ses yeux et à partir sur les routes avec Antigone. Henri Bauchau a donc décrit le destin tragique d'Antigone quand elle revient à Thèbes pour éviter que ses frères, Polynice et Etéocle, ne se fassent la guerre. Malgré les efforts de la jeune femme pour la paix, les deux ennemis fraternels finissent par s'entretuer. Créon, le roi de Thèbes, organise une sépulture pour Etéocle et interdit celle de Polynice, Antigone désobeit à son oncle et se charge de la dépouille de son frère pour lui donner une sépulture. Ce geste provoque son arrestation et sa mort lente dans une grotte. Régine a beaucoup aimé ce roman "antique", mythologique, légendaire qui, d'après elle, n'est pas un roman historique. Elle apprécie ce personnage féminin d'une humanité admirable entre bonté et sens du devoir. Antigone symbolise l'opposition au pouvoir injuste. Henri Bauchau écrit qu'Antigone, figure de résistance, déclare : "Je crie non, rien que non, rien d'autre n'est utile. Non, seul suffit". Une Jeanne d'Arc de la Grèce antique... En terminant la séquence sur les romans historiques, j'ai cité deux ouvrages essentiels dans ce genre littéraire : "Mémoires d'Hadrien" de Marguerite Yourcenar et "Le Guépard" de Giuseppe Tomasi di Lampedusa... Deux chefs d'oeuvre à lire et à relire ! 

vendredi 21 novembre 2025

Atelier Littérature, les romans historiques, 2

 Odile "Bo" a choisi un roman historique de ma liste : "L'Ambition" d'Amélie Bourbon Parme, publié en 2023, chez Gallimard. Ce premier tome est suivi cette année d'un second, "L'Ascension" et la suite se nomme "Les Trafiquants d'éternité". Je connais le grand intérêt de notre amie lectrice pour l'Italie et j'étais bien rassurée qu'elle apprécie fortement cette fresque historique sur un personnage fabuleux au coeur de la Renaissance, Alexandre Farnese, jeune aristocrate promis à la carrière ecclésiastique. Entre Florence et Rome, soutenu par Laurent de Médicis, le jeune Farnese compte sur sa soeur Giulia, maîtresse du pape, Rodrigo Borgia, pour devenir cardinal. Fin limier et audacieux, il se garde de se compromettre dans le milieu très corrompu du Vatican. L'écrivaine avec sa solide culture d'historienne décrit le monde extraordinaire de l'effervescence humaniste, artistique et politique de cette époque. Une plongée dans l'univers fabuleux de la famille Farnese. Pour les amoureux et amoureuses de l'Italie, ce récit documenté et aussi romanesque me semble incontournable. Véronique a commencé la lecture du "Testament d'Olympe" de Chantal Thomas, publié en 2010 au Seuil et elle se promet de le terminer. Sous le règne de Louis XV au XVIIIe siècle, deux soeurs, Apolline et Ursule, n'ont qu'une envie : fuir leur famille trop religieuse. Apolline est mise dans un couvent et devient préceptrice dans un château. Ursule, rebaptisée Olympe, va au contraire mener une vie trépidante dans la cour du roi où Richelieu l'offre à Louis XV. Chantal Thomas a écrit un texte érudit et fantaisiste sur le siècle des Lumières si passionnant. Geneviève s'est lancée dans la lecture des Rougon-Macquart d'Emile Zola et nous a présenté "La Débâcle", paru en 1892. Ce grand livre de guerre évoque Sedan, la guerre de 1870, le siège de Paris, la Commune et sa répression versaillaise. Ce texte ressemble à une fresque d'une "scrupuleuse exactitude, fresque de deuil, de souffrance et de sang". Geneviève a bien précisé le naturalisme de Zola, le réalisme de l'horreur de la guerre. L'écrivain introduit deux personnages, Jean Macquart, paysan humble et sérieux et Maurice Levasseur, l'intellectuel, son protégé. Il faudrait qu'un atelier soit consacré à cet immense écrivain, un classique si proche de nous. (La suite, lundi)

jeudi 20 novembre 2025

Atelier Littérature, les romans historiques, 1

 Ce jeudi 20 novembre, nous nous sommes retrouvées presque au complet dans le bar salon "Jetez l'encre", en face de la Médiathèque. Marie-Christine a démarré la séance sur les romans historiques avec un roman d'Alice Ferney, "Dans la guerre", publié en 2003 chez Actes Sud. En 1914, Jules et Félicité vont vivre le chaos de la guerre. Jules est mobilisé et rejoint le front vers l'Est. Un autre personnage a ému Marie-Christine : le chien Prince, un chien fidèle qui va même retrouver son maître dans une tranchée. Le sort des poilus durant la Grande Guerre nous a fait penser à nos propres familles qui, dans ces années du début du XXe, ont perdu des pères, des fils, des oncles, des cousins. La guerre est et sera toujours le pire de l'humanité. Alice Ferney possède le don d'empathie et cette écrivaine très attachante sera un jour au programme de l'atelier. Danièle a présenté "Le Retour" d'Anna Enquist, publié en 2009 chez Actes Sud. En 1775, Elizabeth Cook, trente-quatre ans, attend le retour de son mari, James Cook, l'explorateur célèbre. Il est parti depuis trois ans pour découvrir la Nouvelle Zélande et aussi d'autres îles du Pacifique. Il a découvert l'Antartique et il est mort, poignardé à Hawaï lors de sa troisième expédition. La narratrice se prépare à l'accueillir. Elle se souvient de ses longues années de solitude, de ses drames vécus car à cette époque, les enfants mouraient trop tôt. James Cook revient mais la mer l'appelle à nouveau et il repart. L'écrivaine danoise, psychanalyste de formation, a écrit un très beau roman historique très ancré dans la réalité du XVIIIe. Sa femme, Elizabeth, devient au fil du récit la véritable héroïne de l'histoire. Danièle s'est montrée enthousiaste et nous a donné envie de lire ou de relire cette épopée historique. Agnès a choisi la saga de l'écrivaine suédoise, Katarina Widholm, "La Fille de Hälsingland", le premier tome de la "Destinée suédoise". En 1937, Betty, 17 ans, quitte son pays natal et sa famille pour travailler comme femme de chambre chez un riche médecin de Stockholm. Un jour, elle rencontre dans un train, un jeune professeur d'origine juive, Martin, qui partage avec elle l'amour de la littérature. Sa vie de femme de chambre s'avère difficile mais son amitié avec Viola, une bonne de la maison voisine, va adoucir la dureté de sa vie. Agnès a aussi évoqué la montée du nazisme en Suède. Elle a beaucoup aimé le roman car elle a acquis le tome deux pour poursuivre la lecture de la saga. (La suite, demain)

