Je cherchais une écrivaine française pour l'Atelier Littérature de décembre et j'ai hésité longtemps car aucun nom ne venait d'emblée à mon esprit. En dehors de nos aînées comme Yourcenar, Colette, Duras, je ne voyais pas une "classique" à venir. Pourtant, de nombreuses autrices possèdent un talent certain : Alice Ferney, Karine Tuil, Lydie Salvayre, Geneviève Brisac, Delphine Le Vigan, Camille Laurens, etc. Qui donc pouvait cocher les cases suivantes : création d'un univers singulier et l'élaboration d'un style remarquable ? Et, j'ai songé à Marie-Hélène Lafon, une écrivaine de terrain, son Cantal natal et une écrivaine du "terreau des mots" à la manière d'une artisane. J'avais lu aussi sa biographie romancée sur Cézanne, un régal de lecture sans oublier sa passion pour Gustave Flaubert, un géant de la littérature. J'ai relu "Les Pays" et j'ai mieux savouré la qualité de sa prose et sa lecture du monde paysan. Son roman, paru en 2012, raconte l'arrivée de Claire, un sosie de l'écrivaine, à Paris. Ses racines paysannes du Cantal n'ont pas ancré la jeune fille dans un destin prédeterminé car l'école et les études ont forgé sa personnalité nouvelle, loin des siens. De toutes façons, les filles n'héritaient pas des terres familiales. La réalité de cette terre revient sans cesse dans son esprit quand elle rencontre un magasinier dans la bibliothèque de la Sorbonne : "Chaque fois la mince chronique de là-bas ferait tout leur entretien, les rigueurs de l'hiver, les fluctuations du cours du lait ou de la viande, les élections locales". Elle a laissé ce monde ancien, rythmé par les saisons et par le labeur perpétuel. Et dans cette ville capitale, la narratrice doit trouver sa place, comprendre les codes sociaux et culturels pour s'adapter à ce nouveau monde urbain. Sa description de Paris dans ces années-là m'a touchée car j'ai vécu dans la capitale dans les années 80 en vivant aussi la nostalgie de ma région natale, la Côte basque, mon Cantal marin. Elle ne renie en aucun cas ce lien charnel, viscéral avec ses origines même si elle se sent une "transfuge" de classe. Paris l'exalte aussi : "Elle respire la ville animée, sa seconde peau, elle hume le fumet familier qu'elle ne parvient pas tout à fait à démêler ; c'est, tout entassé, machine et chair, rouages et sueurs, haleines suries et parfums fatigués sur poussière grasse, c'est animal et minéral à la fois ; c'est du côté du sale et elle se coule dans cette glu, elle prend place s'insère dans le flot". Terroir d'un côté, terre d'accueil de l'autre, Marie-Hélène Lafon possède un esprit géographique sensuel avec les saisons et avec les paysages. (La suite, lundi)
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
vendredi 28 novembre 2025
jeudi 27 novembre 2025
Une journée fructueuse
mercredi 26 novembre 2025
Atelier Littérature, les coups de coeur, 2
Danièle a proposé un conte de Jacob Grimm, un choix qui ressemble bien à notre lectrice amie qui aime beaucoup les livres pour enfants. Le personnage principal s'appelle, tenez-vous bien, "Grigrigredinmenufretin", un petit lutin qui va aider la fille du meunier à transformer la paille en or. Ce conte parle de l'avidité et de la soif de richesses. Et ne parlons pas de la condition des femmes, monnaies d'échange entre le père et le roi. Un album à offrir à Noël à ses petits-enfants ! Odile Bo a beaucoup apprécié le film, "L'Etranger" du réalisateur François Ozon. L'univers camusien lui a donné envie de relire "Le Premier homme", d'Albert Camus, publié en 1994 chez Gallimard. Le manuscrit de ce roman autobiographique a été retrouvé dans la sacoche de l'écrivain au moment de sa mort. Il a fallu attendre quelques années pour découvrir ce texte magnifique où sa personnalité se révèle entièrement : sa sensibilité, sa droiture et surtout sa fidélité à sa mère d'origine très modeste. Malgré la pauvreté dans son enfance, sa soif de vivre et sa force d'aimer lui ont permis d'étudier, de s'engager pour la justice et aussi de se consacrer à son oeuvre littéraire. Le narrateur, Jacques Cormery, revient sur les traces de son père, mort au combat en 1914. Il va découvrir cette cruelle vérité car sa mère ne parlait jamais de lui. Le narrateur va alors raconter la vie de ce père disparu et intégrer son propre passé avec la rencontre de Monsieur Bernard, alias Monsieur Germain, l'instituteur qui l'a mené sur le chemin du savoir et de l'écriture. Un livre capital pour comprendre cet écrivain majeur, essentiel et fraternel. J'avais lu ce récit à sa sortie et dorénavant, je vais vite le relire avec un nouveau regard sur ce texte magistral bien qu'inachevé. Odile Ba a terminé la séquence coups de coeur avec un premier roman, "Ce que je sais de lui", d'Eric Chacour, publié en Folio. Dans la ville du Caire des années 80, Tarek doit reprendre le cabinet médical de son père et il va épouser Mira, son amour de jeunesse. Mais, son destin tout tracé se heurte à une nouvelle rencontre avec Ali qui va bousculer ses certitudes. Ce premier roman a reçu le Prix Femina des Lycéens et le Prix des Libraires en 2024. Un roman passionnant à découvrir. Voilà pour les coups de coeur de l'Atelier Littérature de ce Jeudi 20 Novembre. Nous nous retrouverons le Jeudi 11 décembre autour de Marie-Hélène Lafon.