mercredi 19 novembre 2025

Vieira da Silva, Musée Guggenheim de Bilbao

 J'ai profité d'un séjour dans ma côte basque, à Biarritz et à Anglet, pour visiter l'exposition consacrée à Vieira da Silva, une de mes peintres préférées. Le sublime musée Guggengeim de Bilbao propose cet événement jusqu'au 22 février 2026. Ce bâtiment emblématique d'une audace architecturale marque le ciel basque espagnol. J'ai donc vu une soixantaine de toiles de cette femme peintre d'origine portugaise devenue française en 1956. Ma découverte de Vieira da Silva (1908-1992) date des années 80 et je me souviens encore de ses tableaux exposés dans la Médiathèque d'Anglet à l'occasion de son inauguration. J'avais été vraiment fascinée par son obsession de l'espace et surtout de ses hommages aux bibliothèques. J'ai collectionné tous ces catalogues d'expositions et des ouvrages sur elle, introuvables aujourd'hui. Maria Helena Vieira da Silva est née à Lisbonne en 1908 au sein d'une famille aisée. La petite Vieira, âgée de deux ans, perd son père et sa mère l'élève seule dans un environnement artistique et culturel. Elle part à Paris après des études à l'Académie des Beaux-Arts et rencontre son futur mari, le peintre hongrois, Arpad Szenes. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le couple se refugie à Rio de Janeiro et revient à Paris, sept ans plus tard. A partir des années 50, Vieira commence à être reconnue dans le milieu artistique et fera de nombreuses expositions dans le monde entier. A Bilbao, j'ai retrouvé l'univers géométrique et architectural dans sa soixantaine de toiles. Dans la présentation de l'exposition, le musée propose le travail de l'artiste des années 30 aux années 80. Cette exploration des paysages abstraits urbains, doublée d'illusions d'optique montre une relation entre l'abstraction et la figuration dans son oeuvre. Je me penchais sur chaque tableau et je voyageais avec l'artiste : des places, des couloirs, des gares, des immeubles, des jardins et tant d'autres espaces. Des carreaux par milliers dans ses toiles révèlent la pratique portugaise des azulejos, un art populaire par excellence. Pour cette femme peintre exceptionnelle, peindre l'espace à travers le prisme de son esprit à l'affût, ressemble à un jeu d'images composé d'échiquiers, de lignes qui se croisent, des perspectives fuyantes. "Un tableau n'est jamais terminé", disait Vieira da Silva. Et je remarque souvent dans ses tableaux, une "trouée", une "issue lumineuse" dans ses labyrintes intérieurs comme une ode à la liberté. Je vais redécouvrir grâce au Musée de Bilbao toute ma rangée de livres sur Vieira da Silva ! 

mardi 18 novembre 2025

"La marche de Radetzki", Joseph Roth

 Pour l'Atelier Littérature du jeudi 20 novembre, j'ai choisi le thème des romans historiques. Ce genre littéraire est très apprécié d'un vaste public et le cinéma adapte avec bonheur des livres mythiques comme "Le Comte de Monte-Cristo" au succès fulgurant. Dans la liste envoyée à mes amies lectrices, j'ai glissé un roman peu connu mais qui mérite une lecture attentive. Il s'agit de "La Marche de Radetzky" de Joseph Roth, publié en 1932. Cette histoire de la famille Trotta sur trois générations concerne aussi un personnage historique, l'empereur François-Joseph d'Autriche (1867-1916). Lors de la bataille de Solférino, le jeune lieutenant Trotta sauve l'empereur en le poussant à terre pour éviter une balle. Le premier Trotta reçoit les honneurs en étant nommé capitaine et il est même annobli comme baron. Son entourage le perçoit différemment mais, il ne se sent pas à l'aise dans la classe "supérieure" et il ressent une perte d'identité. Un jour, il découvre dans un livre d'enfant son exploit travesti à Solférino, il veut rétablir la vérité et corriger le texte. Le monarque lui accorde un entretien, le reçoit et l'histoire disparaît des manuels. Le baron Trotta, déçu par l'armée, ne veut pas que son fils devienne soldat. Il choisira un poste de haut fonctionnaire. Ce second baron a lui-même un fils et l'oblige à intégrer l'académie militaire. Le roman se focalise sur ce jeune officier, Charles-Joseph von Trotta, le petit-fils du héros de Solférino. Médiocre soldat, le jeune militaire ne s'adapte pas à la vie militaire, devient alccolique, et finit par quitter l'armée. Ses relations avec son père s'avèrent difficiles et perturbantes. A travers ce personnage torturé, Joseph Roth observe l'effondrement de la monarchie austro-hongroise, son délitement et son effacement. L'écrivain autrichien était un grand ami de Stefan Zweig qui a, lui aussi, écrit un grand récit sur la décadence de la civilisation austro-hongroise dans "Le monde d'hier". La catastrophe de la Guerre de 14 va engloutir ce monde ancien pourtant si glorieux. Lire ce roman ressemble à une plongée dans ce temps historique que l'on retrouve dans la magnifique ville de Vienne en Autriche : défilés militaires, réunions, duels, jardins-restaurants, scènes dans les casernes, petits faits de la vie quotidienne. Joseph Roth, un écrivain que je découvre trop tardivement. Je continuerai à le lire.  

lundi 17 novembre 2025

Boualem Sansal, enfin libre

 Enfin, une bonne nouvelle, une très bonne nouvelle pour tous ceux et toutes celles qui soutenaient Boualem Sansal, emprisonné, embastillé dans une prison algérienne depuis le 16 novembre 2024. Et pour cet immense écrivain franco-algérien, la liberté va lui permettre d'écrire à nouveau. Dans l'émission de France 5, La Grande Librairie, un cercle d'amis lui a rendu un bel hommage en particulier son plus proche, Kamel Daoud. Au téléphone, Boualem Sansal a évoqué qu'un an de prison ne l'avait pas brisé et qu'il gardait un moral d'acier : "Je suis costaud, tu sais". Soigné dans un hôpital de Berlin, il reprend des forces et son épouse, Nahiza, est à son chevet. L'hebdomadaire, Le Point, retranscrit la conversation entre Kamel et Boualem : "Bonjour la France, je reviens, on va gagner". Il semblerait que la parole libre et audacieuse de l'écrivain rebelle dérange le pouvoir politique. Dans sa vie en prison, il était coupé du monde et seule, son épouse, lui rendait visite tous les quinze jours. Il n'avait pas de papier pour écrire et heureusement, il s'est procuré quelques livres classiques contre des paquets de cigarettes ou des gâteaux. Il a raconté dans un témoignage : "Lire ? C'est interdit. Des livres de religion ou en arabe". Il a appris que le monde entier s'était mobilisé pour lui et ces gestes de solidarité l'aidaient à supporter la vie en prison. Maintenant qu'il a retrouvé sa liberté, tous ses soutiens et tous ses admirateurs ont hâte de lire le récit qu'il écrira sur cet enfermement arbitraire, injuste et insupportable. Ce "Voltaire" contemporain, cet écrivain courageux, démocrate et antitotalitaire, vigilant et lucide prévient le monde occidental depuis longtemps sur les dangers de l'islamisme car il a vécu ces horreurs dans son pays d'origine. Son ouvrage, "Vivre", a paru dans la collection Folio et a obtenu le prix Renaudot du livre de poche. Dorénavant, il faut lire et découvrir tous les romans et tous les récits de Boualem Sansal. Je regrette que l'Académie française n'a pas élu cet écrivain alors qu'il était en prison et il aurait évidemment mérité amplement le prix Nobel de Littérature. Encore un oubli regrettable. Mais, il n'a pas besoin d'eux. Ces lecteurs et ces lectrices lui ont déjà décerné toute leur admiration. 

jeudi 6 novembre 2025

"L'héritier", Vita Sackiville-West

 J'ai lu récemment par curiosité un roman, "L'Héritier", de la grande amie de Virginia Woolf, Vita Sackville-West (1892-1962). Cette longue nouvelle a été publiée en 1922, édité chez Autrement en 2019 et traduit par le grand spécialiste d'Henry James, Jean Pavans. L'écrivaine anglaise a abordé le sujet de l'héritage dans ce texte charmant car elle a souffert elle-même de ne pas bénéficier du domaine de son père qu'elle adorait car les filles étaient scandaleusement évincées de la succession familiale dans l'Angleterre du début du XXe. Le personnage principal, Peregrine Chase, hérite d'une tante qu'il n'avait jamais vue. Cette grande propriété dans la campagne anglaise est hypothéquée et le notaire, chargé de l'affaire, doit la mettte en vente. Perigrine Chase travaille dans une compagnie d'assurance et mène une vie un peu terne. Il se retrouve donc dans cette maison ancienne qu'il apprivoise peu à peu. Il succombe alors au charme envoûtant du domaine avec son parc, ses arbres, ses fleurs et la présence des paons, déambulant avec grâce dans les allées : "Il était à présent au rez-de-chaussée, devant la porte de la bibliothèque, à regarder un vase de tulipes couleur corail dont la transparente délicatesse se détachait avec éclat sur les sobres lambris de la pièce. Il était reconnaissant envers la somnolence de la maison, abolissant l'agitation avec une manière de tranquille réprimande". L'héritier loge dans cette maison et apprécie les matins brumeux, se balade dans les chemins, rencontre les fermiers, se lie avec les domestiques de sa tante. Mais, l'avocat Nutlet veille avec ardeur et sans coeur au démembrement du mobilier, des objets, des peintures pour les mettre en vente aux enchères jusqu'au moment fatidique. Va-t-il sauver la maison pour qu'elle ne tombe pas dans les griffes d'un repreneur ? Vita Sackville-West ne possède pas évidemment le génie de son amie chérie, Virginia Woolf, mais j'ai retrouvé dans ce petit roman la dentelle d'un roman anglais féminin, tissé d'une délicatesse psychologique digne de toutes ses collègues comme Anita Brookner, Penelope Lively, Katherine Mansfield, etc. 

mercredi 5 novembre 2025

"La chambre d'hôtel suivi de La Lune de miel", Colette

 Je reviens toujours vers "ma" Colette quand j'ai envie de retrouver un monde à part, un style, une ambiance d'autrefois. Elle ressemble à "mon" Proust mais en plus léger, en plus sensoriel. J'ai trouvé un livre de poche dans la bibliothèque d'une parente et les couvertures de ces Colette possèdent un charme d'antan avec des illustrations colorées et naïves. Dans la première nouvelle, "La Chambre d'hôtel", l'écrivaine revient sur son passé quand elle s'est lancée dans le Music-Hall. Lucette, une belle fille et danseuse entretenue, propose à la narratrice, un séjour dans un chalet de montagne pour quelques semaines. Colette accepte cette offre et part avec sa chatte adorée. Mais, en arrivant devant ce chalet, elle refuse d'y loger et s'installe dans une chambre d'hôtel dans la station thermale. Elle rencontre un couple avec lequel elle se lie. Antoinette est malade et s'est entichée de Colette. Le mari, Gérard, a une maîtresse à Paris mais il se morfond de ne pas avoir de nouvelles d'elle. Il demande à leur amie d'aller à Paris pour enquêter sur son silence. Celle-ci a disparu et plonge son amant dans le désespoir. Mais, l'humour et l'ironie de Colette donnent au texte une tonalité particulière quand elle raconte l'arrivée de Lucette et la "résurrection" de Gérard pour séduire cette femme avec laquelle il va vite se consoler. Dans la deuxième nouvelle, "La Lune de pluie", Colette ne peut pas compter sur sa secrétaire habituelle et se rend chez Rositta, dactylo, pour son manuscrit. Elle découvre alors qu'elle a vécu dans cet appartement et elle aimait les reflets que faisaient naître les rayons de soleil dans une vitre, sa "lune de pluie". Colette y retourne souvent et apprend que la soeur de Rositta jette des sorts à son mari qui l'a quittée. La narratrice est intriguée par ses pratiques malsaines et décide de ne plus croiser les deux soeurs. Mais, un jour, elle rencontre dans la rue, cette fameuse Délia, devenue veuve... Colette a écrit une nouvelle un peu inquiétante, une sorte de conte fantastique. Entre le quotidien où règne le rationnel et la magie superstitieuse, l'art de Colette est au sommet dans cette nouvelle. Se plonger dans l'univers de Colette, c'est toujours un plaisir de lecture garanti... 

mardi 4 novembre 2025

Escapade en Sardaigne du Nord, 7

 Le lendemain, j'avais rendez-vous avec les dauphins ! J'ai pris un zodiac dans le port d'Obia avec une dizaine de personnes pour aller à la rencontre des dauphins, un rêve d'enfance. La compagnie nous a bien prévenus que ces mammifères marins restent sauvages et ne se montrent pas. Au bout de vingt minutes, le bateau s'est arrêté vers l'île de Figarola et nous étions dans une attitude silencieuse et attentive. Je pensais au roman fabuleux d'Herman Melville quand il raconte la saga du capitaine Achab qui passait son temps à observer la mer pour voir apparaître la baleine blanche, Moby Dick ! Er voilà, un frémissement dans l'eau et je vois deux dauphins à bec court filer près du canot. Et ensuite, deux autres, et quatre autres toutes les cinq minutes. Un ballet d'une grâce inouïe. Leur présence très fugace entraînait des cris de joie comme si tous les passagers du bateau avaient retrouvé leur esprit d'enfance. Nous sommes restés une bonne heure à les observer et c'était magique. Une accompagnatrice est venue nous exposer avec gentillesse et en français la vie de ces dauphins dans ce golfe d'Aranci. Leur durée de vie atteint les cinquante ans et sont tous badgés pour qu'on les suive dans leurs pérégrinations. Les femelles vivent ensemble et rejoignent seulement les mâles pour être fécondées. Le bateau s'est dirigé vers l'île de Figarola où j'ai aperçu des chèvres sauvages sur les flancs de la falaise. Cette balade a duré deux bonnes heures et nous filions à vive allure pour retourner au port d'Olbia. Après cette sortie en mer, je rêvais encore le soir de ces dauphins si connus dès l'Antiquité dans les fresques romaines et grecques. Les Grecs et les Romains les considéraient comme des gardiens sacrés de la mer et ils les jugeaient intelligents, solidaires, amicaux, sensibles à la musique. Cette sortie "dauphins" symbolise aussi le charme de la Sardaigne et surtout la vocation marine de l'île. Le lendemain matin, avant de rejoindre l'aéroport d'Olbia, je me suis promenée sur une plage déserte et comme j'ai aimé ce paysage serein, tranquille ! La Sardaigne, une île qui ressemble encore à un petit paradis mais il ne faut pas le dire ! 