mardi 25 novembre 2025
Atelier Littérature, les coups de coeur, 1
Je tiens à conserver la séquence "coups de coeur" qui permet à nos amies lectrices de présenter un livre qu'elles ont aimé pendant le mois précédent le jour de l'Atelier. Marie-Christine a commencé avec un ouvrage sur la montagne, "Les 8 montagnes" de Paulo Cognetti, déjà mentionné dans les années précédentes. Pietro, enfant de la ville, se lie d'amitié avec Bruno, un vacher de son âge. Ils parcourent inlassablement les alpages, les forêts et les chemins. Vingt ans plus tard, Pietro revient dans ses montagnes pour faire le point sur sa vie. Le roman a obtenu le prix Médicis en 2017. Janelou a découvert une écrivaine québécoise, originaire du Japon, Aki Shimazaki, avec un coffret de cinq romans courts, une pentalogie : "Le Poids des secrets", une oeuvre puzzle étonnante qui a vraiment intéressé notre amie lectrice. Je cite les titres : "Tsubaki", "Hamaguri", "Tsubame", "Wasurenagusa" et "Hotaru", publiés dans la collection Babel d'Actes Sud en 2021. Il serait illusoire de raconter chaque histoire mais Janelou nous a précisé que les secrets de famille forment la trame romanesque de la suite. Un exemple avec Yukiko, une survivante de la bombe atomique, qui raconte son enfance et son adolescence auprès de ses parents à Tokyo et à Nagasaki. Elle reconstitue une vie familiale marquée par les mensonges d'un père qui a commis un meurtre. Janelou nous a donné envie de dévorer ce coffret original. Mylène a présenté deux coups de coeur. Le premier concerne un auteur allemand, "25 étés", un premier roman publié cette année chez Actes Sud. Le narrateur mène une vie très agitée, stressante, occupée. Il rencontre Karl, un "trieur de pommes de terre", le contraire du narrateur. Karl lui annonce qu'il lui reste 25 étés à vivre et à ce moment-là, surgissent des grandes questions sur la vie, sur le travail, sur l'amour des siens, sur le courage de résister. Un ouvrage apaisant, un cheminement à entreprendre nous a dit Mylène. Elle a aussi évoqué l'ouvrage d'entretiens d'Olivier Le Naire avec Marie de Hennezel, "L'Eclaireuse", publié chez Actes Sud. Cette psychologue clinicienne, spécialiste du bien vieillir et pionnière des soins palliatifs, revient sur son parcours hors norme, sur ses rencontres et sur ses choix de vie. Elle propose aussi des solutions "audacieuses et réalistes" pour bien vieillir chez soi, en priorité. Un documentaire à découvrir sans se voiler les yeux sur la vieillesse et "pour finir ses jours paisiblement, dignement et sans souffrance". (La suite, demain)
lundi 24 novembre 2025
Atelier Littérature, les romans historiques, 3
Odile "Ba" a choisi la trilogie de Pierre Lemaître, "Les Enfants du désastre" avec "Au revoir là-haut", prix Goncourt 2013 suivi de "Couleurs de l'incendie" et du "Miroir de nos peines", publiés chez Albin Michel. L'écrivain est réputé pour sa production de romans policiers très efficaces. Dans le premier tome, il propose une "fresque d'une rare cruauté, remarquable par son architecture et sa puissance d'évocation". Ce roman de l'après-guerre de 14 raconte l'histoire d'Albert, un employé modeste qui a tout perdu et Edouard, un artiste loufoque devenu une "gueule cassée". Ils se sentent oubliés, marginalisés, méprisés alors qu'ils étaient au combat. Pour se venger, ils mettent en place une escroquerie audacieuse. L'auteur dénonce le rôle de l'Etat qui "glorifie ses morts" et oublie ses vivants, mais aussi la lâcheté de certains et la noirceur des autres. Il semble que l'on ne s'ennuie pas dans les romans de Pierre Lemaître avec les rebondissements romanesques, les touches d'humour, le style clair et limpide. Un film basé sur cette histoire est sorti en 2017, réalisé par Albert Dupontel. Régine a présenté le texte d'Henri Bauchau, "Antigone" mais avant d'évoquer le destin tragique d'Antigone, elle