lundi 3 novembre 2025

Escapade en Sardaigne du Nord, 6

 A Alghero, j'ai pris un bateau pour découvrir une grotte très réputée que les guides touristiques recommandent. Je me méfie de ces balades touristiques mais, j'avoue que cette expérience s'est très bien déroulée. Cette grotte, la grotte de Neptune, la Grotta di Nettuno, est un lieu incroyable, façonné par Dame Nature, formée il y a environ 2 000 000 d'années. Le bateau s'est approché de la falaise et c'était déjà magnifique de longer la côte pendant vingt-cinq kilomètres. La grotte a été découverte par un pêcheur local au XVIIIe siècle et son accès est possible par la terre et par la mer. J'ai choisi, évidemment, la facilité en prenant le bateau car il fallait descendre à flanc de falaise les 654 marches (l'Escala del Cabirol) ! Quand je suis sortie du bateau et posé mes pieds dans l'entrée de la grotte, j'ai tout de suite éprouvé un émerveillement inouï devant cette grotte naturelle. Quelques centaines de mètres sont ouverts au public sur les trois kilomètres de longueur. La première salle est formée de colonnes de stalactites et de stalagmites et plus loin, un petit lac, le Lago Lamarmora, diffuse des reflets marmoréens d'où son nom. Nous avancions en file indienne avec prudence à cause de l'humidité du sol. Je pouvais toucher les concrétions calcaires et j'admirais les formes, les couleurs, l'odeur salé de la mer. Ces sculptures fabuleuses m'ont fait vivre une expérience étonnante et je pensais à Jules Verne et à son roman, "Au centre de la terre" ! Je n'avais jamais vu de grotte de cette taille et quand j'ai retrouvé mon bateau pour rejoindre Alghero, j'étais déjà heureuse d'avoir pénétré les entrailles de la terre sur le plan physique même si la visite a duré trente minutes mais ces minutes valaient des heures ! Après cette matinée merveilleuse, j'ai repris la route pour ma dernière étape, Olbia où j'avais réservé un appartement dans un quartier très calme. Comme j'ai eu la chance d'avoir un soleil permanent pendant mon séjour, j'ai découvert une plage de sable fin à Porto Istano où je me suis baignée avec délice. 

samedi 1 novembre 2025

Escapade en Sardaigne du Nord, 5

Avant l'étape d'Alghero, j'ai visité un site nuragique réputé, le Nuraghe di Palmavera, assez bien conservé où l'on penètre dans une salle de réunion, équipée de bancs circulaires. Les vestiges d'une cinquantaine de maisons entourent l'habitation principale. Ce sera mon dernier site nuragique que j'ai quitté avec le sentiment que ces hommes et ces femmes qui vivaient dans ces espaces réduits et austères sont nos ancêtres si proches et si lointains à la fois. Parfois, je me demande quels étaient leur alimentation, leurs vêtements, leur quotidien. Comment se soignaient-ils ? L'âge moyen de vie dans cette péridode historique atteignait la trentaine. Ces Nuraghe à travers la Sardaigne rappellent que les civilisations sont, hélàs, mortelles... J'ai aussi visité à Porto Conte un musée original, celui consacré à Antoine de Saint-Exupéry, un lieu incroyable, installé dans une tour de guet sur le Cap Caccia. L'écrivain a vécu dans cette tour en 1944 avant de sombrer dans la Méditerranée en juillet 44 avec son avion, abattu par un chasseur allemand. Toute une scénographie d'objets, de photos, de textes montre un homme attachant, courageux et authentique. Cet écrivain que j'ai lu dans mon adolescence mérite de ma part un nouveau regard. En sortant de ce musée littéraire étonnant sur la terre sarde, je me suis jurée de relire "Vol de nuit" et "Terre des hommes". J'ai visité ensuite la Casa Gioiosa, une ancienne colonie pénitentiaire dans le parc naturel de Porto Conte. Les prisonniers politiques, enfermés par Mussolini, s'adonnaient à l'agriculture mais les conditions de vie dans les cellules devaient être très dures. Je trouve ces lieux de mémoire trés importants pour ne pas oublier l'histoire souvent tragique d'un pays. Le soir, j'ai rejoint mon hôtel, un ancien monastère en plein centre historique. Le cloître servait d'espace pour le petit-déjeûner du matin. Cette ville possède une particularité linguistique car une partie de ses habitants parle le catalan. On la surnomme la "Barceloneta sarde". Je me suis baladée dans ces rues, sur les remparts dominant la mer et j'ai apprécié la tranquillité du site, une quiétude savoureuse dans une ville vraiment charmante et authentique.  

mercredi 29 octobre 2025

Escapade en Sardaigne du Nord, 4

 Après Castelsardo, j'ai pris la direction de Sassari, une ville moyenne de 120 000 habitants, deuxième ville de la Sardaigne et centre universitaire. Dans chaque cité italienne, il ne faut jamais manquer le Duomo et celui de Sassari vaut bien le détour. Le Duomo di San Nicola, élevé au XIIIe siècle s'est agrandi et s'est transformé au fil du temps. Sa très belle façade baroque présente un festival d'ornements végétaux, de frises, de fleurs, de chérubins et dans des niches, dorment des saints martyrs dont Saint Nicolas. Le clocher octogonal date de 1756 et l'intérieur de l'église mélange les styles roman et gothique. Des tableaux des XIVe jusqu'au XVIIe siècle ornent les chapelles avec de riches rétables. Près du Duomo, la Pinacothèque nationale de Sassari est installé dans un collège jésuite du XVIIe. Evidemment, ce musée ne contient pas des chefs d'oeuvre d'envergure mais comme j'aime la peinture, je trouve toujours des oeuvres qui me plaisent comme des natures mortes exposées dans une salle. Sassari possède aussi un musée archéologique national important, le "Sanna", inauguré en 1931, recèlant des trésors inestimables. La plupart des collections présentées provient des dons d'un homme politique, Giovanni Antonio Sanna. J'ai retrouvé les objets du quotidien habituels comme les amphores, la vaisselle, les lampes à huile, etc. J'ai surtout remarqué des outils, des statuettes en bronze de la civilisation nuragique. Dans cet espace muséal, on trouve aussi des reconstitutions d'habitat dans un but pédagogique. Une mosaïque romaine d'une villa patricienne de Porto Torres est bien exposée dans une salle. Deux statuettes féminines datant du Paléolithique (5 000 ans av. J.C.) m'ont vraiment fascinée. De toutes façons, dès que je pénètre dans un musée archéologique en Italie ou ailleurs, mon esprit s'évade dans un temps immémorial et j'oublie que je vis au XXIe siècle ! Après cette visite, j'ai poursuivi mon parcours en visitant une nécropole intacte d'Angelhu Ruju, l'un des plus grands cimetières préhistoriques de Sardaigne. et avant d'arriver à mon hôtel de la Punta Negra, j'ai vu un pont romain sur lequel je me suis baladée. Après cette journée de découvertes, une bonne baignade dans la mer m'a revivifiée pour repartir le lendemain d'un bon pied. 

lundi 27 octobre 2025

Escapade en Sardaigne du Nord, 3

 Le lendemain, j'ai repris le ferry pour Palau et j'ai pris la direction de Santa Teresa Gallura en conservant dans ma tête des souvenirs ensoleillés et attendris sur ma journée dans la Maddalena. Mais, avant de découvrir la prochaine étape à Castelsardo, j'ai repéré un site nuragique important : le Complesso nuragico di Lu Brandali. Un petit sentier m'a conduit à un tombeau de géants, puis aux vestiges d'un village où les fouilles ont permis de dégager cinq cabanes en pierre et il reste encore une trentaine à sortir de terre. Ces lieux conservent leur identité d'antan sans aucune habitation moderne autour de ces villages datant de l'âge de bronze. L'imagination est requise pour mettre en scène ces Sardes d'origine vivant en toute petite communauté autarcique. Dans un article de Wikipedia, j'ai appris que la langue parlée à cette époque ressemblait à la langue basque ou à la langue étrusque ! Je comprends mieux mon engouement pour les Nuraghe et les Etrusques car j'ai des ancêtres basques du côté de ma mère... Mais, ces peuples tribaux ont fréquenté aussi des Grecs, des Phéniciens, des Carthaginois, des Romains, etc.  Après la visite de Lu Brandali, j'ai rejoint la petite commune de Castelsardo, perchée sur une colline, face à la mer. Cette étape m'a permis de me balader dans les ruelles pentues du centre historique et de découvrir la cathédrale San'Antonio Abate, construite au XVIe siècle sur les bases d'une église romane. J'ai remarqué des rétables en bois scupté et doré avec des angelots musiciens espiègles. Un tableau célèbre est exposé dans la crypte du musée diocésien attenant : un Saint Michel se bat contre un démon, une toile étonnante signée du Maître de Castelsardo du XVIe, un peintre anonyme célèbre en Sardaigne. Du parvis de la cathédrale, une vue magnifique sur la mer composait un paysage unique. En fin de journée, un hôtel du bord de mer m'attendait et je me suis promenée sur la plage à la recherche de quelques petits coquillages que je conserve ensuite dans ma bibliothèque. Ce sont mes petits cailloux du Petit Poucet pour que ces plages de sable fin restent ancrées dans mon quotidien. Mais, attention, je ne prèlève qu'un seul coquillage souvent minuscule pour ne pas "piller" le patrimoine naturel de l'île. Ces moments de détente sont bercés de la douce musique des vaguelettes marines, s'étalant pareusessement sur le sable blanc. La mer provoquera toujours en moi un émerveillement perpétuel. 

vendredi 24 octobre 2025

Escapade en Sardaigne du Nord, 2

Le lendemain matin, le ferry m'attendait et la voiture s'est glissée dans le ventre du bateau pendant vingt minutes pour débarquer sur le port de la Maddalena. La renommée de l'île attire des milliers de touristes mais en octobre, la période est idéale pour visiter ce lieu vraiment magique. De toutes façons, je me sentais déjà sous le charme complet de la mer, des voiliers et des bateaux, et des mouettes que je suis à la trace. Ces paysages marins, portuaires, avec un horizon sans fin entre le ciel et la mer m'enchantent toujours autant même si ces moments semblent bien trop fugaces. Quand la voiture s'est ejectée du ferry, j'ai pris la direction de l'île voisine, la Caprera, attachée à la Maddalena par un pont, le Passo della Moneta. J'avais repéré le domaine de Garibaldi, le musée Compendio Garibaldino, au bout de l'île, une île qui a conservé sa nature sauvage car les Autorités ont interdit la construction d'hôtels et de résidences secondaires. Le révolutionnaire patriote italien, né à Nice, a passé les 26 dernières années de sa vie de 1856 à 1882, date de sa mort. Pour connaître ce "Héros des Deux Mondes", rien ne vaut que la visite de son domaine. Sa maison blanche, la Casa Bianca, toute simple, renferme tous les objets de sa vie quotidienne (cuisine, bureau, lit, salon, objets divers) et les murs portent de nombreuses photos de famille. Cette communauté familiale vivait en autarcie en élèvant des animaux de ferme et en cultivant les jardins potagers. En quittant le domaine, j'ai vu le cimetière attenant à la maison où sont enterrés Garibaldi et les siens. Sa tombe est recouverte d'un bloc de granit, une image symbolique de cette personnalité historique. J'ai remarqué aussi les pins magnifiques, plantés par le maître du domaine. Après cette visite "historique", j'ai repris le chemin en traversant le pont et j'ai atteint mon port d'attache au bout de la Maddalena dans un hébergement fantastique, situé devant une plage, la Punta Marginetto spiaggia. Je me suis baignée dans une eau cristalline frâiche mais tellement vivifiante et j'étais seule avec ma famille à profiter d'une des plus belles plages de la Sardaigne ! Je me suis ensuite baladée dans un décor féerique constitué de masses rocheuses de granit et de porphyre qui reliaient la Sardaigne et la Corse. A chaque virage, je voyais la mer, les voiliers au loin. Entre le bleu du ciel, le bleu de la mer et le jaune des roches, j'avais l'impression d'arpenter le paradis avant l'arrivée d'Adam et d'Eve.... Je me souviendrai de la Maddalena longtemps, très longtemps. 