nous a conté avec talent le mythe grec de la famille des Labdacides, les rois légendaires de Thèbes. Oedipe selon l'oracle va tuer son père, Laïos, va se marier avec sa mère, Jocaste, et tous ces actes insensés sans qu'il le devine le conduit à se punir en crevant ses yeux et à partir sur les routes avec Antigone. Henri Bauchau a donc décrit le destin tragique d'Antigone quand elle revient à Thèbes pour éviter que ses frères, Polynice et Etéocle, ne se fassent la guerre. Malgré les efforts de la jeune femme pour la paix, les deux ennemis fraternels finissent par s'entretuer. Créon, le roi de Thèbes, organise une sépulture pour Etéocle et interdit celle de Polynice, Antigone désobeit à son oncle et se charge de la dépouille de son frère pour lui donner une sépulture. Ce geste provoque son arrestation et sa mort lente dans une grotte. Régine a beaucoup aimé ce roman "antique", mythologique, légendaire qui, d'après elle, n'est pas un roman historique. Elle apprécie ce personnage féminin d'une humanité admirable entre bonté et sens du devoir. Antigone symbolise l'opposition au pouvoir injuste. Henri Bauchau écrit qu'Antigone, figure de résistance, déclare : "Je crie non, rien que non, rien d'autre n'est utile. Non, seul suffit". Une Jeanne d'Arc de la Grèce antique... En terminant la séquence sur les romans historiques, j'ai cité deux ouvrages essentiels dans ce genre littéraire : "Mémoires d'Hadrien" de Marguerite Yourcenar et "Le Guépard" de Giuseppe Tomasi di Lampedusa... Deux chefs d'oeuvre à lire et à relire !
vendredi 21 novembre 2025
Atelier Littérature, les romans historiques, 2
Odile "Bo" a choisi un roman historique de ma liste : "L'Ambition" d'Amélie Bourbon Parme, publié en 2023, chez Gallimard. Ce premier tome est suivi cette année d'un second, "L'Ascension" et la suite se nomme "Les Trafiquants d'éternité". Je connais le grand intérêt de notre amie lectrice pour l'Italie et j'étais bien rassurée qu'elle apprécie fortement cette fresque historique sur un personnage fabuleux au coeur de la Renaissance, Alexandre Farnese, jeune aristocrate promis à la carrière ecclésiastique. Entre Florence et Rome, soutenu par Laurent de Médicis, le jeune Farnese compte sur sa soeur Giulia, maîtresse du pape, Rodrigo Borgia, pour devenir cardinal. Fin limier et audacieux, il se garde de se compromettre dans le milieu très corrompu du Vatican. L'écrivaine avec sa solide culture d'historienne décrit le monde extraordinaire de l'effervescence humaniste, artistique et politique de cette époque. Une plongée dans l'univers fabuleux de la famille Farnese. Pour les amoureux et amoureuses de l'Italie, ce récit documenté et aussi romanesque me semble incontournable. Véronique a commencé la lecture du "Testament d'Olympe" de Chantal Thomas, publié en 2010 au Seuil et elle se promet de le terminer. Sous le règne de Louis XV au XVIIIe siècle, deux soeurs, Apolline et Ursule, n'ont qu'une envie : fuir leur famille trop religieuse. Apolline est mise dans un couvent et devient préceptrice dans un château. Ursule, rebaptisée Olympe, va au contraire mener une vie trépidante dans la cour du roi où Richelieu l'offre à Louis XV. Chantal Thomas a écrit un texte érudit et fantaisiste sur le siècle des Lumières si passionnant. Geneviève s'est lancée dans la lecture des Rougon-Macquart d'Emile Zola et nous a présenté "La Débâcle", paru en 1892. Ce grand livre de guerre évoque Sedan, la guerre de 1870, le siège de Paris, la Commune et sa répression versaillaise. Ce texte ressemble à une fresque d'une "scrupuleuse exactitude, fresque de deuil, de souffrance et de sang". Geneviève a bien précisé le naturalisme de Zola, le réalisme de l'horreur de la guerre. L'écrivain introduit deux personnages, Jean Macquart, paysan humble et sérieux et Maurice Levasseur, l'intellectuel, son protégé. Il faudrait qu'un atelier soit consacré à cet immense écrivain, un classique si proche de nous. (La suite, lundi)
jeudi 20 novembre 2025
Atelier Littérature, les romans historiques, 1
Ce jeudi 20 novembre, nous nous sommes retrouvées presque au complet dans le bar salon "Jetez l'encre", en face de la Médiathèque. Marie-Christine a démarré la séance sur les romans historiques avec un roman d'Alice Ferney, "Dans la guerre", publié en 2003 chez Actes Sud. En 1914, Jules et Félicité vont vivre le chaos de la guerre. Jules est mobilisé et rejoint le front vers l'Est. Un autre personnage a ému Marie-Christine : le chien Prince, un chien fidèle qui va même retrouver son maître dans une tranchée. Le sort des poilus durant la Grande Guerre nous a fait penser à nos propres familles qui, dans ces années du début du XXe, ont perdu des pères, des fils, des oncles, des cousins. La guerre est et sera toujours le pire de l'humanité. Alice Ferney possède le don d'empathie et cette écrivaine très attachante sera un jour au programme de l'atelier. Danièle a présenté "Le Retour" d'Anna Enquist, publié en 2009 chez Actes Sud. En 1775, Elizabeth Cook, trente-quatre ans, attend le retour de son mari, James Cook, l'explorateur célèbre. Il est parti depuis trois ans pour découvrir la Nouvelle Zélande et aussi d'autres îles du Pacifique. Il a découvert l'Antartique et il est mort, poignardé à Hawaï lors de sa troisième expédition. La narratrice se prépare à l'accueillir. Elle se souvient de ses longues années de solitude, de ses drames vécus car à cette époque, les enfants mouraient trop tôt. James Cook revient mais la mer l'appelle à nouveau et il repart. L'écrivaine danoise, psychanalyste de formation, a écrit un très beau roman historique très ancré dans la réalité du XVIIIe. Sa femme, Elizabeth, devient au fil du récit la véritable héroïne de l'histoire. Danièle s'est montrée enthousiaste et nous a donné envie de lire ou de relire cette épopée historique. Agnès a choisi la saga de l'écrivaine suédoise, Katarina Widholm, "La Fille de Hälsingland", le premier tome de la "Destinée suédoise". En 1937, Betty, 17 ans, quitte son pays natal et sa famille pour travailler comme femme de chambre chez un riche médecin de Stockholm. Un jour, elle rencontre dans un train, un jeune professeur d'origine juive, Martin, qui partage avec elle l'amour de la littérature. Sa vie de femme de chambre s'avère difficile mais son amitié avec Viola, une bonne de la maison voisine, va adoucir la dureté de sa vie. Agnès a aussi évoqué la montée du nazisme en Suède. Elle a beaucoup aimé le roman car elle a acquis le tome deux pour poursuivre la lecture de la saga. (La suite, demain)
mercredi 19 novembre 2025
Vieira da Silva, Musée Guggenheim de Bilbao
J'ai profité d'un séjour dans ma côte basque, à Biarritz et à Anglet, pour visiter l'exposition consacrée à Vieira da Silva, une de mes peintres préférées. Le sublime musée Guggengeim de Bilbao propose cet événement jusqu'au 22 février 2026. Ce bâtiment emblématique d'une audace architecturale marque le ciel basque espagnol. J'ai donc vu une soixantaine de toiles de cette femme peintre d'origine portugaise devenue française en 1956. Ma découverte de Vieira da Silva (1908-1992) date des années 80 et je me souviens encore de ses tableaux exposés dans la Médiathèque d'Anglet à l'occasion de son inauguration. J'avais été vraiment fascinée par son obsession de l'espace et surtout de ses hommages aux bibliothèques. J'ai collectionné tous ces catalogues d'expositions et des ouvrages sur elle, introuvables aujourd'hui. Maria Helena Vieira da Silva est née à Lisbonne en 1908 au sein d'une famille aisée. La petite Vieira, âgée de deux ans, perd son père et sa mère l'élève seule dans un environnement artistique et culturel. Elle part à Paris après des études à l'Académie des Beaux-Arts et rencontre son futur mari, le peintre hongrois, Arpad Szenes. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le couple se refugie à Rio de Janeiro et revient à Paris, sept ans plus tard. A partir des années 50, Vieira commence à être reconnue dans le milieu artistique et fera de nombreuses expositions dans le monde entier. A Bilbao, j'ai retrouvé l'univers géométrique et architectural dans sa soixantaine de toiles. Dans la présentation de l'exposition, le musée propose le travail de l'artiste des années 30 aux années 80. Cette exploration des paysages abstraits urbains, doublée d'illusions d'optique montre une relation entre l'abstraction et la figuration dans son oeuvre. Je me penchais sur chaque tableau et je voyageais avec l'artiste : des places, des couloirs, des gares, des immeubles, des jardins et tant d'autres espaces. Des carreaux par milliers dans ses toiles révèlent la pratique portugaise des azulejos, un art populaire par excellence. Pour cette femme peintre exceptionnelle, peindre l'espace à travers le prisme de son esprit à l'affût, ressemble à un jeu d'images composé d'échiquiers, de lignes qui se croisent, des perspectives fuyantes. "Un tableau n'est jamais terminé", disait Vieira da Silva. Et je remarque souvent dans ses tableaux, une "trouée", une "issue lumineuse" dans ses labyrintes intérieurs comme une ode à la liberté. Je vais redécouvrir grâce au Musée de Bilbao toute ma rangée de livres sur Vieira da Silva !
mardi 18 novembre 2025
"La marche de Radetzki", Joseph Roth
Pour l'Atelier Littérature du jeudi 20 novembre, j'ai choisi le thème des romans historiques. Ce genre littéraire est très apprécié d'un vaste public et le cinéma adapte avec bonheur des livres mythiques comme "Le Comte de Monte-Cristo" au succès fulgurant. Dans la liste envoyée à mes amies lectrices, j'ai glissé un roman peu connu mais qui mérite une lecture attentive. Il s'agit de "La Marche de Radetzky" de Joseph Roth, publié en 1932. Cette histoire de la famille Trotta sur trois générations concerne aussi un personnage historique, l'empereur François-Joseph d'Autriche (1867-1916). Lors de la bataille de Solférino, le jeune lieutenant Trotta sauve l'empereur en le poussant à terre pour éviter une balle. Le premier Trotta reçoit les honneurs en étant nommé capitaine et il est même annobli comme baron. Son entourage le perçoit différemment mais, il ne se sent pas à l'aise dans la classe "supérieure" et il ressent une perte d'identité. Un jour, il découvre dans un livre d'enfant son exploit travesti à Solférino, il veut rétablir la vérité et corriger le texte. Le monarque lui accorde un entretien, le reçoit et l'histoire disparaît des manuels. Le baron Trotta, déçu par l'armée, ne veut pas que son fils devienne soldat. Il choisira un poste de haut fonctionnaire. Ce second baron a lui-même un fils et l'oblige à intégrer l'académie militaire. Le roman se focalise sur ce jeune officier, Charles-Joseph von Trotta, le petit-fils du héros de Solférino. Médiocre soldat, le jeune militaire ne s'adapte pas à la vie militaire, devient alccolique, et finit par quitter l'armée. Ses relations avec son père s'avèrent difficiles et perturbantes. A travers ce personnage torturé, Joseph Roth observe l'effondrement de la monarchie austro-hongroise, son délitement et son effacement. L'écrivain autrichien était un grand ami de Stefan Zweig qui a, lui aussi, écrit un grand récit sur la décadence de la civilisation austro-hongroise dans "Le monde d'hier". La catastrophe de la Guerre de 14 va engloutir ce monde ancien pourtant si glorieux. Lire ce roman ressemble à une plongée dans ce temps historique que l'on retrouve dans la magnifique ville de Vienne en Autriche : défilés militaires, réunions, duels, jardins-restaurants, scènes dans les casernes, petits faits de la vie quotidienne. Joseph Roth, un écrivain que je découvre trop tardivement. Je continuerai à le lire.