jeudi 23 octobre 2025

Escapade en Sardaigne du Nord, 1

 J'aime partir en octobre et cette année, j'ai pris l'avion à Genève pour atteindre Olbia en une heure quinze minutes. J'ai loué une voiture à l'aéroport pour découvrir le Nord de la région car j'avais visité le Sud de l'île en juin 2023. Evidemment, j'ai ressenti une joie sans pareille quand j'ai posé mes pieds en terre italienne. Avant d'arriver à ma première destination, Palau, petite station balnéaire située en face de l'archipel de la Maddalena, j'ai découvert deux sites archéologiques : la Tombe des Géants et la Prisgiona. Sur mon parcours, j'avais repéré ces deux entités (merci le Routard) à Arzachena. En arrivant sur ces sites désertés par les touristes, j'ai effectué un voyage dans un passé très lointain qui conserve encore un halo de mystère, datant du XIVe au VIIIe siècle av. J.C.. En suivant le parcours, je suis tombée sur une Tombe des Géants de Coddu Ecchju, composée de blocs de granit qui forme une galerie couverte sur dix mètres de long. Il faut imaginer ces rituels autour de la mort. Ce peuple n'a laissé aucun alphabet, ni aucun témoignage écrit. Seuls, les monument et les objets racontent leur civilisation. Plus loin, le Nuraghe, La Prisgiona, est composé d'une tour principale de quatre mètres de haut et de deux tours mineures, entourée d'un mur enceinte.. Se balader en toute liberté sans surveillance dans un lieu pareil ressemble à un émerveillement d'enfant. La végétation méditerranéenne englobe le site nuragique et j'avais l'impression que le temps s'était arrêté à Arzachena. Quelques kilomètres plus loin, je suis arrivée à Palau, ma destination pour partir le lendemain à la Maddalena. Ces lieux, habités par des humains en communauté restreinte, n'ont pas la sublime beauté des temples grecs ou des monuments romains. Mais, la simplicite de ces habitats rudimentaires me touchent tout autant. La Sardaigne m'a offert à deux reprises dès mon arrivée deux perles archéologiques ! J'aime beaucoup ces traces premières d'une civilisation méditerranéenne très mystérieuse. En fin d'après-midi, j'ai posé mon sac à dos à Palau en attendant mon départ pour la Maddalena. Evidemment, je n'ai pas résisté à déguster un spritz dans un restaurant de la ville où je savourais déjà l'ambiance hautement chaleureuse de la Sardaigne.

mercredi 22 octobre 2025

Atelier Littérature, les coups de coeur, 2

 Régine a présenté un roman d'Antoine Choplin, "La barque de Masao", publié en 2024 chez Buchet-Chastel. Masao est ouvrier sur l'île de Naoshima au Japon. Il retrouve sa fille, Harumi, venue l'attendre plus de dix ans après son départ. Ils vont se voir avec pudeur pour enfin se réconcilier. Masao se souvient de Kazue, la mère d'Harumi, avec laquelle il a vécu une histoire d'amour superbe. Régine, passionnée par la culture japonaise, a aussi retenu l'histoire de deux îles, Naoshima er Teshima, avec leurs musées respectifs. Le premier expose les nymphéas de Monet dans une des salles et le deuxième montre une oeuvre unique qui se confond avec le bâtiment. Ce roman sobre et pudique, plein de tendresse et de sensibilité, a conquis notre amie Régine qui avait aussi reçu cet écrivain lors d'une journée littéraire à Chambéry. Elle a évoqué en deuxième coup de coeur, le dernier livre d'Alice Ferney, "Comme un amour", publié chez Actes Sud lors de cette rentrée littéraire. Les questions que se posent l'écrivaine ont-elles une réponse ? Comment définir l'amitié ? Comment la cultiver ? Comment tolérer les différences d'idées ? Un homme et une femme peuvent-ils être amis ? Marianne, styliste renommée, et Cyril, chroniqueur d'art vont devenir ces complices amicaux mais jusqu'à quand ? Il faut donc lire ce roman pour connaître l'avenir de nos deux protagonistes. Geneviève a évoqué un coup de coeur collectif en signalant la très bonne collection, "Un été avec", un phénomène éditorial de la maison d'édition Des Equateurs en collaboration avec une série d'émissions de France Inter. En 2013, la radio lance ce programme pour "inviter le grand public à découvrir ou redécouvrir de grands auteurs classiques pendant la période estivale". Partir en vacances et glisser dans sa valise "un été avec" semblait un pari osé car l'été est synonyme de lectures légères et insouciantes. L'audace éditoriale et le rôle du service public radiophonique ont dépassé les espérances de l'éditeur. Au Panthéon de la collection : Homère, Hugo, Dumas, Proust, Colette, Valéry, Rimbaud, Montaigne, etc. Ces biographies originales sont composées par de belles plumes comme Antoine Compagnon, Sylvain Tesson, etc. Voilà pour les coups de coeur d'octobre.. Prochaine rencontre : le jeudi 20 novembre autour des romans historiques !  

mardi 21 octobre 2025

Atelier Littérature, les coups de coeur, 1

 Après Emmanuel Carrère, nous avons abordé les coups de coeur. Odile Ba a démarré avec un roman de Maylis de Kérangal, "Naissance d'un pont", publié en 2010, prix Médicis. Ce livre décrit le chantier de construction d'un pont situé dans la ville fictive de Coca en Californie à travers plusieurs personnages comme le grutier, le chef de chantier, l'ingénieur, le syndicaliste et d'autres professionnels. Les employés rencontrent de nombreux problèmes face à ce chantier titanesque et se croisent pour créer un microcosme original. Odile a bien apprécié cette ambiance hautement technique, servie par un style riche en vocabulaire. Danièle a déniché un roman attachant selon son avis : "Je suis la sterne et le renard" d'Alain Mascaro, publié cette année chez Flammarion. Cette saga raconte le clan féminin de l'Orme : Barbra, Aana, Alfheidr et les autres. Cette lignée de femmes vivent sans père et sans mari. Brodeuses, guérisseuses, chamanes, gardiennes, elles subissent la violence des hommes. Cette grande fresque légendaire, traversée par des paysages somptueux, "déploie une fable aux résonances contemporaines". Danièle apprécie particulièrement la littérature des contes et des légendes. Elle a cité deux autres coups de coeur : "Les piliers de la mer" de Sylvain Tesson et "Un perdant magnifique" de Florence Seyros. Annette a choisi le dernier roman de Sorj Chalandon, "Le Livre de Kells", publié en septembre dernier. Dans ce douzième roman, l'auteur raconte un épisode de sa vie quand il avait 17 ans. Il quitte le lycée, sa famille à Lyon et arrive à Paris. Il va connaître la misère, la rue, le froid et la faim. Des hommes et des femmes, engagés politiquement, lui tendent la main et le sortent de la rue. Il vit alors dans ce milieu engagé jusqu'à la mort brutale d'un militant ouvrier de la Gauche prolétarienne, Pierre Overney. Ce récit autobiographique reflète l'ambiance d'une époque politique violente et heureusement révolue. Certains "soldats" de la cause trouveront une issue pacifique dans le journalisme comme Sorj Chalandon.  (La suite, demain)

lundi 20 octobre 2025

Atelier Littérature, Emmanuel Carrère, 2

 Danièle a beaucoup apprécié "D'autres vies que la mienne", publié en 2009. Ce titre indique le "décentrement" de l'écrivain qui, enfin, quitte son ego pour raconter d'autres destins que le sien. Il veut relater des vies d'hommes et de femmes qu'il a rencontrés. Son empathie éclate dans ces récits avec des destins fracassés par le malheur. Il relate le drame d'un famille lors du tsunami qui a dévasté le Sri Lanka en 2004. Les parents ont perdu leur fille, Juliette, dans ce déchaînement de la nature les laissant inconsolables. Comment survivre après cette catastrophe intime ? Emmanuel Carrère tente seulement de partager leurs souffrances. Il évoque ensuite la mort de sa belle-soeur, mariée et mère de trois fillettes, atteinte d'un cancer. Il rencontre aussi un ami de Juliette, Etienne. Juge comme elle, ils étaient liés par une amitié indéfectible. Ces deux collègues traitaient les affaires de surendettement au tribunal de Vienne en Isère et protégeaient les victimes des établissements de crédit. A la façon d'un journal intime, l'auteur instille avec justesse un sentiment de solidarité envers des hommes et des femmes en difficultés extrêmes. Parler de la maladie, de la mort mais aussi de l'amitié, de l'amour, demeure pour Emmanuel Carrère une nécessité pour montrer "l'importance des gens qui nous entourent, leur interaction sur notre propre destin". Ces héros du quotidien, nous les rencontrons tous les jours. Régine a présenté "V13 : chronique judiciaire", publié en 2022. L'auteur revient vers son métier de journaliste en relatant le procès des attentats du 13 novembre 2015 avec 130 morts et 350 bléssés. Plus de 300 témoins ont été entendus dans ce procès au long cours. 20 accusés ont été jugés. Emmanuel Carrère a publié ces chroniques hebdomadaires dans quatre journaux européens dont l'Obs en France. Il réussit à "saisir l'humanité des uns et des autres, qu'elle soit bouleversante, admirable ou abjecte". L'écrivain écoute avec exigence les paroles et les silences de ce procès malgré l'horreur du terrorisme islamiste. Régine a beaucoup apprécié ces chroniques dont la simplicité d'écriture évite le pathos et le voyeurisme. Un Carrère incontournable à découvrir. Trois autres titres  d'Emmanuel Carrère n'ont eu aucun succès auprès des lectrices : "Le Royaume", "Yoga" et "Limonov". En choisissant cet écrivain, je soupçonnais qu'il y aurait des réticences à le lire. Mais, j'ai remarqué tout de même que quelques récits ont marqué certaines d'entre elles. Merci à toutes les lectrices pour leur sens du "devoir" surtout pour des écrivains singuliers comme Emmanuel Carrère. 

vendredi 17 octobre 2025

Atelier Littérature, Emmanuel Carrère, 1

Les lectrices de l'Atelier étaient presque toutes présentes au deuxième rendez-vous de la saison, ce jeudi 16 octobre dans notre nouveau lieu, "Jetez l'encre". Au menu littéraire de l'après-midi : l'écrivain Emmanuel Carrère et les coups de coeur. Véronique a lu "La Moustache", publié en 1986. Ce texte pose la question de l'identité, de la folie. Le personnage central se rase la moustache un matin et personne, ni sa femme, ni ses amis ne le remarquent. L'histoire va mal finir. Véronique, malgré la bizarrerie de l'anecdote, a bien apprécié ce drame parfois kafkaïen. Le thème du roman conserve une actualité permanente : qui suis-je ? Janelou a présenté "L'Adversaire", publié en 2000, le livre le plus connu de l'écrivain, basé sur l'horrible crime de l'affaire Romand en 1993. Cet homme, dont la vie n'est que mensonge pendant 17 ans, a tué sa femme, ses deux enfants et ses parents. Il n'était pas médecin comme il le prétendait. Quand un membre de sa famille lui demande de rembourser un prêt, il passe à l'acte. Emmanuel Carrère s'intéresse à ce criminel avec lequel il communique par courrier.  Janelou a vraiment évoqué cette enquête singulière et unique avec précision en citant des passages. L'auteur se demande si l'assassin n'est pas le "jouet de l'Adversaire, de Satan" dans une référence biblique. Ce reportage lucide, sincère, authentique dans l'enfer de cet homme "inhumain" révèle tout le talent d'Emmanuel Carrère pour tenter l'impossible : essayer de comprendre des actes incompréhensibles. Odile Ba et Geneviève ont lu "Un roman russe", publié en 2007. L'écrivain poursuit sa démarche autobiographique en proposant trois récits dans ce texte : l'histoire d'un prisonnier hongrois capturé par l'Armée rouge en 1944, la vie désastreuse de son couple, la disparition de son grand-père maternel, exécuté après la Libération à cause de sa collaboration avec les Allemands. La construction du récit entremêle ces trois récits avec un point commun : le narrateur omniprésent qui raconte ses relations tumultueuses avec une jeune femme, Sophie, ses souvenirs familiaux avec sa mère, Hélène en dévoilant le secret du grand-père. Des lectrices ont remarqué l'extrême narcissisme de l'écrivain. Il faut dépasser ce niveau psychologique pour apprécier le projet d'Emmanuel Carrère : traquer les zones d'ombre dans chaque individu, remettre en question l'héritage familial. Ecrire pour lui ressemble peut-être à une "thérapie" pour mettre à distance ces hantises et ses angoisses. (La suite, lundi)

jeudi 16 octobre 2025

"Kolkhoze", Emmanuel Carrère, 2

 Ce grand récit mêle des souvenirs intimes à des anecdotes historiques, des secrets de famille à des informations géopolitiques. L'écrivain Carrère se confie souvent dans la presse sur sa démarche littéraire : la description du Réel, de son Réel. Il évoque son amour de fils envers ses parents : "Je suis le visage de ma mère qui se détourne sans appel, je suis la détresse sans fond de mon père". Emmanuel Carrère puise son inspiration dans le destin fabuleux de sa mère et il tente de décryper l'étrange relation conjugale de ses parents. Chacun a déjà éprouvé ce sentiment d'étrangeté quand on pense au couple que formaient ses parents. Ce fait social et psychologique demeure souvent une énigme pour les enfants. L'écrivain explique sa fascination pour une démarche de vérité sur ses proches : "Les livres, les films, les récits qui me touchent le plus sont ceux qui montrent en même temps les dimensions horizontale et verticale de la vie. Horizontale : l'amour, l'amitié, les alliances qu'on noue en faisant la traversée dans les mêmes eaux, dans le même temps. Verticale : les relations entre les générations. Parents et enfants, aïeux et descendants, qui ont habité des mondes différents, partagé d'autres récits collectifs, d'autres valeurs, d'autres évidences". Il ajoute qu'en prenant de l'âge, il se passionne plus pour la dimension verticale. "Kolkhoze" illustre, évidemment, la dimension verticale de sa vie avec un sentiment de réconciliation et d'apaisement. Ce mot, kolkhoze, convient parfaitement quand les trois enfants d'Hélène Carrère d'Encausse se retrouvent au chevet de leur mère, souffrant d'un cancer,  dans un service des soins palliatifs : "Cette nuit-là, rassemblés tous les trois autour de ma mère, nous avons pour la dernière fois fait kolkhoze". Amour filial, amour familial, passé recomposé comme une fable, Emmanuel Carrère livre à ses lecteurs et lecrices une fresque haute en couleurs où l'ennui est honni dans ce texte. Il définit son rôle ainsi : "Ce que nous aurons connu sur notre petit arpent de terre est nul autre, dans notre petite bande de temps est nulle autre, dans le petit être qui nous a été assigné d'habiter est nul autre, le monde peut crouler, cela reste le métier des gens comme moi d'en rendre compte. Alors, puisqu'ils sont morts, et tant que je suis vivant, je le fais". Un des meilleurs "Carrère" !