lundi 17 novembre 2025
Boualem Sansal, enfin libre
Enfin, une bonne nouvelle, une très bonne nouvelle pour tous ceux et toutes celles qui soutenaient Boualem Sansal, emprisonné, embastillé dans une prison algérienne depuis le 16 novembre 2024. Et pour cet immense écrivain franco-algérien, la liberté va lui permettre d'écrire à nouveau. Dans l'émission de France 5, La Grande Librairie, un cercle d'amis lui a rendu un bel hommage en particulier son plus proche, Kamel Daoud. Au téléphone, Boualem Sansal a évoqué qu'un an de prison ne l'avait pas brisé et qu'il gardait un moral d'acier : "Je suis costaud, tu sais". Soigné dans un hôpital de Berlin, il reprend des forces et son épouse, Nahiza, est à son chevet. L'hebdomadaire, Le Point, retranscrit la conversation entre Kamel et Boualem : "Bonjour la France, je reviens, on va gagner". Il semblerait que la parole libre et audacieuse de l'écrivain rebelle dérange le pouvoir politique. Dans sa vie en prison, il était coupé du monde et seule, son épouse, lui rendait visite tous les quinze jours. Il n'avait pas de papier pour écrire et heureusement, il s'est procuré quelques livres classiques contre des paquets de cigarettes ou des gâteaux. Il a raconté dans un témoignage : "Lire ? C'est interdit. Des livres de religion ou en arabe". Il a appris que le monde entier s'était mobilisé pour lui et ces gestes de solidarité l'aidaient à supporter la vie en prison. Maintenant qu'il a retrouvé sa liberté, tous ses soutiens et tous ses admirateurs ont hâte de lire le récit qu'il écrira sur cet enfermement arbitraire, injuste et insupportable. Ce "Voltaire" contemporain, cet écrivain courageux, démocrate et antitotalitaire, vigilant et lucide prévient le monde occidental depuis longtemps sur les dangers de l'islamisme car il a vécu ces horreurs dans son pays d'origine. Son ouvrage, "Vivre", a paru dans la collection Folio et a obtenu le prix Renaudot du livre de poche. Dorénavant, il faut lire et découvrir tous les romans et tous les récits de Boualem Sansal. Je regrette que l'Académie française n'a pas élu cet écrivain alors qu'il était en prison et il aurait évidemment mérité amplement le prix Nobel de Littérature. Encore un oubli regrettable. Mais, il n'a pas besoin d'eux. Ces lecteurs et ces lectrices lui ont déjà décerné toute leur admiration.
jeudi 6 novembre 2025
"L'héritier", Vita Sackiville-West
J'ai lu récemment par curiosité un roman, "L'Héritier", de la grande amie de Virginia Woolf, Vita Sackville-West (1892-1962). Cette longue nouvelle a été publiée en 1922, édité chez Autrement en 2019 et traduit par le grand spécialiste d'Henry James, Jean Pavans. L'écrivaine anglaise a abordé le sujet de l'héritage dans ce texte charmant car elle a souffert elle-même de ne pas bénéficier du domaine de son père qu'elle adorait car les filles étaient scandaleusement évincées de la succession familiale dans l'Angleterre du début du XXe. Le personnage principal, Peregrine Chase, hérite d'une tante qu'il n'avait jamais vue. Cette grande propriété dans la campagne anglaise est hypothéquée et le notaire, chargé de l'affaire, doit la mettte en vente. Perigrine Chase travaille dans une compagnie d'assurance et mène une vie un peu terne. Il se retrouve donc dans cette maison ancienne qu'il apprivoise peu à peu. Il succombe alors au charme envoûtant du domaine avec son parc, ses arbres, ses fleurs et la présence des paons, déambulant avec grâce dans les allées : "Il était à présent au rez-de-chaussée, devant la porte de la bibliothèque, à regarder un vase de tulipes couleur corail dont la transparente délicatesse se détachait avec éclat sur les sobres lambris de la pièce. Il était reconnaissant envers la somnolence de la maison, abolissant l'agitation avec une manière de tranquille réprimande". L'héritier loge dans cette maison et apprécie les matins brumeux, se balade dans les chemins, rencontre les fermiers, se lie avec les domestiques de sa tante. Mais, l'avocat Nutlet veille avec ardeur et sans coeur au démembrement du mobilier, des objets, des peintures pour les mettre en vente aux enchères jusqu'au moment fatidique. Va-t-il sauver la maison pour qu'elle ne tombe pas dans les griffes d'un repreneur ? Vita Sackville-West ne possède pas évidemment le génie de son amie chérie, Virginia Woolf, mais j'ai retrouvé dans ce petit roman la dentelle d'un roman anglais féminin, tissé d'une délicatesse psychologique digne de toutes ses collègues comme Anita Brookner, Penelope Lively, Katherine Mansfield, etc.