mercredi 15 octobre 2025

"Kolkhoze", Emmanuel Carrère, 1

 J'ai choisi Emmanuel Carrère dans le cadre de l'Atelier Littérature du mois d'octobre. Pourquoi ce choix pour mon deuxième atelier de la saison ? Dans le panorama littéraire contemporain, les critiques citent son nom comme celui de Michel Houellebecq, les considérant comme de grands écrivains contemporains, connus autant en France qu'à l'étranger. La rentrée littétaire commentée par la presse évoquait dès cet été, l'événement à surveiller : le dernier récit d'Emmanuel Carrère, "Kolkhoze", publié chez P.O.L., son éditeur de toujours. Je l'ai donc lu et malgré les 560 pages, j'ai beaucoup apprécié ce récit autobiographique d'une grande ampleur et d'un souffle romanesque évident. L'écrivain évoque ses influences littéraires : Georges Perec et Marguerite Yourcenar. Il admire le roman de Perec, "W ou Le souvenir d'enfance" mêlant l'histoire intime à la grande Histoire. Marguerite Yourcenar a composé son autobiographie à partir de ses propres archives, "Le Labyrinthe du monde" en trois tomes, et ces récits psychogénéalogiques ont fortement influencé l'écrivain pour se plonger lui-même dans les eaux familiales. Comment résumer ces centaines de pages ? Exercice difficile. Je tire le fil le plus essentiel : le portrait de sa mère, Hélène Carrère d'Encausse, morte en 2023. Cette grande dame de l'excellence française, Secrétaire perpétuel de l'Académie française, spécialiste du monde russe, a un parcours exemplaire dans une assimilation parfaite avec la France. Son mari, originaire de la bourgeoisie bordelaise, n'a pas la même trajectoire que sa femme. Il occupait un poste de direction dans les assurances et voyageait beaucoup. Emmanuel Carrère en prenant le titre de "Kolkhoze" raconte une anecdote familiale d'une tendresse évidente quand leur mère invitait ses trois enfants dans sa chambre le soir pour dormir avec elle : faire kolkhoze. Le narrateur remonte sur quatre générations et il avait déjà mentionné la généalogie de sa famille dans "Un roman russe". Originaire de la Georgie, sa mère, née Zourabichvili, issue de la noblesse russe ruinée, s'est exilée en France dans les années 30. Son père a collaboré avec les Allemands pendant la Guerre et Emmanuel Carrère avait révélé ce secret refoulé et honteux que sa mère voulait absolument caché.  Le père de l'Académicienne a disparu certainement assassiné pendant la Libération. Ce roman biographique raconte une saga familiale fascinante dans le bouleversement de l'Histoire : la révolution bolchévique, l'exil des Russes blancs, la guerre mondiale, la Russie de Poutine, la France institutionnelle avec l'Académie française. (La suite, demain)

lundi 6 octobre 2025

Les 40 ans de Répliques, Alain Finkielkraut

 J'ai écouté une émission de France Culture sur les 40 ans de "Répliques", une véritable institution du service public. Guillaume Erner a reçu Alain Finkielkraut dans les "Invités du matin", disponible en podcast. Evidemment, je ne rate jamais un "Répliques" tellement les sujets abordés sont très souvent passionnants. Depuis tant d'années, cet exercice intellectuel de l'académicien honore France Culture. Le philosophe raconte qu'il voulait "faire une place à la conversation civique" et renouer avec "l'idéal démocratique" en rappelant la citation d'Albert Camus : "Le démocrate est modeste. Il sait qu'il ne sait pas tout. Il a besoin des autres pour savoir ce qu'ils savent". Ce besoin de dialoguer, ce souci permanent de comprendre, de décrypter les idées sur le monde demeurent l'obsession du philosophe. Il cite une amie de Tocqueville qui s'exclamait : "A quoi servirait de vivre si l'on n'entendait que le son de sa propre voix ?". Dans le panorama de la vie intellectuelle française, cette émission est restée une vigie éclairante, prônant la tolérance et le non sectarisme. Alain Finkielkraut, homme de gauche, est décreté "réactionnaire" par ses anciens amis et collègues. Cette logique de dénonciation rend "difficile la conversation dans le monde intellectuel". Malgré des attaques récurrentes contre son esprit de liberté et de vérité du réel, le philosophe trace son sillon et régale ses auditeurs. Comme la littérature me passionne, j'écoute avec intérêt les émissions sur les écrivains : Proust, Anatole France, Péguy, Colette, Cioran et tant d'autres. Il invite des philosophes, des sociologues, des artistes en traitant de sujets contemporains souvent clivants comme l'aide active à mourir, la nouvelle paternité, les luttes féministes, la justice, etc. On ne s'ennuie jamais avec lui et avec ses interlocuteurs. J'apprécie aussi son amour total pour la littérature qu'il vénère : "Il faut, à 14 ou 15 ans, s'ouvrir à des livres trop grands pour soi, pour connaître la volupté de comprendre sans comprendre". Il faut lire en particulier "Le Coeur intelligent" où l'écrivain-philosophe évoque neuf romans essentiels à lire dans sa vie. Encore aujourd'hui, j'ai suivi son émission sur "Trump, chaos ou stratère incarné", un débat passionnant sur l'actualité du moment concernant la géopolitique. Et tout ce j'ai écouté n'est pas vraiment réjouissant. Alain Finkielkraut, aidé par son équipe, me surprend toujours, tellement il m'aide à mieux comprendre le monde. C''est le rôle d'une radio comme France Culture. 40 ans de réflexions, 40 ans de débats, 40 ans de points de vue, je souhaite qu'il poursuive son chemin 40 ans de plus ! Et je serai fidèle au rendez-vous de "Répliques".