mercredi 5 novembre 2025
"La chambre d'hôtel suivi de La Lune de miel", Colette
Je reviens toujours vers "ma" Colette quand j'ai envie de retrouver un monde à part, un style, une ambiance d'autrefois. Elle ressemble à "mon" Proust mais en plus léger, en plus sensoriel. J'ai trouvé un livre de poche dans la bibliothèque d'une parente et les couvertures de ces Colette possèdent un charme d'antan avec des illustrations colorées et naïves. Dans la première nouvelle, "La Chambre d'hôtel", l'écrivaine revient sur son passé quand elle s'est lancée dans le Music-Hall. Lucette, une belle fille et danseuse entretenue, propose à la narratrice, un séjour dans un chalet de montagne pour quelques semaines. Colette accepte cette offre et part avec sa chatte adorée. Mais, en arrivant devant ce chalet, elle refuse d'y loger et s'installe dans une chambre d'hôtel dans la station thermale. Elle rencontre un couple avec lequel elle se lie. Antoinette est malade et s'est entichée de Colette. Le mari, Gérard, a une maîtresse à Paris mais il se morfond de ne pas avoir de nouvelles d'elle. Il demande à leur amie d'aller à Paris pour enquêter sur son silence. Celle-ci a disparu et plonge son amant dans le désespoir. Mais, l'humour et l'ironie de Colette donnent au texte une tonalité particulière quand elle raconte l'arrivée de Lucette et la "résurrection" de Gérard pour séduire cette femme avec laquelle il va vite se consoler. Dans la deuxième nouvelle, "La Lune de pluie", Colette ne peut pas compter sur sa secrétaire habituelle et se rend chez Rositta, dactylo, pour son manuscrit. Elle découvre alors qu'elle a vécu dans cet appartement et elle aimait les reflets que faisaient naître les rayons de soleil dans une vitre, sa "lune de pluie". Colette y retourne souvent et apprend que la soeur de Rositta jette des sorts à son mari qui l'a quittée. La narratrice est intriguée par ses pratiques malsaines et décide de ne plus croiser les deux soeurs. Mais, un jour, elle rencontre dans la rue, cette fameuse Délia, devenue veuve... Colette a écrit une nouvelle un peu inquiétante, une sorte de conte fantastique. Entre le quotidien où règne le rationnel et la magie superstitieuse, l'art de Colette est au sommet dans cette nouvelle. Se plonger dans l'univers de Colette, c'est toujours un plaisir de lecture garanti...
mardi 4 novembre 2025
Escapade en Sardaigne du Nord, 7
Le lendemain, j'avais rendez-vous avec les dauphins ! J'ai pris un zodiac dans le port d'Obia avec une dizaine de personnes pour aller à la rencontre des dauphins, un rêve d'enfance. La compagnie nous a bien prévenus que ces mammifères marins restent sauvages et ne se montrent pas. Au bout de vingt minutes, le bateau s'est arrêté vers l'île de Figarola et nous étions dans une attitude silencieuse et attentive. Je pensais au roman fabuleux d'Herman Melville quand il raconte la saga du capitaine Achab qui passait son temps à observer la mer pour voir apparaître la baleine blanche, Moby Dick ! Er voilà, un frémissement dans l'eau et je vois deux dauphins à bec court filer près du canot. Et ensuite, deux autres, et quatre autres toutes les cinq minutes. Un ballet d'une grâce inouïe. Leur présence très fugace entraînait des cris de joie comme si tous les passagers du bateau avaient retrouvé leur esprit d'enfance. Nous sommes restés une bonne heure à les observer et c'était magique. Une accompagnatrice est venue nous exposer avec gentillesse et en français la vie de ces dauphins dans ce golfe d'Aranci. Leur durée de vie atteint les cinquante ans et sont tous badgés pour qu'on les suive dans leurs pérégrinations. Les femelles vivent ensemble et rejoignent seulement les mâles pour être fécondées. Le bateau s'est dirigé vers l'île de Figarola où j'ai aperçu des chèvres sauvages sur les flancs de la falaise. Cette balade a duré deux bonnes heures et nous filions à vive allure pour retourner au port d'Olbia. Après cette sortie en mer, je rêvais encore le soir de ces dauphins si connus dès l'Antiquité dans les fresques romaines et grecques. Les Grecs et les Romains les considéraient comme des gardiens sacrés de la mer et ils les jugeaient intelligents, solidaires, amicaux, sensibles à la musique. Cette sortie "dauphins" symbolise aussi le charme de la Sardaigne et surtout la vocation marine de l'île. Le lendemain matin, avant de rejoindre l'aéroport d'Olbia, je me suis promenée sur une plage déserte et comme j'ai aimé ce paysage serein, tranquille ! La Sardaigne, une île qui ressemble encore à un petit paradis mais il ne faut pas le dire !
lundi 3 novembre 2025
Escapade en Sardaigne du Nord, 6
A Alghero, j'ai pris un bateau pour découvrir une grotte très réputée que les guides touristiques recommandent. Je me méfie de ces balades touristiques mais, j'avoue que cette expérience s'est très bien déroulée. Cette grotte, la grotte de Neptune, la Grotta di Nettuno, est un lieu incroyable, façonné par Dame Nature, formée il y a environ 2 000 000 d'années. Le bateau s'est approché de la falaise et c'était déjà magnifique de longer la côte pendant vingt-cinq kilomètres. La grotte a été découverte par un pêcheur local au XVIIIe siècle et son accès est possible par la terre et par la mer. J'ai choisi, évidemment, la facilité en prenant le bateau car il fallait descendre à flanc de falaise les 654 marches (l'Escala del Cabirol) ! Quand je suis sortie du bateau et posé mes pieds dans l'entrée de la grotte, j'ai tout de suite éprouvé un émerveillement inouï devant cette grotte naturelle. Quelques centaines de mètres sont ouverts au public sur les trois kilomètres de longueur. La première salle est formée de colonnes de stalactites et de stalagmites et plus loin, un petit lac, le Lago Lamarmora, diffuse des reflets marmoréens d'où son nom. Nous avancions en file indienne avec prudence à cause de l'humidité du sol. Je pouvais toucher les concrétions calcaires et j'admirais les formes, les couleurs, l'odeur salé de la mer. Ces sculptures fabuleuses m'ont fait vivre une expérience étonnante et je pensais à Jules Verne et à son roman, "Au centre de la terre" ! Je n'avais jamais vu de grotte de cette taille et quand j'ai retrouvé mon bateau pour rejoindre Alghero, j'étais déjà heureuse d'avoir pénétré les entrailles de la terre sur le plan physique même si la visite a duré trente minutes mais ces minutes valaient des heures ! Après cette matinée merveilleuse, j'ai repris la route pour ma dernière étape, Olbia où j'avais réservé un appartement dans un quartier très calme. Comme j'ai eu la chance d'avoir un soleil permanent pendant mon séjour, j'ai découvert une plage de sable fin à Porto Istano où je me suis baignée avec délice.
samedi 1 novembre 2025
Escapade en Sardaigne du Nord, 5
Avant l'étape d'Alghero, j'ai visité un site nuragique réputé, le Nuraghe di Palmavera, assez bien conservé où l'on penètre dans une salle de réunion, équipée de bancs circulaires. Les vestiges d'une cinquantaine de maisons entourent l'habitation principale. Ce sera mon dernier site nuragique que j'ai quitté avec le sentiment que ces hommes et ces femmes qui vivaient dans ces espaces réduits et austères sont nos ancêtres si proches et si lointains à la fois. Parfois, je me demande quels étaient leur alimentation, leurs vêtements, leur quotidien. Comment se soignaient-ils ? L'âge moyen de vie dans cette péridode historique atteignait la trentaine. Ces Nuraghe à travers la Sardaigne rappellent que les civilisations sont, hélàs, mortelles... J'ai aussi visité à Porto Conte un musée original, celui consacré à Antoine de Saint-Exupéry, un lieu incroyable, installé dans une tour de guet sur le Cap Caccia. L'écrivain a vécu dans cette tour en 1944 avant de sombrer dans la Méditerranée en juillet 44 avec son avion, abattu par un chasseur allemand. Toute une scénographie d'objets, de photos, de textes montre un homme attachant, courageux et authentique. Cet écrivain que j'ai lu dans mon adolescence mérite de ma part un nouveau regard. En sortant de ce musée littéraire étonnant sur la terre sarde, je me suis jurée de relire "Vol de nuit" et "Terre des hommes". J'ai visité ensuite la Casa Gioiosa, une ancienne colonie pénitentiaire dans le parc naturel de Porto Conte. Les prisonniers politiques, enfermés par Mussolini, s'adonnaient à l'agriculture mais les conditions de vie dans les cellules devaient être très dures. Je trouve ces lieux de mémoire trés importants pour ne pas oublier l'histoire souvent tragique d'un pays. Le soir, j'ai rejoint mon hôtel, un ancien monastère en plein centre historique. Le cloître servait d'espace pour le petit-déjeûner du matin. Cette ville possède une particularité linguistique car une partie de ses habitants parle le catalan. On la surnomme la "Barceloneta sarde". Je me suis baladée dans ces rues, sur les remparts dominant la mer et j'ai apprécié la tranquillité du site, une quiétude savoureuse dans une ville vraiment charmante et authentique.